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Mon Roi : électrocardiogramme de deux cœurs en désunion

Mon Roi : électrocardiogramme de deux cœurs en désunion
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Review Overview

Note sur 10 :
8
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Épidermique

Sans concession aucune, Maïwenn nous livre un film épidermique, psychologique sur la dépendance amoureuse.

On est allés voir Mon Roi, de Maïwenn. Et on a aimé. Critique.

 

Tony est admise dans un centre de rééducation après une grave chute de ski. Dépendante du personnel médical et des antidouleurs, elle prend le temps de se remémorer l’histoire tumultueuse qu’elle a vécue avec Georgio. Pourquoi se sont-ils aimés ? Qui est réellement l’homme qu’elle a adoré? Comment a-t-elle pu se soumettre à cette passion étouffante et destructrice ? Pour Tony c’est une difficile reconstruction qui commence désormais, un travail corporel qui lui permettra peut-être de définitivement se libérer

 

Mercredi dernier, c’est le « petit frère » du fameux Polisse qui voyait le jour dans les salles obscures. Déjà en Sélection Officielle à Cannes, le Roi de Maïwenn était loin d’être passé inaperçu, divisant la critique de part en part. A l’occasion de sa sortie le 21 octobre dernier, force est de constater que cinq mois plus tard, le film déchaîne tout autant les passions critiques. Une aubaine pour une œuvre qui visait à dépeindre les déboires de la passion ? Rien n’est moins sûr. A la sortie du cinéma, je me questionne. Que n’ont-ils pas aimé au juste ? Où se trouve cette « naïveté » que vous citez sans cesse, chers amis critiques ? Ce portrait au vitriol de l’amour destructeur n’a pourtant vraiment rien d’un « courrier du cœur ». Le cinéma de Maïwenn est tout autre : tel un cri hargneux, amoureux, malheureux, mais toujours profondément sincère. Ce cri c’est celui d’un enfant arraché à sa mère, ici celui d’une femme prisonnière …

 

Maïwenn, l’indomptable

 

776950-maiwennDans le petit monde policé du cinéma français, nombreux sont ceux qui n’apprécient pas Maïwenn. Maïwenn est comme une tempête prête à se déclarer à tout moment. Elle éclate, flamboyante de colère, sur tous ceux qui osent entraver son cheminement de femme libre et indépendante. Une nature entière, parfois excessive dans sa sincérité à toute épreuve. Et au fil des années, on a bien l’impression que rien n’altérera jamais le feu créatif qui bouillonne chez cette jeune femme passionnée, un brin abimée. Le cinéma, sans mot dire, a su soigner ses plaies les plus profondes : celles de l’enfance. Le film de sa vie est d’ailleurs celui qui inspira tous les autres. Il est son sel, certainement celui qui infiltra en elle cette rage créative. Comme protagonistes principaux à ce scénario personnel : il y a la mère hystérique, le père violent et l’enfant au milieu, écartelé, cogné, bestiole de casting sous prétexte qu’on la rêve en actrice, petite « baby doll » de Belleville. Il y a bien longtemps désormais que la femme existe en tant qu’elle-même, cessant d’être le fantasme d’une mère ou la créature d’un homme. Voilà donc de quoi est pétri son cinéma : d’elle et de ses douleurs, de sa liberté à évoquer le pire sur un ton jamais trop sérieux, toujours un poil irrévérencieux. On l’accuse souvent de narcissisme, une attaque incompréhensible quand on sait que tout artiste crée en fonction de sa vision du réel. Pourquoi faudrait-il toujours changer de cadre ? Depuis la nuit des temps, l’art est aussi une affaire de « moi » mal géré. Et le mal de vivre de ces créateurs blessés a parfois donné naissance à de véritables chefs-d’œuvre que désormais, vous hissez au point culminant de votre panthéon culturel.

