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Rencontre avec Raphaël Glucksmann

Rencontre avec Raphaël Glucksmann
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Raphaël Glucksmann est documentariste, essayiste. Il s’est engagé politiquement aux côtés des leaders des révolutions géorgienne et ukrainienne. Son livre « Génération Gueule de Bois » (éditions Allary) est en kiosques depuis le 26 février dernier.  Avec son ouvrage, l’auteur met en garde son lecteur : il l’avertit des menaces anti-démocratiques de tous bords, de la barbarie djihadiste au repli incarné par l’extrême droite. Il faut dire qu’entre des attentats à Paris, un FN qui s’installe progressivement dans le paysage politique national, et une guerre à l’Est de l’Europe, Glucksmann a de quoi faire. Autant de sujets à analyser, de bilans à dresser, d’échecs à avouer. Mais aussi d’opportunités à saisir, pour « mener le combat ». Notre interview.

 

Dans l’introduction de votre livre, vous parlez de « fées bienveillantes », de Schengen, de Maastricht, de Jobs, de Gates. Par qui ce monde de globalisation est-il aujourd’hui contesté ?

 

Je parle de fées bienveillantes parce que la manière dont la globalisation a été pensée et perçue dans les années 1990 était un phénomène inéluctable qui allait nécessairement produire la paix et la démocratie. Or, ce dont on se rend compte aujourd’hui, c’est que, loin d’avoir produit la paix et la démocratie partout, elle a importé chez nous des conflits, des tensions, voire une remise en cause de la démocratie représentative. On se rend compte que notre vie va être un combat permanent.

 

« Notre vie va être un combat permanent »

 

Aujourd’hui, ce monde ouvert – qui génère des injustices profondes – mais qui, fondamentalement, permet aussi aux individus de s’émanciper, est contesté dans son essence même par différents mouvements réactionnaires. Il y a le fondamentalisme politique qu’est l’extrême droite et le fondamentalisme religieux, en l’occurrence l’islamisme. Ces deux pôles de réaction s’opposent l’un à l’autre, mais se nourrissent et se renforcent dans leur opposition. D’autant qu’ils ont la même cible : les sociétés multiculturelles, cosmopolites, dans lesquelles nous évoluons.

 

Pourquoi aujourd’hui ont-ils du succès ? Pourquoi maintenant ?

 

Précisément parce qu’il y a eu une trop longue démission des élites républicaines, ouvertes, qui – parce qu’elles pensaient que le marché pouvait tout résoudre, que l’histoire était finie, et que la globalisation était aussi naturelle que l’air que l’on respire – n’ont pas produit de discours ou de projet transformant cet état de fait en programme, en politique, en pensée cohérente. Ils ont laissé un gros vide, intellectuel et politique, depuis les années 1990, et qui s’est fait progressivement.

 

 «Il y a eu une trop longue démission des élites républicaines »

 

Aujourd’hui, on est à un moment de bascule où ce vide-là, un processus lent de la fin du débat politique en terme d’idées, est soudainement comblé par un discours d’extrême droite. Et si l’érosion a été lente, le basculement lui, est très rapide. Quand on prend les données de 2009 à 2014, il y a un basculement énorme, très sec sur les questions de l’Europe, de la peine de mort, de l’immigration. Ces idées réactionnaires – pour la peine de mort, rejetant l’immigration, et rejetant l’Europe – ont progressé de plus de 20 points en 4 ans. On est donc au cœur de cette période de basculement où la majorité idéologique est conquise par les réactionnaires.

 

Dans votre livre, vous employez souvent le « nous » et faites référence à une « génération », celle qui a la gueule de bois aujourd’hui. Qui est-elle ?

 

Ce sont des gens qui sont nés en paix et en démocratie, à qui on a expliqué que ce milieu paisible et démocratique était éternel, acquis, naturel, et qui, d’un coup, se rendent compte qu’il y a la guerre en Europe, qu’il y a des attentats terroristes au cœur de leurs cités et que le Front National est le premier parti de France – aux européennes de 2014 du moins.

