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Dour 2015 : dans la peau d’un festivalier

Dour 2015 : dans la peau d’un festivalier
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Le Dour Festival en Belgique est, depuis un quart de siècle, un véritable événement en Europe. Voici l’authentique récit d’une expérience festivalière.


 

5 jours de fête

Le patelin de Dour semble le lieu incontournable de l’agenda du festivalier accompli. Voilà qui pourrait expliquer qu’en l’espace de 5 jours à peine, plus de 200 000 personnes se soient pressées en direction des plaines. Le premier jour, c’est autour des 18 heures que les festivaliers ont pu commencer à faire la fête et célébrer au passage la culture, la jeunesse et leur douce Europe qui, en ces temps, avait bien besoin de retrouver un rythme régulier en son cœur ! On a coutume de dire que la musique adoucit les mœurs, peut-être que l’art sous toutes ses formes serait la solution à tous ces conflits qui mutilent ces enfants de l’Europe partagés entre espoir et désespoir, mépris et aliénation quant au système occidental qui est le leur. Ce système égoïste et pervers, un système qui, durant cinq jours au moins, restera comme entre parenthèses, du moins presque. Evidemment, les inévitables sponsors sont présents sur le site, l’empreinte du capitalisme ne peut disparaître complètement! Il faut bien de l’argent pour financer ce Woodstock des temps modernes !

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Pour tous les goûts

Les huit scènes ont, chacune, des identités différentes c’est-à-dire qu’on n’y entend jamais la même chose d’une heure à l’autre. Les styles musicaux y alternent incessamment : je crois que c’est ça la marque de fabrique du Dour Festival. A l’horizon d’un été festivalier de plus en plus uniformisé, le festival belge semble avoir à cœur de marquer sa différence, ne cessant au fil de ses éditions d’affirmer son éclectisme, sa singularité … C’est ainsi qu’on peut y passer des machines de C2C aux guitares de groupes comme Songhoy Blues, en passant par le métal, le rap US, le hip-hop, la soul, la techno, la  trance psychédélique, le dubstep et j’en passe. Son identité est plurielle et c’est ce qui constitue sa force, représentant à la perfection la mosaïque culturelle inhérente à notre vieux continent. Tout un chacun est à même de se reconnaître parmi cette foule de sonorités et de sensibilités pour la simple et bonne raison qu’il y en a pour tous les goûts tant qu’ils sont bons !

 

Le camping et ses campeurs du cœur

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Le deuxième jour, on découvre le camping, toute l’ampleur de cette organisation qui ne semble définitivement pas à échelle humaine. Dès dix heures du matin, la musique reprend et ne s’arrête plus dès lors. Même durant les rares instants de silence que l’on s’octroie, on ne peut s’empêcher de battre la mesure, la musique est en nous et pour cinq jours durant, on vit tous pour elle. Mais, ce qui me frappe immédiatement au-delà du son, et bien ce sont les gens, ce flot d’humanité qui se promène. Les gens et leur sourire voilà ce qui m’a marqué, cette soif de rencontre et de partage qui brille dans chacun de leurs regards. Des cris d’amour sont lancés au festival toutes les minutes, on ne cesse de s’écrier : « Doureuuuh ! » comme pour certifier son appartenance. J’ai la ferme impression qu’une grande poignée de rêveurs s’est rassemblée ici, ils sont un peu les derniers vrais « tefeurs » du XXIème siècle, une assemblée de « perchés » en somme. Le camping n’est pas quatre étoiles, on plante sa tente sur le premier carré d’herbe venu, il faut prendre son mal en patience pour prendre sa douche et enfin pour le bien du porte-monnaie, il vaut mieux aller faire ses courses au supermarché du coin. Evidemment, ce n’est pas le jardin d’Eden mais nous ne sommes pas là pour le confort proposé.

 

« Les Paradis artificiels » : quelques chiffres

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Autant dire que Dour est le moyen d’accès facile à bien d’autres types de paradis … Il faut se rendre à l’évidence, la drogue apparaît comme la condition sine qua non de la frénésie ambiante. Devant les concerts, weed, psychotropes et autres stimulants véhiculent un goût de tentation dans l’atmosphère : la tentation de l’illusion. Et voilà que cet amas de jeunes gens, au rythme des accords, se laisse le droit d’avaler le bonheur en produits de synthèses. Autant de personnes curieuses d’un autre monde qui « dissémin[ent] [leur] personnalité aux quatre vents du ciel » comme aurait dit Baudelaire. Et une génération de rêveurs qui n’arrive plus à rêver, cela donne 803 grammes de cannabis, 115 pilules d’ecstasy, 47 grammes de MDMA et 2 grammes d’héroïnes saisis par la police ainsi que 4666 interventions de la Croix Rouge … On dénombre pas moins de 130 secouristes volontaires que j’ai vu s’échiner chaque nuit durant à apaiser les angoisses et les malaises de ces jeunes atteints de ce que l’on pourrait nommer : « le mal du siècle ». Dans un endroit où le « laisser-aller » est de mise, les voleurs font des siennes également. Il faut donc rester vigilent, ces individus profitent du premier mouvement de foule et d’une inattention momentanée pour vous extirper vos biens les plus précieux. Le mieux dans tout ça, c’est de se promener avec en poches une seule chose précieuse : sa vie et surtout en prendre grand soin.

