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Robots journalistes, l’avenir de la profession ?

Robots journalistes, l’avenir de la profession ?
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« Pourquoi ne pas considérer une oeuvre littéraire comme un article que l’on peut fabriquer, une chaise, un tapis, par exemple ? Pourvu que les commandes soient livrées à temps, qui s’inquiètera de l’origine de la marchandise ? Nous allons anéantir tous les auteurs en leur coupant l’herbe sous les pieds ! Nous accaparerons le marché de la nouvelle, monsieur ! »

 

Lorsque Roald Dahl écrivait ces lignes il y alors plus de trente ans, il était sans doute loin d’imaginer avec quelle précision la pomme n’allait pas tomber loin de l’arbre.

Si, dans la nouvelle de Dahl, il est question de fiction(s), au sens propre comme au figuré, ce n’est désormais plus le cas aujourd’hui. Au lendemain du premier tour des départementales, Vincent Glad révélait sur son blog une première mondiale : LeMonde.fr avait utilisé pour la rédaction des résultats un robot journaliste paraphant sobrement chaque article par « Ces textes ont été écrits en collaboration avec Data2Content, une marque de la société Syllabs».

 

Ce n’est pas tant l’utilisation d’un robot-journaliste dans cette opération qui surprend -leur emploi ne date pas d’hier- que son ampleur : pour l’occasion, 36 000 articles ont ainsi été produits, textes à trous dont la structure ne différait que par les chiffres et les noms des communes concernées.

 

Il y a de cela un an, Quakebot, robot-journaliste, révélait ses compétences au grand public en  produisant un article dans le Los Angeles Times, rapportant pour l’occasion les détails factuels d’un tremblement de terre. Si le journal utilisait déjà des modèles robotiques similaires pour générer des rapports sur les homicides de la région, ce fut cet article qui eut l’effet d’une véritable secousse sismique dans le monde journalistique, posant une question déterminante dans une profession déjà transformée par le numérique : les journalistes allaient-ils être remplacés par des robots ?

 

Quarante ans après que le premier algorithme ait été codé à Yale, l’histoire avait commencé en 2009, sur le campus de la Northwestern University. A l’époque, feu David Carr prévenait déjà de l’imminence d’une révolution en marche, décrivant le projet d’un groupe d’étudiants et de leurs professeurs, Larry Birnbaum et Kris Hammond : profiter du manque de couverture d’évènements sportifs scolaires pour développer l’usage de leur robot. Celui-ci était présenté en deux parties : la première signifiait sa capacité à analyser des données ; la deuxième, à écrire un article avec des descriptions plus ou moins imagées, pouvant même varier selon le point de vue choisi. En moins de deux secondes, StatsMonkey s’avérait donc capable d’analyser des dizaines de données, de rédiger et d’illustrer un article. Trois ans plus tard, le magazine Forbes soulevait l’intérêt des observateurs en utilisant un robot pour des articles boursiers, à raison de 10 dollars les 500 mots. Un coût modique donc, le tout pour un gain de temps considérable, et un travail sans état d’âme. S’immisçant parfaitement dans le marché des résultats sportifs et boursiers, les robots journalistes semblent appartenir au monde de la Big Data, leur utilisation se cantonnant à la retranscription de statistiques.

 

« D’ici cinq ans, un programme informatique gagnera le prix Pulitzer », prévenait pourtant Nick Allen, l’un des jeunes créateurs de StatsMonkey. Désormais, Nick Allen a un peu vieilli, et StatsMonkey avec lui. Son algorithme appartient à la startup Narrative Science, dont il est salarié avec John Templon, co-créateur du programme.
Avec ses trois bureaux à Chicago, New York et Washington DC, la jeune entreprise déclare fièrement sur son site travailler avec des « firmes respectées »-une vingtaine dont ils se refusent à révéler le nom- et des universités. L’essentiel de la communication de l’entreprise consiste à une mise en valeur du potentiel de décryptage de leur algorithme répondant au doux nom de « Quill ». Narrative Science est née aux prémisses de l’infobésité, et ses créateurs se font un devoir d’exploiter les données en nombre qui circulent sur le web. Selon eux, d’ici une quinzaine d’années, 90% des articles pourraient ainsi être produits par des algorithmes ; un chiffre astronomique qui, pourtant, parait coller à la productivité des robots de Narrative Science. La très respectable et très primée -avec ses 45 prix Pulitzer- agence américaine Associated Press a ainsi adopté Quill pour ses dépêches statistiques, avec pour résultat un rendement de 3000 articles automatiques toutes les 15 minutes.

 

Philana Patterson, responsable à Associated Press, ne voit cependant pas Narrative Science comme une menace pour son métier, mais comme, au contraire, l’occasion de libérer les journalistes des données les plus rébarbatives pour leur permettre d’écrire des histoires plus intéressantes. Un discours qui ressemble étrangement à celui que tient Kris Hammond, initiateur du projet StatsMonkey : « Au contraire, nous libérons les journalistes des tâches les plus ennuyeuses, les plus répétitives, pour qu’ils puissent se consacrer à la partie noble de leur métier. »

 

Cependant, déjà, en 2012, Evgeny Morozov soulevait dans un article au titre éclairant -« Un robot m’a volé mon Pulitzer »- du Monde Diplomatique les ambitions de la startup qui, loin de se limiter à de simples statistiques boursières ou sportives, envisageait déjà d’utiliser les réseaux sociaux pour rédiger des articles sur les élections américaines. Il voit dans ces capacités la naissance d’un nouveau journalisme, le « journalisme automatique », personnalisant les articles par rapport aux besoins et aux goûts de ses lecteurs, répondant à la demande d’une société recherchant toujours plus d’individualisation.

 

A ceux qui voient dans ce développement des robots la mort de la profession de journaliste, Arden Manning, directeur de communication chez Yseop -une autre startup commercialisant l’intelligence artificielle- se réclame de la libre-concurrence et du service aux consommateurs. Mais Marning en profite aussi pour se justifier au près de la profession en un constat aussi stéréotypé qu’hallucinant car, selon lui, le reporter « préfère de beaucoup rédiger des analyses à accumuler des chiffres » car « ce travail fastidieux et chronophage ne lui permet plus d’exercer ce qu’il a apprit sur les bancs de Science Po ou à l’école du journalisme… ».

 

Pas d’inquiétude à avoir dans la profession. Et au tour d’un professeur de l’université de Fonty des Sciences appliquées, Hille Van Der Kaa, de déclarer au site journalism.co.uk ce constat rassurant : « Je ne pense pas qu’un robot sera capable de conduire une interview avec un homme dans les dix ans qui viennent ».

A vos stylos. Vous avez dix ans.

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Alexandra Saviana

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