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La SAPE, militantisme de l’élégance

La SAPE, militantisme de l’élégance
Fatou Ndella Ndiaye

Dans sa petite boutique nichée au cœur du quartier de la Goutte d’Or, à Paris, ce créateur de mode congolais fait chaque jour l’étalage de smokings aux couleurs tapageuses, contrastant avec la monotonie et la grisaille parisiennes. Jocelyn Armel, ou « Le Bachelor » comme il se fait appeler, est l’un des derniers représentants de la SAPE (Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes), cette mode vestimentaire née au Congo-Brazzaville dans les années 1960. Tour à tour source d’inspiration artistique et d’intérêt commercial, la SAPE est devenue depuis quelques années un instrument infra-politique, pour « contredire les forces de la misère » (Adrien Ngudi) et créer le mythe africain.


 

 

Un simple épicurisme ?

 

Aujourd’hui, les « sapeurs » sont considérés comme des dandys d’un autre temps, professionnels des bonnes manières et membres d’une jetset très prisée par les Africains de la diaspora. Ce sont généralement des hommes d’âges mûrs, profonds esthètes, épris de mode et de couleurs vives. « C’est un mélange entre les vêtements de l’époque du jazz et les habits du dimanche » explique Le Bachelor. Souvent couverts de vêtements de marques, dont ils n’ont pas les moyens, les sapeurs peuvent susciter des regards amusés, tant ils surprennent et attirent le regard occidental. Le jeu de la SAPE n’a pas vraiment de but, mais il contient beaucoup de règles : l’apparence doit être soignée, l’attitude théâtrale et codifiée, et les fréquentations mondaines nombreuses. Les sapeurs se mesurent entre eux, défilent, paradent, et espèrent intégrer ce club très privé, cette sous-culture vestimentaire semblable à celle des hipsters, où la reconnaissance des pairs et la visibilité médiatique font l’essentiel de la notoriété. Lorsqu’on leur reproche leur futilité et leur mode de vie fastueux, les sapeurs répondent que leur mouvement est aussi militant, car il incarne le refus de la misère et de la fatalité.

 

Un mouvement politique ?

 

J’ai rencontré Jocelyn Armel, croyant d’abord avoir affaire à une personnalité histrionique. Au fil de nos entretiens, il m’a révélé le portrait d’un cinquantenaire engagé, reconnu parmi les 100 personnalités les plus influentes de la ville de Paris, mais dont le cœur est resté en Afrique, touché par les problématiques socio-économiques auquel sont confrontés les Africains du continent et de la diaspora. « J’aime transgresser ce qui existe » m’avoue-t-il malicieusement, entre deux discours où il fustige, tour à tour, les « comportements antiéconomiques » des dirigeants africains et la discrimination qui prévaut dans le secteur de la mode française. De ses explications, il ressort que la SAPE permet à celui qui l’adopte de se distinguer, de se valoriser et de forger son individualité dans un monde de plus en plus uniformisant. C’est la construction d’une légende personnelle, la quête d’un état quasi-spirituel, d’une « sagesse africaine » qui se conjugue dans l’esthétisme et l’harmonie. Plus qu’une mode, la SAPE est un mode de vie. C’est aussi une manière de conjurer le mauvais sort économique qui mine la population congolaise, dans un pays qui arbore pourtant un taux de croissance insolent (6,0% en 2014). Le plus célèbre des sapeurs garde l’espoir d’un futur plus juste, car finalement, la SAPE est pour lui à l’image de l’Afrique : elle ne s’essouffle pas, elle se renouvelle constamment et compte bien jouer son rôle dans un contexte changeant, où le destin d’un continent se joue.

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Fatou Ndella Ndiaye

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