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Michel Houellebecq a retrouvé son humanité

Michel Houellebecq a retrouvé son humanité
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Alors que je me plonge dans la lecture du dernier roman banalement scandaleux de Michel Houellebecq, intitulé « Soumission » », le fameux récit de politique-fiction projetant dans un futur proche une France prête à élire un président de la république issu d’un parti politique musulman, je m’interroge quand à ce bien étrange individu qu’est Michel Houellebecq. Dès lors, j’enchaîne les articles à son propos, ses interviews d’hier et d’aujourd’hui afin de suivre l’évolution de la pensée et de l’homme et ce, tout en prolongeant ma lecture aguerrie de chacune de ses œuvres et notamment des fameuses « Particules Élémentaires ».

 

Le profil baudelairien, la cigarette de travers, une diction saccadée, des phrases en suspens, des déclarations polémiques ou un regard impénétrable ? C’est qui finalement Michel Houellebecq ? Ou bien c’est quoi ?

En définitive c’est un peu tout ça et c’est en même temps bien plus que ça.

 

Toujours est-il que l’écrivain français nous reste définitivement insaisissable et ce, malgré sa surexposition médiatique, apparaissant en effet comme l’un des « ovnis » absolus de la scène littéraire francophone. Son omniprésence dans les débats publics même en son absence lui aura valu dernièrement une promotion « surfant » sur la vague dangereuse de la polémique, ce qui attirera des quantités de lecteurs à lire son dernier ouvrage pour de bonnes comme de moins bonnes raisons d’ailleurs …
Car Houellebecq c’est avant tout un véritable talent littéraire maniant un phrasé incisif implacable de réalisme, de cruauté certes, mais aussi de vérité, érigeant face à nous un miroir peu flatteur à l’égo de l’homme civilisé …
Le rôle sur mesure que s’est façonné l’écrivain est celui d’un observateur scrupuleux qui s’applique à retranscrire l’électrocardiogramme d’une société en détresse. De son œil désabusé, il raconte la décadence de l’Occident. Et au cœur de ses traités à la fois littéraires, philosophiques, sociologiques, politiques ou scientifiques, il dresse avant tout le portrait d’une génération en proie au trouble et à la vacuité, un trouble qui se répand et s’étend d’année en année, Houellebecq décrit ce mal d’absolu et de quête, évoquant cet âge noir de l’humanité riche de tout extérieurement et pourtant profondément désabusé, incapable d’aimer, aveuglé par une misère sexuelle qui le dépasse et le consume.
Ainsi donc, l’homme de lettres est bien loin d’être tendre à l’égard de cette « espèce torturée, contradictoire, individualiste et querelleuse, d’un égoïsme illimité parfois capable d’explosions de violences inouïes, mais qui ne cessa jamais de croire à la bonté et à l’amour » comme il  l’écrit lui-même. C’est cette croyance énoncée précédemment qui pousse à crier au scandale, qui pousse à ne pas accepter cette réalité qui nous est propre et qui nous colle à la peau. Pourtant, comme le déclara le tout autant scandaleux Pasolini quelques temps avant sa mort : « Scandaliser c’est un droit, être scandalisé c’est un plaisir et le refus d’être scandalisé c’est une attitude moraliste ».

 

C’est donc ça la force de Houellebecq : viser au cœur des contradictions humaines, toucher du doigt les craintes les plus intimes à l’Occident et s’amuser, avouons-le de manière quelque peu cynique, des réactions qui découlent de ses prophéties provocantes. Dans le cas de « Soumission », l’enjeu est tel que dans le contexte de crise passion identitaire, communautaire et économique que l’on connaît présentement, l’impertinence « houellebecquienne »  ravive la douleur d’un pays déchiré dans les profondeurs de son âme plurielle. Ghettoïsée en son cœur, la France ne semble plus tout à fait prête à accepter les discours « trash » de l’auteur ou du moins qu’à moitié. Michel Houellebecq semble s’être éloigné encore davantage de l’humanité qu’il avait de toute manière condamné dès ses premières publications et avec le temps tout ne s’en va définitivement pas : sa vision de l’être humain n’a cessé de s’acidifier ces dernières années comme si l’évolution de ce dernier était vouée à l’échec, à la tragédie et ce, malgré tous les efforts qui seront entrepris, comme si l’homme avait dès ses premiers pas signé un pacte avec le diable.

 

« Le mage Houellebecq » n’aurait-il aucun respect, aucun amour envers l’humanité ? Ou serait-ce encore et toujours de la faute à cette fameuse provocation ? Et puis non, il s’agit principalement de liberté artistique qu’on le veuille ou non. Or, ne vous en déplaise la liberté est souvent provocante, les fervents moralistes sont priés de s’adresser ailleurs !