 

« La musique rachète l’homme » ?

Toujours est-il que notre première aspiration doit rester la musique. Je vous ferais donc part de mes impressions quant à la programmation 2015, une liste assurément subjective.

 

Mes découvertes

The Underashievers a été une découverte, ce groupe de rap et hip-hop new-yorkais a littéralement enflammé la scène centrale du festival, emmenant tout le public derrière lui. C’est certainement la force que je reconnais au rap. Cette puissance dans le « flow » du rappeur aussi rapide qu’une dégaine de couteau, des mots qui tranchent pour mieux interpeller en plein cœur son interlocuteur sans atours ni détours dans son verbe.

Dans un rap différent ni « punchline » ni énervé, Oxmo Puccino s’est présenté à nous avec des acolytes qu’on ne lui aurait certainement jamais attribué : Tony Allen, le célèbre batteur nigérian et Damon Albarn, le leader de Blur et Gorillaz ! Le mélange est très doux. Mais je ne me sens pas assez apaisé intérieurement pour recevoir un art si calme. Je suis déroutée mais ce n’est pas si mal. Ce métissage des voix comme des instruments  attise un voyage spirituel qui pour certains crânes agités, dont le mien, ne tombent pas au bon moment. Regrets. Je les réécouterais en rentrant quand je serais à même de les entendre.

 

Des têtes d’affiche plutôt décevantes…

Cette année, on attendait impatiemment la pionnière du hip hop US, des dizaines de milliers de personnes s’étaient entassé devant la « Last Arena »  attendant impatiemment que le groove de Ms Lauryn Hill se fasse entendre. Trente minutes en retard, la chanteuse phare des Fugees arrive devant la foule, elle paraît stressée et préoccupée. Et ce stress latent se fait entendre dans son interprétation. La voix rauque et cassé du New Jersey aurait-elle sombré ?

Heureusement, l’ambiance se détend lorsqu’elle se lève pour rapper le morceau The Miseducation of Lauryn Hill qui l’a fait connaître en solo pendant l’année 1998. Quelques clins d’œil aux Fugees qui ont construit sa légende pour laisser place ensuite à une belle poignée de reprises, Lauryn Hill se déride et en revient à l’essentiel. Elle finit son « show » avec l’inimitable Nina Simone. Lauryn Hill was almost feeling good ce soir-là … La reprise de “Feeling Good” est boulversante.

Le lendemain, dernier jour de l’édition, Snoop Dogg nous obligera à dresser un bilan  tout autant mitigé. Le problème de ces stars interplanétaires est certainement de ne plus rien attendre de leur public. Ils chantent quelques chansonnettes, les gens sont contents et ils s’en vont comme ils sont venus. Plus d’émerveillement devant l’immensité d’une foule, plus d’étonnement quand des inconnus entonnent leurs créations …  C’est évident, le « starsystem » est passé par là et à la fin de ce concert, je me mets à regretter la fraîcheur des jeunes artistes.

La musique électronique, au-delà des stéréotypes : une musique qui touche tout autant l’âme que les vieux cuivres

Parfois, ceux auxquels on ne donne pas immédiatement l’étiquette de « showman » font parfois bien plus le « show » que ceux qui sont supposés le faire … Je veux parler des DJ’s électro qui n’ont cessé de s’activer derrière leurs platines magiques durant ces cinq jours.

Le premier concert mémorable en la matière est, à mes yeux, le live de Flume. Ce phénomène, si vous ne le saviez pas encore, est porté par Harley Streten, un jeune australien de 23 ans à la gueule d’ange qui a su créer son style au cœur-même de la musique électronique puisque ses créations ne se limitent pas, à mon sens, à ce qualificatif. En effet, beaucoup d’instrumentalisation s’immisce parmi l’électro ambiant ainsi que des cut-up vocaux qui rendent un résultat à la fois plus humain et tout en même temps très fantasmagorique comme si on entendait des voix à l’intérieur de soi.

Le véritable moment de grâce restera à jamais sa performance sur le célèbre remix du feat de Disclosure et Eliza Doolittle, la musique souffle alors un vent d’amour immédiat. Le clip retransmis sur les écrans a sûrement du inspirer quelques baisers passionnés … Regardez, je pense que vous comprendrez.

La prestation de Rone a été également un grand moment. Rwan Castex, alias Rone, 32 ans, a su définitivement nous faire rêver. Ce que j’aime dans cette musique, c’est sa joliesse ainsi que ce goût imparable pour les sonorités enfantines, cette délicatesse dans chacun de ses mix … C’est beau, presque onirique comme un morceau de classique. L’électro de Rone  provoque le sourire. Le DJ bondit derrière ses machines  : le bonheur d’être là probablement.

