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Rapport d’une Crimée réprimée

Rapport d’une Crimée réprimée
Brieuc Diverres

Après le référendum du 16 mars 2014 qui a permis d’acter le rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie, la population criméenne se retrouve aux prises du pouvoir russe et de certains de ses travers. Entre répression des contestations, mépris des communautés tatares et ukrainiennes, portrait d’une Crimée retranchée et tiraillée.

 

Un recensement pour la répression

 

Du 14 octobre au 25 octobre, la Russie organise un recensement de la population criméenne. Cette décision semble logique après la récente annexion de la Crimée suite au référendum d’autodétermination du 16 mars considéré comme illégal et anticonstitutionnel par l’Ukraine.

En effet, le président russe Vladimir Poutine estime que ce recensement est « nécessaire pour le développement de la Crimée ». De son côté, Mustapha Djemilev, le représentant des tatars de Crimée, – qui, il faut le rappeler, est interdit de séjour en Crimée – est convaincu que ce recensement est une façade pour permettre les expulsions de résidents criméens n’ayant pas la nationalité russe et ainsi procéder au recrutement de jeunes tatars dans l’armée ; le service militaire étant obligatoire pour les citoyens russes.

 

Depuis l’annexion, il est nécessaire pour les Criméens de se doter d’un passeport russe pour suivre des cours à l’université et pour garder leur poste de fonctionnaire. Le ministère des Affaires étrangères ukrainien a envoyé une lettre de protestation au gouvernement russe suite à la décision de ce recensement qui paraît inapproprié face à cette situation. En effet, cela fait plusieurs mois que la Crimée connaît une véritable chasse aux sorcières. Et le gouvernement Russe est prêt à tout pour faire taire chaque mouvements de protestations de la part du peuple criméen. La Crimée ne connaît plus l’enthousiasme pro-russe qu’elle vivait pendant la période du référendum. L’inflation, la sous alimentation des enfants dans les cantines des écoles de Simféropol, ainsi que le service militaire qui oblige les jeunes à se former au Daghestan a fait revenir une partie des pro-russes sur leurs décisions.

 

Le problème tatar et pro-ukrainien

 

Bien que les pro-russes soient principalement anti-Kiev, ils ne sont pas près d’accepter les arrestations et les expulsions arbitraires de leurs concitoyens tatars et ukrainiens avec lesquels ils ont partagé leur vie jusqu’à présent. Ils comprennent que ceux-ci souhaitent garder leurs identité. Les événement récents viennent contredire ce que promettait la propagande pro-russe au moment de l’annexion, qui étaient le respect des Ukrainiens et la réhabilitation des Tatars. Pour maintenir l’opinion pro-russe, le pouvoir local n’a pas d’autre choix que de recourir à la répression, à la censure et au bourrage de crâne.

 

Artem Dairabekov et Beliaev Bilialov, deux jeunes amis tatars, étaient portés disparus par leurs familles. L’un d’eux, Beliaev Bilialov, a été retrouvé mort dans les rues de Simféropol. La version officielle dit que la conséquence de sa mort viendrait d’un mélange de drogue de synthèse qu’il avait consommé plus tôt ; or, des témoignages rapportent qu’il portait sur le corps des actes de torture. Artem, quant à lui, a repris ses cours à l’université dernièrement. Ces informations restent cependant très obscures en Crimée.

 

Un mois plus tôt, un autre jeune tatar, Eden Asanov, avait été retrouvé mort à Yalta. Refat Chubarov, le leader des tatars de Crimée élu au titre de « Mejli » par sa communauté – et également interdit de séjour en Crimée – rapporte que la seule information disponible est que le jeune à été retrouvé pendu. Il y voit là l’oeuvre du FSB, Service Fédéral de Sécurité, l’équivalent du KGB aujourd’hui. À cause de la censure, il est difficile pour un journaliste d’enquêter sur ces cas. Ces informations sont donc à confirmer par enquête. Il y a à ce jour 18 portés disparus en Crimée et différents témoignages indiquent qu’ils pourraient y en avoir bien plus. On estime que 15 000 individus ont quitté la Crimée depuis l’annexion et beaucoup d’étudiants projettent de poursuivre leurs études à l’étranger, quelles que soient leurs opinions politiques.