 

Mon Roi érafle les cœurs

 

Mon Roi est un film parfaitement à l’image de Maïwenn : foncièrement vrai, prenant, éprouvant, oppressant, parfois même gênant. Les cadres se serrent autour des personnages jusqu’à ce que nous, spectateurs, ayons la ferme impression d’être immiscé au milieu de ce couple passionnément déchirant. On est là, coincé entre les assiettes et les couverts. Au cœur de leur histoire nous sommes et nous en prenons peu à peu part comme s’il s’agissait de la nôtre. Pourtant, ce n’était pas gagné d’avance avec un tel thème. Il est vrai qu’en matière d’amour au cinéma, il semblerait que le filon ait été épuisé. Qu’elles finissent mal en général ? On sait déjà. Qu’elles soient douces, amères ou survoltées, toxiques ou torrides, ce cher « Septième Art »  n’a cessé de nous raconter ces histoires qui, au final, n’en forment qu’une. Et pourtant, voilà qu’il est encore possible de réécrire l’histoire du couple, voilà que l’on pourrait redécouvrir l’amour, le vrai, sur grand écran.

Ce film c’est avant tout l’histoire d’une chute. On commence sur une douleur, celle d’un genou qui flanche sur la neige immaculée d’une piste de ski. Ce genou qui se rompt, c’est celui de Tony, une femme avocate de 35 ans qui se retrouve malgré elle dans un centre de rééducation, contrainte à soigner son mal, contrainte à regarder sa vérité en face. Un entretien avec une kinésithérapeute lance la dynamique du film avec cette question lancinante : « Qu’est-ce qui s’est passé ? ». Une interrogation en écho à une douleur, en définitive, bien plus morale que physique. Immobilisée à longueur de journée, la voilà qui se remémore la cause de cette destruction massive. Ainsi, le spectateur voyage dans une mémoire encore hantée par cet unique prénom : « Georgio ». Ce nom synonyme de tant de maux qui explique à lui seul l’itinéraire d’une femme en souffrance. Avec elle, on est entraîné dans les méandres d’une relation trouble. On embarque alors pour un va et vient incessant, entêtant, entre passé et présent comme un dernier voyage qui lui permettrait d’enfin accepter, d’enfin cesser de vivre dans un monde peuplé par son unique souvenir. Un souvenir envoûtant qui débute sous l’éclairage tamisé d’une boîte de nuit.

 

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Elle, ressemble à un petit animal fragile, égaré, mal à l’aise dans cet univers étranger. Lui, félin, élégant, a la démarche gracieuse, le sourire carnassier. Une cour s’étale tout autour de lui. Il est leur roi, il deviendra bientôt le sien. La caméra virtuose de Maïwenn scrute  ces œillades énamourées et curieuses, temples des attirances les plus irrémédiables. Il la dévore déjà, l’enveloppe de paroles douces et drôles. Il a suffi de quelques mots qui s’entrechoquent pour voir se former entre eux l’ultime étincelle. S’en suit l’enivrement de la passion charnelle qui unit corps et âme ces deux esprits accidentés. Fusion totale au point de vouloir ne former plus qu’un. Pour ce faire, un enfant paraît, trait d’union éternel entre les deux amants désormais parents. Ensemble ou séparés, ces deux-là ne cesseront jamais de s’aimer. Ils ont signé pour la perpétuité. Avec ce film d’un ton nouveau, Maïwenn essaie de montrer, sans jamais donner de leçon, comment une telle effusion d’amour, une telle alchimie immédiate tenant presque du miracle, est possible. Mais un jour, le bonheur fait place à l’orage. Le regard qu’on aimait tant vire au plomb et nous ment tout en nous aimant, du moins c’est ce qu’il prétend. A vrai dire il l’aime mal, ne parvenant à se consacrer entièrement à la famille qu’il lui a pourtant prié de construire, toujours partagé entre la vie d’antan et celle qui l’attend. Dès lors, l’autre n’est plus qu’une roche glissante à laquelle on s’agrippe vainement et contre laquelle notre cœur pleure des larmes de sang. C’est désormais le conte d’une descente aux enfers qu’on nous fait. Personne n’avait prévenu. Qui a dit que l’amour pouvait être un enfer ?