C’est ça la génération gueule de bois, celle qui a entre 25 et 35-40 ans, qui a grandi autour ou après la chute du mur de Berlin, à qui on a expliqué qu’elle était celle d’après les grands conflits théologico-politiques, qu’elle ne connaitrait plus ça. En réalité, c’est une génération qui va être beaucoup plus plongée dans ces conflits-là que toutes les générations précédentes, depuis les années 1950. Cette génération se réveille dans un monde pour lequel elle n’est pas du tout préparée.

 

« Cette génération se réveille dans un monde pour lequel elle n’est pas du tout préparée »

 

Aujourd’hui, ceux qui ont plus de 65 ans sont ceux qui font barrage au Front National, parce que la guerre n’est pas quelque chose de totalement étranger à leurs yeux et, qu’ils ont des marqueurs historiques qui les empêchent de voter pour le Front National.

Notre génération, elle, n’a plus aucun marqueur historique : la Seconde Guerre Mondiale et la Guerre d’Algérie sont des choses qui nous paraissent très loin, on a évolué en apesanteur, on est vide de références historiques, de tout tabou, on n’a pas de grille de lecture préétablie du monde. Parce que les élites républicaines, ouvertes et progressistes, ont arrêté de produire ce type de grilles.

 

Qui sont les réactionnaires ? Quels sont leurs modes d’action, et en quoi se rencontrent-ils ? Qu’est-ce que l’extrême droite et le fondamentalisme islamiste ont en commun ?

 

Ils s’opposent les uns aux autres. Il y a deux grands courants aujourd’hui : le fondamentalisme islamiste et la réaction européenne identitaire, de repli sur soi, de xénophobie, de remise en cause des sociétés cosmopolites qui ont toujours fondées l’Europe depuis 1945. Ces deux courants-là s’opposent fondamentalement et sont même en guerre entre eux.

Mais ils rejettent tous deux notre société et la manière dont on la conçoit, fondée sur les échanges, les mélanges, et les métissages. Fondamentalement, la principale menace politique vient des réactionnaires d’extrême droite car eux menacent de prendre le pouvoir, pas les islamistes.

 

« La principale menace politique vient des réactionnaires d’extrême droite »

 

On ne peut pas avoir une explication purement française du vote Le Pen, il faut voir qu’en Autriche, en Angleterre, en Russie, des idéologues, des mouvements, ont une vision du monde qui correspond à celle du Front National et qui s’impose comme une réponse ultra-forte à la crise de l’identité européenne ou à la crise des sociétés et des politiques européennes.

Ce mouvement paneuropéen, j’essaye d’en restituer à la fois les connexions réelles – puisque pratiquement tous les mouvements d’extrême droite en Europe sont financés indirectement par le régime de Poutine – mais surtout les connexions idéologiques, c’est-à-dire leur vision du monde. Le FN prétend être nationaliste, mettre l’Etat-nation au-dessus de tout, et va dans le même temps soutenir l’annexion de la Crimée et l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Ce qu’ils soutiennent en réalité, c’est donc plutôt une vision du monde réactionnaire qu’un Etat-nation.

 

En abordant vos expériences sur Maidan, vous évoquez en 2013 une démocratie horizontale, très participative, où tout le monde prenait le micro, racontait ce qu’il souhaitait, où il n’y avait personne pour représenter le peuple, mais que le peuple se représentait lui-même. C’est ça l’avenir de la démocratie européenne aujourd’hui ?

 

Je ne sais pas si c’est l’avenir de la démocratie européenne, mais tous les mouvements civiques impliquant la jeunesse à travers le monde se sont produits de la même manière, de manière horizontale, sans leader, sans parti, sans syndicat. C’est vrai de Tunis, de Tharir, de Maidan, mais c’est aussi vrai de Paris le 7 puis le 11 janvier. Les gens sont descendus par eux-mêmes dans la rue, pas parce qu’on les y appelait, ils ont posté « Je Suis Charlie » sur les réseaux sociaux de manière complètement spontanée.