 

Du délit de manifester

 

Dorénavant, en Crimée, il est interdit d’enseigner la langue ukrainienne, même pour un cours privé. Serguei Aksenov, l’actuel ministre de la République autonome de Crimée, vient d’annoncer ce mois-ci, que la Crimée avait trois mois pour se débarrasser de la « littérature extrémiste ». Il déclare également que le but est de « donner trois mois calme à la population, au cours desquels les médias participeront à une campagne de sensibilisation où des listes de littérature interdite seront communiquées ». Selon ses dires, le gouvernement « veut donner au gens une période de transition pour s’adapter à la législation russe ». Il indique que « les musulmans sont conviés à participer à cette campagne de sensibilisation et de confier cette littérature au Muftiyat qui à donné son accord pour cette campagne ».

 

Le Muftiyat est un ordre musulman en Russie qui représente la communauté musulmane. Fondé en 1788 par Catherine II, le Muftiyat permet au gouvernement russe de contrôler sa population musulmane. Il ne peut prétendre représenter la population musulmane au vu de la nomination de ses dirigeants par le Kremlin ; et encore moins représenter les tatars si ceux-ci étaient assimilés à l’ensemble des musulmans de Russie. Le militant tatar Eskender Bariev, membre de l’Académie nationale d’administration publique auprès du président de l’Ukraine, nous informe que des autodafés de littérature ukrainienne ont eu lieu dans des écoles et que les jeunes étaient conviés à y participer. Pourtant, certains ont refusé.

 

Le journaliste Osman Pachaiev rapporte que les étudiants de l’Université pédagogique et industrielle de Crimée ont accueilli le représentant du gouvernement occupant, Vladimir Konstantinov, avec l’hymne ukrainien. Et qu’après cela, ils ont été menacés d’expulsion et convoqués pour un interrogatoire. À cette liste d’évènements sombres rappelant les méthodes de Staline, on peut ajouter la profanation du cimetière militaire turc, la détention du documentariste ukrainien Oleg Sentsov et un nombre incalculable de perquisitions aux domiciles de tatars, du Patriarcat ukrainien, et d’individus protestataires.

 

La Russie justifie ces actions par le fait que les tatars sont de potentiels terroristes islamistes et que la culture ukrainienne serait d’inspiration nazie. Dans les faits, il n’en est rien, aucun mouvement radical tatar ou ukrainien ne sont apparus en Crimée avant et après l’annexion. La culture ukrainienne ne se différencie pas de cette façon des autres cultures du monde. Il est à noter que les ukrainiens et les tatars ne sont pas les seuls à se manifester ; quelques mois plus tôt, une manifestation rassemblant quelques dizaines de personnes brandissants des drapeaux russes avait eu lieu à Sebastopol pour dénoncer la corruption. Celle-ci fut bien évidemment étouffée par le gouvernement et les médias.

 

Ce recensement est donc une étape de plus du gouvernement russe pour contrôler la population criméenne. D’ici quelques mois, il sera d’autant plus impossible pour les mouvements protestataires de se manifester, sachant que les détenteurs de passeport russe de Crimée ne peuvent plus se rendre légalement dans les pays ayant sanctionnés la Russie économiquement pour fuir et que la double nationalité est interdite par la Russie.

 

La seule consolation que les Criméens peuvent avoir aujourd’hui est que la Crimée ne soit pas dans le même état que le Donbas. Comme le dit Vladimir Poutine à propos de la guerre dans l’Est de l’Ukraine : « Maintenant, les gens savent ce qui se serait passé en Crimée si nous n’étions pas intervenus ».

 

À cette phrase pleine de mauvaise foi et de provocation, nous voulons rétorquer et nous répondons : « Maintenant, nous savons quelles sont les ambitions de la Russie pour le futur ».

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