 

« Le cinéma c’est 24 fois la vérité par seconde »

 

S’il ne devait y avoir qu’une seule qualité à attribuer au nouveau film de Maïwenn, il s’agirait très certainement de la direction d’acteurs. Car il existe une quête commune à tous ses films : la vérité. Cette authenticité, elle la traque comme un animal sauvage à longueur de prises, laissant le temps à ses acteurs de faire sortir le substrat de vérité humaine qui sommeille en eux. La caméra ne coupe que lorsque la vie a véritablement parlé. Une chose est sûre, l’actrice-cinéaste aime ses acteurs comme personne, leur laissant la part belle ainsi que des instants uniques de liberté dans leur jeu. Vincent Cassel est fascinant de par son incroyable facilité à s’effacer derrière son personnage. Dans ce film comme dans toute sa filmographie, on ne le voit pas lui mais bien Georgio, cet homme égoïste et séduisant, ce beau parleur en mal d’amour qu’il incarne somme toute à la perfection à tel point qu’il parvient à donner toute l’humanité possible à celui qui n’aurait dû être, sur le papier, qu’un salop de bas étage. Quant à Emmanuelle Bercot, force est de constater qu’elle ne vole pas son titre de Meilleure Interprétation Féminine. Son visage de femme « normale » porte à merveille les cicatrices de la passion. Avec elle, on souffre. Avec elle, on a envie de hurler. Avec elle, on rit jusqu’à vouloir en pleurer. La force de son jeu est telle qu’elle parvient à nous transmettre ce mal qui la broie, du matin jusqu’au soir. A noter l’interprétation légère et très juste de Louis Garrel en frère protecteur et somme toute très drôle.

En bref, ce film est un véritable ascenseur émotionnel. Maïwenn a l’intelligence d’inséminer de l’humour là où il y a de la détresse et de la détresse là où il y a de l’humour, offrant à la représentation qu’elle se fait de l’existence une palette de couleurs variée et contrastée. « Si ta vie fait des hauts et des bas, ça veut dire que tu es vivante. Quand tout est plat, c’est que tu es morte. » peut-on entendre. Evidemment, les contrastes sont marqués et chaque émotion est décuplée à son paroxysme. Evidemment, c’est du « cinéma coup de poing » comme on dit. Alors oui, on saute à pieds joints dans l’excès mais qui n’est pas excessif lorsqu’il est amoureux ?

 

Un « je nous » cassé

 

D’accord, la métaphore employée par la réalisatrice est hasardeuse mais voilà une vraie question : comment reconstruire sa vie quand une tierce personne a décidé de faire de nous un champ de bataille ? « On se quitte pour les mêmes raisons que celles pour lesquelles on s’est aimé ».

Là est donc la morale de cette histoire de soumission à l’amour, si tant est qu’il y en ait réellement une. En cela, la cinéaste ne prend pas parti pour une femme soi-disant victime d’un pervers narcissique, comme cela a été facilement résumé dans la presse. Le personnage masculin est certes plein de vices, certes il ment et ce, principalement à lui-même. Mais c’est aussi ce qui permet de ne pas le clouer au pilori. En témoigne l’apaisement final qu’on attendait tous et qui nous tord le cœur tout en pudeur. Tony peut enfin « voir » tel qu’il est, celui auquel elle aurait vendu son âme.

 

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Ainsi, Mon Roi n’est en aucun cas une guerre des sexes, il s’agit avant tout d’une histoire de bonheur impossible. Cette odyssée dans les sentiments d’une femme amoureusement dépendante est un prétexte pour montrer le moyen par lequel on se sépare d’un sentiment aussi fort que celui-là, le moyen par lequel on reconstruit sa vie très banalement. Or, quel autre antidote que le temps qui passe ? Léo Ferré avait raison : « Avec le temps va tout s’en va, on oublie les passions et on oublie les voix … », alors vraiment avec le temps, on aime autrement.

 

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Justine Briquet-Moreno

Etudiante à l'Académie ESJ Lille, menant en parallèle une licence de Lettres Modernes. Journaliste en devenir, passionnée par la vie et les mots qui l'animent. Cinéphile et écrivaine à ses heures perdues ...

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