Je pourrais citer bien d’autres virtuoses des platines tels que Acid Arab par exemple, un groupe de DJ’s qui amène avec lui un nouveau concept : mélanger l’électro et les sonorités orientales ! Un métissage qui connaît une résonance toute particulière aujourd’hui. A ceux qui affirment que la musique électronique peine à se réinventer, je leur proposerais d’écouter Acid Arab.

 

Salut c’est cool, mon inclassable coup de cœur

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James Darle, un des membres de ce groupe pas très normal affirme : « Le mauvais goût c’est la vie, il faut se battre contre le bon goût ». C’est un peu ça la marque de fabrique de Salut c’est Cool : le « je m’en foutisme » à toutes épreuves, l’absurde comme point d’accord. Ils sont si rares les artistes à prôner le kitsch, le ringard. Pour ces « hipsters » d’une autre époque, le « bizarre » est un mode de vie. Et à leur contact, on peut dire que plus grand-chose est « bizarre » en définitive.

Salut c’est Cool, selon moi, est une vraie transgression, un petit tremblement de terre dans le monde déjà très secoué de la « techno ». C’est une vraie folie qui se dégage de cet esthétisme du « n’importe quoi » spécialement conçu par ces quatre étudiants aux Beaux-Arts de Paris. Leur façon de joyeusement déconstruire toutes les normes au nom d’une dérision sans nom est simplement jubilatoire.

S’il fallait définir Salut c’est Cool dans la mesure du possible, je prononcerais ces mots : électro, bordélique, absurde, punk et follement poétique. En prêtant l’oreille, on les entend nous dire ce genre de phrases qui en valent dix : « Notre matière est une multitude de planètes. J’ai compris la vision quantique à échelle microscopique. Vous le sentez, oui ? Nous sommes tous des galaxies. ».

Car Salut c’est Cool, ce n’est pas simplement de la techno à « gogo », c’est aussi des petits mots qui veulent tout dire, qui ne veulent rien dire, qui parlent de tout et rien en somme. A en croire les paroles un de leurs morceaux « Techno toujours pareil », il n’y aurait aucun message sous-jacent à ce projet. Mais serait-il possible que cette négation engendre finalement plus d’un message ? Tout dépend du cortex auquel elle s’adresse … Selon le mien, cette prose sans prétention pourrait bien être symptomatique d’une époque où les jeunes se confortent dans l’ineffable et préfèrent aux beaux discours la fête et ses excès comme si les idéaux les avaient définitivement abandonné. Ou alors tout ceci est une vaste blague dont il faut se contenter de rire, c’est à vous de choisir.

Par moment, leurs petits récits plongés dans les abysses du quotidien me fait penser à un certain Francis Ponge, capable lui aussi de s’attarder sur ce qu’on ne regarde plus, sur ce qui n’a apriori aucune importance. En somme, Salut c’est Cool c’est un peu les Francis Ponge de la musique. Jugez-en par vous-même avec le clip de « Techno toujours pareil » où James, Martin, Louis et Vadim sont en pleine exploration d’un magasin de bricolage.

Leur concert à Dour qui s’officia le dernier jour était en toute objectivité une tuerie comme apparemment l’entièreté de leurs apparitions scéniques. Je n’avais simplement jamais vu ça. Le public est déchaîné, tout le monde est en trance, Salut c’est Cool rend fou. Le son provenant de leurs ordinateurs soulève nos corps hystériques. C’est violemment jouissif. Les fidèles montent sur scène pour danser ou plutôt se contorsionner aux côtés du groupe. Au milieu du concert, je pense percevoir les origines et inspirations de « cette musique de fous » qui semble ne ressembler à aucune et pourtant ; les festivaliers déchaînés tout autour de moi chantent comme des veaux le refrain d’une des chansons qui fit le succès de Lio dans les années 90 : « Trous de mémoire ».

« J’ai des trous de mémoire tant mieux d’ailleurs, ça m’évite d’avoir des trous dans le cœur » hurlent-ils.

La fin approche et on en demande encore. Un des Salut c’est Cool, nommé Vadim, descend dans le public pour parler aux gens, tout le monde l’embrasse, le prend dans ses bras comme un frère, le remercie de sa générosité : un vrai moment de partage et d’amour. Ainsi, ce groupe « techno vintage » se différencie sur tous les plans et ce, même dans son rapport au public qu’il voit d’avantage comme une immense assemblée de potes que comme de tristes fanatiques. Un peu d’humilité dans ce monde, ça fait du bien. Merci Salut c’est cool d’être ce que vous êtes.

C’était pour moi la conclusion de ce festival haut en couleurs. Revenu à la réalité, il faut avouer qu’on se sent un peu seul de nos 228 000 amis croisés sur ces cinq jours. Personnellement, je retrouverais le site de la machine à Feu dans 361 jours exactement. Alors je donne rendez-vous en 2016 du 13 au 17 juillet à ceux qui auront été séduit par cet article pour 5 jours d’amour et de musiques alternatives.

 

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Justine Briquet-Moreno

Etudiante à l'Académie ESJ Lille, menant en parallèle une licence de Lettres Modernes. Journaliste en devenir, passionnée par la vie et les mots qui l'animent. Cinéphile et écrivaine à ses heures perdues ...

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