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Cinquante ans après Martin Luther King, quid des droits civiques ?

Cinquante ans après Martin Luther King, quid des droits civiques ?
Fatou Ndella Ndiaye

Ce 18 janvier était célébré le Martin Luther King Day, anniversaire du plus célèbre des militants du mouvement pour les droits civiques aux Etats-Unis. Près d’un demi-siècle après sa mort, nous cherchons ce qui a évolué positivement pour la condition des Noirs dans la société américaine. Nous n’avons toujours pas trouvé.


 

Aujourd’hui aux Etats-Unis, le taux de chômage des Africains-Américains est deux fois plus élevé que celui de la moyenne nationale. Leur niveau de précarité est plus élevé que celui de n’importe quel autre groupe ethnique. 45% des enfants Africains-Américains vivent dans la pauvreté : constat glaçant pour une société qui se dit « post-raciale ». Lorsque confrontée à ces questions béantes, la sacro-sainte morale libérale américaine leur rétorque qu’ils sont paresseux, qu’ils se complaisent dans une « culture de la violence » et qu’ils ne respectent pas les lois. Cette excuse élimée sert à justifier la violence policière disproportionnée dont les Africains-Américains sont les victimes principales, ou encore à faire oublier que la ghettoïsation et la précarité sont les résultats de décennies de mesures gouvernementales visant explicitement à mettre fin « au pouvoir de nuisance » de cette minorité. L’Amérique bien-pensante aurait-elle peur du Noir ?

Aujourd’hui encore, aux Etats-Unis, les Africains-Américains représentent 60% de la population carcérale, alors qu’ils ne représentent que 13% de la population nationale. L’auteure Michelle Alexander constate qu’« il y a aujourd’hui plus d’hommes africains-américains en prison ou en détention, en liberté surveillée ou liberté conditionnelle, que de Noirs qui furent soumis à l’esclavage en 1850 » ; logique, si l’on considère que les criminels noirs ont environ quatre fois plus de chances d’être incarcérés que les criminels blancs, puisqu’ils sont, en fait, plus surveillés par les forces de l’ordre. Une nouvelle forme d’asservissement ? Dans la ville de Ferguson, où Michael Brown, jeune Noir âgé de 18 ans, a été abattu par un policier, la population noire représente 67% de la population totale tandis que la police est composée à 94% de Blancs. Les Africains-Américains représentent 88% des victimes de violences policières, si l’on s’en réfère aux rapports de la police.

 

Aujourd’hui encore, aux Etats-Unis, et malgré toutes les remontrances qui leur sont adressées, les médias et l’industrie du cinéma persistent à dresser des portraits stéréotypés de la communauté noire comme étant composée d’individus naturellement agressifs et imprévisibles, verbalement vulgaires, souvent dotés de capacités physiques remarquables, mais d’une intelligence limitée. Même lorsqu’ils sont « gentils », les personnages noirs sont souvent cantonnés à des rôles secondaires et sans enjeux (ledit Black Best Friend ou le Magical Negro). Peu de choses ont évolué depuis les minstrel shows du 19ème siècle, ces spectacles racistes caricaturant à outrance les Africains-Américains.

Aujourd’hui encore, aux Etats-Unis, la communauté noire est dépossédée de ses droits civiques les plus basiques, comme le démontre l’intervention musclée des forces de l’ordre lors de rassemblements organisés pour protester, justement, contre la violence policière, laquelle a fait plus de mille morts durant l’année 2015. Aujourd’hui encore, comme du temps des Black Panthers, les autorités et les médias combattent avec la dernière énergie toute velléité politique venant des Africains-Américains, en usant et en abusant d’une criminalisation systématique des actions de protestation noire. En ce sens, la société américaine ne nie pas seulement la portée politique de ces actions, mais refuse de voir qu’elles représentent la catharsis d’une population sacrifiée à la construction de ce grand tigre de papier qu’on appelle les Etats-Unis.

Aujourd’hui encore, aux Etats-Unis, il y a des crimes à motivation raciale, comme en témoigne l’assassinat de neuf paroissiens noirs par le suprématiste blanc Dylann Roof, dans une église emblématique de Charleston. En vertu d’une conception très libérale de la liberté d’expression, des organisations et leaders politiques tenant des propos ouvertement racistes sont protégés par le Premier amendement, tant qu’ils n’incitent pas directement à la violence : Donald Trump nous rappelle quotidiennement par ses déclarations que la marge de manœuvre prévue par cette disposition est très large. Et dangereuse, surtout.

 

Mais, au fond, ces faits ne devraient étonner personne. Les tensions raciales sont manifestement un héritage indélébile de l’histoire américaine : nous parlons d’un pays qui s’est construit grâce à l’extermination de 50 millions d’Amérindiens et à l’exploitation forcée d’esclaves déracinés. Nous parlons du pays dont la Constitution a été rédigée par des propriétaires d’esclaves et dont le premier président était lui-même un propriétaire d’esclaves. Nous parlons enfin du pays dans lequel l’abolition de l’esclavage n’était qu’une manœuvre politique visant à affaiblir le Sud, et non pas un encouragement à l’émancipation des Noirs.

L’élection d’un président noir n’y aura rien changé : la société américaine semble piégée dans sa sombre histoire, prisonnière de ses propres contradictions. Le changement viendra sans doute avec un dirigeant plus éclairé, un nouveau Martin Luther King.

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Fatou Ndella Ndiaye

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