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Charlie assassiné, Charlie ressuscité

Charlie assassiné, Charlie ressuscité
Marie Zafimehy

Hier, les trois terroristes recherchés depuis mercredi ont été tués. Deux ont commis un attentat dans les locaux de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, un autre a assassiné une policière. Leur cavale s’est terminée par des prises d’otages meurtrières. 

 

Mercredi 7 janvier, je me souviens avoir reçu des alertes médias sur mon téléphone. Une rafale de vibrations qui me déconcentraient en me faisant croire à des messages. « Fusillade dans les locaux de l’hebdomadaire Charlie Hebdo ». Sur le moment, je n’ai pas réagi. J’ai continué à regarder ma série comme si de rien n’était. Les vibrations se sont faites plus pressantes encore. Alors j’ai ouvert et puis j’ai allumé la télé.

Les chaînes d’infos passaient en boucle ces images tournées du haut d’un immeuble, parlaient de morts dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo. Twitter s’emballait. On ne savait pas qui était mort, qui ne l’était pas, tout était flou, je ne comprenais pas. Et puis j’ai vu Mathieu Madenian apprendre en direct la mort de ses deux amis, Charb et Cabu. Je l’ai vu les larmes aux yeux après avoir lâché un « oh putain ! » sonore. Et ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai réalisé ce qui s’était déroulé ce mercredi 7 janvier 2015 à 11h30. On avait essayé de tuer la liberté d’expression, et la France connaissait son attentat le plus meurtrier depuis 50 ans.

 

"Cabu, Wolinski, Chab... et tous les autres". Crédits : Marie Zafimehy.

« Cabu, Wolinski, Chab… et tous les autres » – « Pas de soldes sur le droit d’expression ». Crédits : Marie Zafimehy.

 

Je ne me souviens pas du 11 septembre, mais du haut de mes dix-huit ans, je pense que j’en ai vécu un. Au fur et à mesure qu’augmentait le nombre de morts identifiés, je me sentais de plus en plus touchée. Charlie Hebdo traînait parfois à la maison, je connaissais les coups de crayons de Charb, Wolinski, Cabu, Tignous et Honoré. Je connaissais aussi la voix à l’accent chantant de Bernard Maris qui me réveillait chaque matin quand j’allais au lycée. Mais je ne connaissais pas l’horreur de se sentir visée et attaquée pour des valeurs que l’on défend et qui nous paraissent acquises. Cela me paraissait – et me paraît toujours – insensé. Avec mes souvenirs, c’est ma naïveté qui a été violemment heurtée.

J’ai finalement laissé éclater la colère accumulée et couler les larmes devant la vidéo de l’assassinat de Ahmed, ce policier abattu par un des terroristes à bout portant, alors qu’il était déjà à terre. Comme dans les films, mais dans la réalité. Je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer. J’étais Charlie, j’étais Ahmed, j’étais Franck, j’étais chacune des victimes. Et je le suis encore plus aujourd’hui que les morts se sont multipliés.

Mercredi soir, j’ai regretté de ne pas m’être rendue place de la République. Je me suis trouvée lâche, honteuse sur mon canapé à regarder les slogans défiler à la télé. Je me suis sentie inutile, dérangée de ne pas participer, de ne pas montrer mon soutien pourtant entier. Alors le lendemain, j’ai décidé de me rattraper. Je suis allée au siège de Charlie Hebdo. Une manière de faire le deuil de cette horreur. De faire mon devoir de citoyenne, de participer à cette résistance qui se mettait en place.

Car là-bas, je me suis rendue compte que bien loin d’avoir « tué Charlie », les terroristes n’avaient fait que le réveiller. Ou plutôt, Charlie était mort mais il avait ressuscité. De mini-autels se multipliaient sur le boulevard Richard Lenoir, le siège de l’hebdomadaire croulait sous les fleurs, les dessins et les pancartes. Journalistes, lecteurs, touristes, citoyens ordinaires se recueillaient par dizaines devant les photos de Charb, Cabu, Wolinski, Tignous. République brillait sous les slogans tagués à la bombe et le silence était pesant comme sur celui d’une tombe. Je n’avais rien apporté, alors j’ai sorti un stylo de ma trousse et je l’ai déposé, au milieu des bougies et des roses mouillées de la pluie – ou des larmes – qui avaient coulé. Un peu de moi dans ces tas d’hommages spontanés.

 

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Comme un autel au 10, rue Nicolas Appert siège de Charlie Hebdo. Crédits : Marie Zafimehy.

 

Jamais je n’aurais pu imaginer qu’un attentat pareil puisse arriver. J’y pensais mais sans jamais m’y attarder. La menace s’est aujourd’hui concrétisée. Mais plus que tout, il faut se battre contre l’obscurantisme et l’intégrisme religieux. Charlie n’est pas seulement un journal, c’est la presse et sa liberté. On a beau ne pas avoir été d’accord avec les unes de ces laïcs zélés, on a beau s’être senti choqué, insulté par ses caricatures, il faut défendre Charlie. Charlie c’est la démocratie. Tous les Français, doivent se battre pour les valeurs qui font de leur pays, le pays des Droits de l’Homme. Le monde entier doit se battre et défendre ces mêmes valeurs qui ont fait aujourd’hui 17 morts : demain, dimanche 11 janvier, venez marcher.

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Marie Zafimehy

Responsable de la rubrique internationale. Étudiante à Sciences Po Paris, en échange à Uppsala, en Suède.

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