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Le(s) jour(s) d’après

Le(s) jour(s) d’après
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Lundi 16 novembre. Le modeste récit de comment j’ai vécu les attentats de vendredi dernier.


 

La nuit est sombre, les pensées sont troubles, mais elles sont là. Je ne comprends pas vraiment. Ce qui s’est passé il y a trois jours, je ne l’avais jamais connu. Un sentiment nouveau et partagé, soudainement tombé sur moi.

 

Jour 0

 

Je m’assieds, je mange. Des œufs, des champignons, du jambon. Mon régime diététique et contestable depuis que je suis étudiant. La femme qui m’héberge depuis un an passe dans le salon, elle part se coucher. J’allume la télévision.

Confusion. Personne ne sait ce qu’il se passe. Une fusillade près de République. D’autres disent qu’il y a eu des bombes au Stade de France. Deux fusillades. Je regarde. Je ne sais pas comment le prendre, ce doit être un attentat, oui, une sombre personne mue par ses basses pensées a dû commettre l’irréparable.

Je comprends mieux. Malheureusement mieux. Cela se passe partout à la fois. Tout Paris. Je préviens mes amis, je réveille mes parents, leur dit d’allumer les informations. Ma mère ne réagit pas, c’est bien elle, elle s’en fiche ; elle n’a pas compris. Président évacué, trois fusillades, un concert devenu abomination. Elle ne parle presque plus, elle allume la télévision. Je raccroche.

La suite, tout le monde la connaît maintenant. Mais j’ai comme un sentiment que je n’avais jamais connu : tout a lieu en même temps, je ne sais pas d’où ça vient, si cela va continuer. S’ils vont pousser jusqu’au Sud de Paris, si cela arrivera près chez moi. Je me sens comme pris de court. Je crois que je n’ai jamais ressenti cela : une peur, ne pas savoir ce qui se passe. Des dizaines de morts. François Hollande parle la gorge nouée, une phrase tremblante : « c’est une horreur ».

Je reste, je regarde. Je vais dormir. Trois heures.

 

Jour 1

 

Je me réveille. Tard. Je reste chez moi toute la journée. Je ne sais pas combien de personnes ont été victimes de l’innommable massacre d’hier ; et personne ne le sait encore. Je reste chez moi toute la journée. J’ai beaucoup trop de travail à faire, mais je ne fais rien. Pas parce que je suis trop perturbé, mais simplement parce que je n’ai rien à faire, sinon de rester là, à contempler l’irregardable, à écouter l’improbable, à penser l’inconcevable, à errer dans un appartement aussi vide que ce vide qui s’est installé en moi depuis hier.

Une salle de spectacle où j’aurais pu être. Ce concert de rock, j’aurais pu y aller. Je ne connais pas Eagles of Death Metal, mais j’aurais pu. En février, j’irai au concert de Foals – avis aux terroristes amateurs – ; cela aurait pu se passer dans quelques mois, comme cela s’est produit hier. Pourtant, je continuerai comme beaucoup à vivre. Demain, je prendrai le métro, à côté de gens qui prendront le métro. Peut-être même qu’après-demain, j’irai dans le 5ème arrondissement dans mon bar préféré, aux côtés de mes amis.

Je me sens incroyablement libre. J’ai fait tout cela, je le ferai demain. L’air a toujours la même odeur, les moments auront toujours la même saveur. Je me rendors. Pas le cœur léger, ni le cœur lourd, simplement bizarre. Comme la jonction de sentiments contraires, comme le résultat de ce qui ne m’est pas arrivé. Aucun mot, simplement le vide de mon esprit, cette allure pensive et joyeuse malgré tout.

 

Jour 2

 

Il fait incroyablement beau. Le ciel est bleu, le vent chasse les feuilles, la Seine est toujours la même. Je m’en vais sur le pont Mirabeau. La Tour Eiffel est toujours là ; cette ville est belle, quand même, non ? Le soleil éblouit Paris, insouciant et inconscient de ce qui s’est passé. Les passants marchent lentement, peut-être le soleil les éblouit eux aussi.

Le nuit tombe. Je n’ai pas vu mes amis. Pourtant, il y a toujours cet immeuble en face de moi, à ma fenêtre, au-dessus duquel le rose du ciel de dix-sept heures se pose. Finalement, rien n’a changé, non. Je suis le même. J’ai ressenti cette sorte de peur l’espace de dix minutes, il y a deux jours, il faut que je l’avoue. J’ai même mis un drapeau français sur ma photo de profil. J’apprends alors que les Anglais chanteront la Marseillaise mardi soir. Et d’ailleurs, l’anglaise que je connais a elle aussi mis un filtre bleu-blanc-rouge sur sa photo. 

Quelque part, je suis touché. Touché d’avoir été si libre, d’avoir tant ri aux yeux de tout le monde. D’avoir tant connu l’ivresse de vivre, l’ivresse de l’alcool parfois. Je ne crois pas que l’on voulait m’atteindre moi. Je boirai des bières en terrasse au nord de Paris, parce que Barbès en été, c’est ce qu’il se fait de mieux. Je m’endormirai, vivant et rêveur de tout cela.

 

Jour 54

 

J’ai pris le métro tous les jours. Pas pour prouver à ceux-là que je pouvais le faire, simplement parce que je le faisais, et qu’après tout, je n’avais pas le choix. Les politiques se déchirent et les amalgames courent les rues ; comme ils les couraient avant. Non, décidément, rien n’a changé.

J’ai joué de la vie, comme on joue de l’amour et j’ai vécu la nuit, sans compter sur mes jours, qui fuyaient dans le temps. Et je continuerai. Peut-être que demain, je mourrai sous les balles de sauvages qui n’ont rien voulu, si ce n’est que d’exister pour bien peu de choses. Peut-être même qu’on me pleurera ; mais j’aurai vécu.

Bien loin de tout cela, je sais que ces attentats vont sûrement se reproduire. Mais je serai le même, libre oui, mais avant tout cela, moi-même. Le mec rieur, une guitare à la main, une bière dans l’autre, mes amis autour de moi et l’espoir nous surplombant. Comme quoi, la seule chose qui ressort de tout cela, c’est une furieuse envie de vivre.

 

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Steve Domer

Responsable de la rubrique Politique. Étudiant à Sciences Po, amoureux de musique rock, cinéphile de temps à autre.

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