 

 

« Les Particules Élémentaires » mis en scène par Julien Gosselin, une belle réhabilitation

 
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Perdue parmi ces interrogations toutes plus complexes les unes que les autres, je m’aperçois que j’ai vendredi un rendez-vous à ne pas manquer : au Théâtre National de Toulouse se joue « Les Particules Élémentaires ». Le billet d’entrée m’apparaît en l’instant comme l’ultime invitation au voyage dans cet univers au cynisme exacerbé. Bon sang, on ne va pas rigoler ! Et pourtant détrompez-vous ! On rit … Quelquefois … Bon surtout au début mais on rit oui.
Le metteur en scène Julien Gosselin, un jeune-homme d’à peine 27 ans est parvenu à la tâche plus que difficile de rendre compte de la complexité du roman culte tout en révélant la véritable part de théâtralité à la prose romanesque de l’écrivain.

 

« Cette pièce est avant tout l’histoire d’un homme, qui vécut la plus grande partie de sa vie en Europe occidentale, dans la seconde moitié du XXème siècle. Généralement seul, il fut cependant de loin en loin, en relation avec d’autres hommes. Il vécut en des temps malheureux et troublés ».

Ainsi, s’ouvre le spectacle.

Dès lors, le processus d’expérimentation est en marche. Le roman était le traité théorique, la pièce en sera l’expérimentation physique et les comédiens dans leur rôle respectif les cobayes. En effet, pendant près de quatre heures, les personnages s’animent successivement devant nous, se racontent à voix haute, défiant courageusement les possibles jugements. Ils se laissent aller à leurs émotions et oublient parfois les codes du langage préférant aux mots l’expression de leur corps pétris de désir. Ainsi, nous assistons à leur existence faite de préoccupations bien humaines : l’amour, le sexe, la mort, la passion, la peur, l’obsession. On les voit s’agiter et jamais notre regard ne s’éteint, les scrutant jusque dans leurs fins.
Chaque détail de leur destinée est exemplaire en ce qu’elle nous apprend quant aux conséquences des  agissements d’une génération, en l’occurrence celle de 1968. Car Houellebecq a une théorie toute particulière : pour lui, Mai 68 signe le triomphe de l’industrie et du divertissement, un triomphe qui ne sera pas sans conséquences sur les générations futures. Si l’on s’en tient aux mots de Houellebecq, c’est à cause des mœurs libérales et des dérives laxistes de Mai 68 qu’on est désormais à même d’élaborer des parallèles curieux et alarmants entre libéralisme économique et libéralisme sexuel. En effet, la compétition sexuelle serait devenue plus forte que la compétition capitaliste.
En arborant cette pensée, le romancier s’impose comme le digne héritier d’Emile Zola qui fut le premier à s’adonner à l’étude des tempéraments et des modifications profondes de l’organisme en fonction des milieux et des circonstances dans lesquels il évolue.

 

Mais finalement, « Les Particules Élémentaires » ça raconte quoi ?

 

Et bien, on y suit le destin de Michel et Bruno, deux demi-frères de même mère, nés dans le premier tiers des Trente Glorieuses. Adolescents durant Mai 68, ils parviennent à l’âge adulte alors que la France entre en crise, une crise qu’elle n’a, à ce jour, toujours pas dépassé.

Ces deux demi-frères ne seraient-ils pas en réalité  les deux moitiés propres à une même humanité, une humanité qui souffre de son incapacité à réconcilier en son sein ses aspirations contradictoires ?
Michel est un brillant chercheur en génétique. Bruno, après avoir passé une agrégation de lettres modernes, est devenu enseignant dans le secondaire. Ce dernier tente vaguement de s’adonner à l’écriture sans grand succès.  Tous deux ont un sérieux problème avec l’amour mais pour des raisons qui restent très différentes : Bruno est en quête de cet amour ultime mais ne l’atteint jamais vraiment tandis que Michel se trouve dans l’incapacité de répondre à celui qui se déploie tout autour de lui.

 

En ces années où Serge Gainsbourg chante aux côté de Jane Birkin son célèbre « Je t’aime moi non plus », Bruno incarne un « Je t’aime » teinté de désespoir, de son côté Michel incarne l’autre aspect de la formule. Ainsi, la trame de la pièce s’impose à la fois comme le diagnostic mais aussi le symptôme de ce que l’on pourrait nommer, en paraphrasant modestement Alfred de Musset, « le mal du siècle ».

