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La « Nuit des Idées » ou le retour de l’intellectuel engagé

La « Nuit des Idées » ou le retour de l’intellectuel engagé
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La « Nuit des Idées », qui se déroulait ce mercredi 27 janvier, a tenu lieu d’expérience aussi inédite que fascinante. Conviant intellectuels, artistes et scientifiques à réfléchir aux enjeux de demain, l’événement, organisé au Quai d’Orsay, s’est distingué par son incroyable succès. Retour sur une soirée d’exception.


 

« Imaginer le monde de demain », c’est à ce mot d’ordre passionnant, aussi vaste soit-il, qu’ont réfléchi scientifiques, intellectuels et autres penseurs au fil d’une nuit, marquée par le sceau du savoir. Certes, Paris n’est pas dépourvu de cénacles et autres lieux dédiés aux plaisirs de l’esprit, mais l’événement trouve une résonance toute particulière trois mois après les attaques terroristes qui ont ensanglanté la Ville Lumière. Ainsi, Laurent Fabius, ministre des Affaires Étrangères, déclarait, dans un vibrant discours introductif : « Dans ce monde troublé, il est impératif de dialoguer, réfléchir, échanger, se projeter dans l’avenir. Au Quai d’Orsay se bâtit la diplomatie, dont la mission est de trouver des solutions à de graves crises. Or, la culture occupe une place centrale dans l’élaboration de la diplomatie française. Pourquoi la nuit ? Son atmosphère installe une proximité particulière, une connivence de vues. » C’est en effet cette réflexion, dont le ministre réaffirme l’importance, – à mon sens indispensable à toute action réfléchie – dont nous avons tant besoin aujourd’hui. Pour cela, le Quai d’Orsay s’est changé, le temps d’une nuit, en théâtre de la pensée. Cette dernière, contemporaine, cosmopolite, intelligente nous offrait là ses plus brillants représentants. Pensons donc, puisque la République célèbre (enfin) les idées.

 

Aussi, avons-nous pu écouter, en ouverture, Rem Khoolhas, architecte néerlandais, débattre avec Bruno Latour, figure de la sociologie française et même, osons le terme, internationale. Ces derniers, tout à la fois critiques et constructifs, analysaient les ressorts du concept de modernité. Celui-la même qui nous oblige à repenser notre rapport à la nature. Bruno Latour, auteur entre autres de Nous n’avons jamais été modernes (1991) et de Politiques de la Nature (1999), nous offre un véritable plaidoyer écologique, mêlant considérations philosophiques et scientifiques. C’est d’ailleurs sous cette pluridisciplinarité, cet entrecroisement des disciplines, qu’étaient placés les nombreux débats qui ont éclairé les salons du ministère. Comprendre le monde en l’abordant sous de multiples angles, en l’imaginant sous de multiples prismes. Vaste programme qui n’en reste pas moins, me semble-t-il, fascinant.

De Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, à Laurence Tubiana, ambassadrice chargée des négociations lors de la COP21, en passant par Saskia Sassen, professeur à l’université de Columbia, – dont le dernier essai Expulsions. Brutalité et complexité dans l’économie globale est lumineux –, la multiplicité des intervenants, la qualité sans doute aussi, ne peut que nous subjuguer. Du moins, cet inventaire serait-il achevé si nous citions la présence, remarquée et remarquable, de Robert Badinter – inutile de se risquer à dresser une biographie hasardeuse de cette conscience du siècle. Ce dernier, dialoguant avec Stephen Breyer, juge à la Cour suprême américaine, a eu cette formule, m’ayant particulièrement marquée que je me dois de la citer : « L’État de droit n’est pas l’Etat de faiblesse », comme une injonction humaniste que nos responsables politiques seraient bien inspirés de suivre à l’heure où l’état d’urgence tend à devenir la norme. Lorsque l’élégance des valeurs européennes rencontre le pragmatisme, amusé, d’un défenseur acharné de la Constitution, cela ne peut que donner une brillante alchimie.

Cependant, il est une conférence qui m’a particulièrement interpellé, sinon profondément marqué, il s’agit de celle réunissant Patrick Boucheron, historien, médiéviste, récemment entré au Collège de France, et Achille Mbembe, historien camerounais, professeur à Harvard. Comme un écho au « Tout-monde », théorisé par le poète Édouard Glissant, les deux confrères se sont faits les contempteurs d’une identité rance, fermée, excluante. Interrogeant le « nous »Achille Mbembe a ainsi déclaré : « L’autre est en nous et pas hors de nous. Du coup, le fantasme de la séparation devient très compliqué à mettre en œuvre »Aussitôt ces paroles prononcées, celles de Patrick Boucheron venaient renforcer notre conviction. Cet historien, disciple de Duby et de Braudel, déjà encensé pour sa magistrale leçon inaugurale au Collège de France, intitulée sobrement « Ce que peut l’Histoire »ne fait pas mystère de son engagement : « On est de moins en moins nombreux à considérer que les sociétés ne doivent pas être encloses, ou à croire qu’en sortant de chez soi, on se prolonge »dénonçant, avec une pointe d’ironie, le « dandysme de l’apocalypse ». L’Histoire, en ce qu’elle n’a ni fin ni commencement, est ainsi ouverte à toute forme d’altérité, à toute expérimentation politique, à toutes « potentialités inabouties »Partisans de l’Histoire-monde face à l’inertie du roman nationalcontempteurs des replis identitaires, défenseurs d’une diversité vibrante et énergique, Patrick Boucheron et Achille Mbembe appellent à réactiver « l’idée progressiste » face aux déclinistes et autre nostalgiquesConscients d’être minoritaires, ils n’en sont pas moins représentatifs d’une érudition brute mêlant passion et engagement, manquant cruellement à notre scène médiatique. Aussi, comprendrez-vous qu’échanger quelques mots avec eux fut, pour moi, d’une incroyable gratification.

 

Enfin, l’abondance d’un public jeune, divers, avide de connaissance, est sans nul doute le signe manifeste d’un désir de compréhension, d’appréhension du monde qui traverse la société française. La nécessité de ces « nourritures terrestres », comme l’écrivait André Gide, s’est rappelée à nous avec force cette nuit là. Ainsi, Sartre, Camus et Foucault ont-ils trouvé leurs héritiers. Cette nuit, le Quai d’Orsay et l’Institut Français nous ont montré, avec éclat, que loin d’avoir disparu l’intellectuel français s’est internationalisé, s’est ouvert sur un monde marqué par une interdépendance croissante, s’est engagé dans son temps, tout simplement.

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Sabri Megueddem

Étudiant à Sciences Po Paris. Passionné de géopolitique, perdu dans les méandres de la diplomatie.

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