 

« Tous les mouvements civiques impliquant la jeunesse à travers le monde se sont produits de la même manière, de manière horizontale, sans leader, sans parti, sans syndicat »

 

Le problème c’est comment à partir de ce mouvement horizontal, on construit une vraie politique, c’est-à-dire une vraie démocratie.

 

« Les gens ont besoin de renouvellement, d’idée »

 

Je pense qu’il faut un nouveau contrat social. Vous savez, quand il y a une grande crise – et je pense que l’on traverse une grande crise, que ce soit dans les têtes ou dans les faits – les gens ont besoin de renouvellement, d’idée – car tout renouvellement suppose une idée. Ça produit soit un renouvellement démocratique soit le fascisme. Le meilleur exemple de cela, c’est la crise 1929 aux Etats-Unis, des millions et des millions de chômeurs, les gens ne croyaient plus dans l’Etat, dans le marché, ne croyaient plus en rien et ça n’a pas produit le triomphe des ultra-nationalistes aux élections, ça a produit Roosevelt : un nouveau dirigeant démocrate qui va vers le peuple et qui lui propose un nouveau contrat social, un New Deal. Et c’est, à mon avis, de ça dont on a besoin aujourd’hui.

 

Pour revenir au Front National, Valls dit clairement qu’il stigmatise le Front National, et qu’il continuera à le faire. Est-ce que, selon vous, c’est un moyen efficace de combattre le Front National, et de le faire baisser ?

 

On a conclu que la diabolisation ne marchait pas parce qu’on n’arrivait pas à faire baisser le Front National en-dessous de 15%. Aujourd’hui, il est à 25%, voire à 30% dans les sondages pour les présidentielles.

 

« La stigmatisation du Front National, elle est nécessaire mais elle n’est pas du tout suffisante »

 

Je pense que considérer le FN comme un parti normal, ce n’est pas ça qui va le faire baisser. Je pense sincèrement que Valls a eu raison de « dramatiser » le débat. Maintenant, la stigmatisation seule, elle est nécessaire mais elle n’est pas du tout suffisante. Je suis pour avoir une vraie confrontation idéologique avec le Front National. Il faut penser un discours ensuite, parce que la force du Front National c’est justement d’avoir un discours. Donc démonter et stigmatiser son discours c’est très bien, à condition d’avoir soi aussi, un discours à proposer, une explication du monde, une vision à proposer aux gens. Sur la deuxième partie honnêtement, je ne vois pas de manière claire cette vision.

 

Vous affirmez plus loin que la prise du pouvoir se joue aussi dans « l’arène métapolitique, culturelle ». Il y a donc une culture d’extrême droite ? Où se joue-t-elle ? Où est précisément cet arène, et que s’y passe-t-il ?

 

Oui il y en a une. Ça a l’air contradictoire, mais ça existe. Ça va depuis Facebook et Twitter jusqu’à la publication d’un essai de 500 pages comme celui d’Éric Zemmour. Tout cet espace, qui n’est pas l’espace des institutions ou des partis politiques, s’appelle la « métapolitique », c’est-à-dire des endroits où l’on parle de politique sans être dans les institutions ou dans les partis, sans être dans l’arène politicienne à proprement parler. C’est une culture au sens large. Il y a toute une arène qui définit un climat, une atmosphère.