 

Dès lors, parviendront-ils à s’échapper d’une société qui les embrigade et les prive de leur liberté fondamentale à laquelle ils ne cessent d’aspirer ? Seront-ils heureux un jour ces enfants de 68 ? Vivront-ils l’amour pur qui sauve du néant ?

 

Cette pièce de théâtre reste tout à fait singulière tant dans le sujet qu’elle aborde que dans sa forme, elle apparaît comme un manifeste déclamé avec ferveur par ses jeunes comédiens et dévoile une vision passionnante de ce que nous sommes, nous hommes et femmes de 2015. Au fur et à mesure, à l’instar de l’auteur, nous nous positionnons également en chercheurs pointus, l’œil collé sur un microscope imaginaire, suspendu aux lèvres des personnages. Seulement, ceux-ci n’évoluent pas dans une cage mais sur un plateau recouvert de pelouse verdoyante qui n’est pas sans rappeler un terrain de jeu. Néanmoins, malgré cet aspect hautement scientifique, il est impossible de rester de marbre face au jeu de l’existence, le spectacle provoque toutes sortes de sentiments en effet : on rit, on est écœuré, choqué, effrayé, interloqué, angoissé ou étonné, toujours est-il qu’on ne peut rester insensible face à la destinée de ces personnages hauts en couleurs pour lesquels on développe peu à peu une vraie tendresse.
C’est aussi ça le génie de Houellebecq : de l’ironie mêlé au « trash », du « trash » mêlé à la poésie. Et Gosselin est justement parvenu à retranscrire cette alternance étonnante entre mots crus et raffinés. Certaines citations sont inscrites à l’écran, retiennent notre esprit pour un temps jusqu’à ce que Gosselin et toute sa petite troupe fassent pleuvoir encore sur nous quelques-unes des formules les plus brillantes du roman dont les mots aiguisés comme des couteaux ruissellent sur nos peaux, pénètrent nos esprits apeurés avec en fond sonore des accords « heavy metal », des voix hurlantes et des lumières aveuglantes, rien d’aveuglant pourtant là-dedans, bien au contraire, ce spectacle tend à nous ouvrir les yeux sur notre propre condition : là est sa véritable vocation.

 

Mais le recul sur soi n’est toutefois pas à la portée de tous et certains quittent la salle à l’entracte … Pourquoi cela ? « Le malaise » qu’ils ressentent au fond d’eux-mêmes répondent-ils simplement. On peut comprendre. De plus, cela voudrait dire que Houellebecq ne se trouve pas dans l’erreur lorsqu’il parle de l’égo occidental …

Il faut dire que le public n’est pas épargné, sans cesse interpellé que ce soit par les personnages ou le narrateur présent sur scène qui, d’ailleurs, n’est pas sans rappeler Michel Houellebecq lui-même. Il  existe un réel échange avec le public.

En définitive, la jeunesse réinvente Houellebecq, vit ses mots mieux qu’on ne saurait les lire, mieux qu’il ne saurait les dire, ayant trouvé le ton juste pour décoder sa pensée ambiguë qui, grâce à cette pièce de théâtre inédite, retrouve ses lettres de noblesse.

 

 

Il est des œuvres qui doivent être entendues et comprises et ce spectacle précisément doit l’être. En effet, s’il peut prêcher des convaincus, il peut aussi convaincre les réticents et octroyer un autre statut que celui de polémiqueur à Michel Houellebecq. On en convient aisément, la description de notre société est particulièrement dure mais elle est aussi réaliste et pose des questions d’autant plus justifiées en ces temps troublés. Car comment ne pas s’insurger devant certains effets de la mondialisation ? Devant le libéralisme ? Et la commercialisation du corps qu’on consomme désormais au même titre qu’un vulgaire produit ?

 

Enfin, le travail de Julien Gosselin a le mérite de mettre en lumière une part cachée de l’œuvre de Houellebecq qui est toute sa dimension « optimiste », il développe en effet un sentiment compassionnel vis-à-vis des êtres de papier auxquels il donne le jour.

A cet égard, l’épilogue pourrait bien prouver que l’auteur n’est pas aussi négatif qu’il voudrait bien le faire croire car comme le disent les comédiens : «  Ce spectacle est pour l’homme ».

Michel Houellebecq ne serait-il pas en vérité un grand sensible soucieux du sort de ses congénères ?

Peut-être bien.

LES PARTICULES ELEMENTAIRES -

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Justine Briquet-Moreno

Etudiante à l'Académie ESJ Lille, menant en parallèle une licence de Lettres Modernes. Journaliste en devenir, passionnée par la vie et les mots qui l'animent. Cinéphile et écrivaine à ses heures perdues ...

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