C’est cette atmosphère-là, et c’est ça que l’extrême droite a compris, qui définit à terme le vote politique. C’est Alain de Benoist, un philosophe d’extrême droite, qui avait compris, dans les années 1970, constatant que l’extrême droite n’arriverait jamais à gagner des élections et qu’un putsch était impossible, qu’il fallait donc gagner ces élections et que c’était impossible tant que les valeurs dominantes seraient celles imposées par la gauche progressiste. Il a donc décidé de lancer des mouvements pour attaquer ces valeurs dominantes, imposer contre l’universalisme et l’antiracisme le relativisme culturel, et c’est devenu une sorte de combat dont Éric Zemmour est le dernier avatar.

 

« Nous avons perdu le combat »

 

Et ce combat-là, nous – les gens qui croient en l’universalisme, le sans frontiérisme, l’ouverture sur le monde – l’avons perdu. On l’a perdu. Aujourd’hui, en un bouquin, Éric Zemmour vend plus que tous les auteurs qui défendent le cosmopolitisme.

 

Vous évoquez ensuite une discussion en 2002 avec un ex-officier de l’anti-terrorisme algérien qui vous dit « il va y avoir pire […] vous (les français, les occidentaux ndlr) allez voir un terroriste en chaque Arabe dans le métro ». C’est vraiment ce qui risque d’arriver, prochainement ?

 

Ce qu’il expliquait c’est le fonctionnement d’un terrorisme comme celui de l’Etat Islamique : quand on lit les sermons ou les messages envoyés par l’Etat Islamique, ce n’est pas « Tuer X ou Y », mais plutôt « Prenez une hache et allez découper quelqu’un » donc faites-le vous-même. C’est le côté djihad fait maison, qui est d’autant plus difficile à combattre pour les services de sécurité et qui a un impact d’autant plus grand sur la manière dont les citoyens se vivent les uns les autres.

Le risque que pointait cet homme, et j’espère qu’on lui montrera qu’il a tort, c’est que la peur s’installe dans la société et que donc on voie son voisin de métro comme un ennemi potentiel qui peut vous transformer vous en cible du terrorisme. Ça, c’est le moment où le lien social est le plus douloureusement affecté par le terrorisme.

C’est cela qu’il faut combattre parce que si l’on cède à ça, on perd ce que l’on est, et on donne raison aux terroristes.

 

Très concrètement, qu’est-ce que doit faire cette génération pour sortir de la gueule de bois ?

 

Déjà, elle doit apprendre, elle doit comprendre, le monde dans lequel elle vit, poser des mots dessus, comprendre qu’elle va devoir se battre. Ensuite, elle va devoir prendre la parole partout et toujours, tant qu’elle est opposée à ces idées réactionnaires. L’enjeu pour que ces idées réactionnaires perdent – les réactionnaires expliquant que le mélange, le métissage, le brassage, le déracinement qui est à l’origine de la vision républicaine du monde ne peuvent pas marcher – c’est justement de se brasser, de se mélanger, de manière très concrète, pour montrer que c’est comme ça que vit la République, et pour la faire vivre.

 

 «Si les gens ne se croisent plus, ne se rencontrent plus, ne se voient plus, ne se parlent plus, et n’agissent plus en commun, s’ils n’arrivent plus à former un projet ensemble, s’ils ne vivent plus leur vie comme une aventure collective, la République ne peut pas survivre »

 

Si on ne la fait pas vivre, si les gens ne se croisent plus, ne se rencontrent plus, ne se voient plus, ne se parlent plus, et n’agissent plus en commun, s’ils n’arrivent plus à former un projet ensemble, s’ils ne vivent plus leur vie comme une aventure collective, la République ne peut pas survivre. Le service civique mais aussi toutes les manières de se mélanger et de se brasser sont des antidotes au progrès des idées réactionnaires. C’est là-dessus qu’il faut agir.

 

Vous pouvez suivre ce lien si vous souhaitez lire l’interview dans son intégralité.

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Pablo Maillé

Rédacteur en chef
Rédacteur en chef. Étudiant à l'Académie ESJ Lille et en licence de science politique. Pour un an en échange universitaire à la Sungkyunkwan University de Séoul.

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