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Spotlight, l’Amérique et ses démons

Spotlight, l’Amérique et ses démons
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Review Overview

Note sur 10 :
7.5
7.5

Une réussite implacable

Spotlight est une réussite implacable, un tour de force en termes de dialogues et d'écriture, qui confronte l’Amérique à ses propres démons.

Grand favori des prochains Oscars, Spotlight sort mercredi sur nos écrans. Critique.

 

Adapté de faits réels, Spotlight retrace la fascinante enquête du Boston Globe – couronnée par le prix Pulitzer – qui a mis à jour un scandale sans précédent au sein de l’Eglise Catholique. Une équipe de journalistes d’investigation, baptisée Spotlight, a enquêté pendant 12 mois sur des suspicions d’abus sexuels au sein d’une des institutions les plus anciennes et les plus respectées au monde. L’enquête révèlera que L’Eglise Catholique a protégé pendant des décennies les personnalités religieuses, juridiques et politiques les plus en vue de Boston, et déclenchera par la suite une vague de révélations dans le monde entier.

 

Il y a quelques jours, nous nous désolions du conformisme paisible avec lequel Tom Hooper adaptait sur grand écran le destin d’Einar Wegener, premier homme à avoir subi une opération de réassignation sexuelle dans l’entre-deux guerres. Spotlight part du même axiome (« Ceci est une histoire vraie »), mais parvient à un résultat bien plus accompli. Car politique.

Sans doute faut-il, avant toute chose, rappeler l’histoire de ces quatre journalistes dont le cinéaste Tom McCarthy (The Cobbler, Les Winners) s’empare, fut-elle ignorée du grand public. Le film raconte comment, en 2001, une équipe de journalistes d’investigation du Boston Globe parvint à mettre en lumière des abus sexuels pratiqués par les prêtres au sein de l’Eglise Catholique, des décennies durant. Un film sur le journalisme, donc ? Oui, et non. Oui, car le métrage procède effectivement, en surface, d’une reconstitution minutieuse et ordonnée de chacune des étapes de l’enquête, et traite de l’évolution des médias (déjà, il s’agit de dégraisser les salles de rédaction), à l’aune de l’horizontalisme numérique post-années 2000. De même, le pouls du « desk » du quotidien américain aux dix-huit Pulitzer rythme la narration ; et il y a quelque chose de profondément fascinant à observer la déambulation de ces corps raides dans les rues de Boston, leur travail acharné au téléphone, leurs prises de notes, les traits de leurs visages, creusés par la fatigue d’une investigation qui n’en finit pas.

Mais Spotlight fait l’habile choix de narrer l’enquête au travers du prisme d’histoires personnelles, essentiellement celles de Walter (Michael Keaton, impeccable), Michael (Mark Ruffalo, renversant), et Sacha (Rachel McAdams, flamboyante), qui partagent tant bien que mal leurs vies de « famille » respectives (excusez l’hyperbole) et leur job. Il en découle une grâce et une subtilité inattendues, noyées dans une mise en scène ultra-sobre mais en fait suffisante. Car l’idée n’est pas non plus de disserter une thèse sur les grandes vertus du journalisme (c’eût été balourd et didactique) ; mais, a minima, de réhabiliter la profession – aux dernières nouvelles, le métier de journaliste est l’un des plus détestés au monde – en creusant le sillon du coeur du métier, c’est-à-dire l’empathie, la capacité d’écoute, qui officie lors de scènes d’interviews (« confidences » serait plus adapté) littéralement bouleversantes.

 

Mark Ruffalo est Michael Rezendes, et Michael Keaton est Walter Robinson dans Spotlight. Copyright Open Road Films.

Mark Ruffalo est Michael Rezendes, et Michael Keaton est Walter Robinson dans Spotlight. Copyright Open Road Films.

 

Sans parler de l’interrogation hébétante sur la part de responsabilité des journalistes eux-mêmes, qui traverse le film tout du long. La difficulté de saisir l’ampleur d’une information, l’équilibre quasi-introuvable entre le principe du droit de savoir et la nécessité de vendre, la concurrence acharnée entre les journaux locaux : tout y passe. Douces notes de piano aux oreilles, c’est l’acharnement des journalistes eux-mêmes qui est dépeint, dans un contexte où les langues se délient rarement, où un business insalubre se profile sur le dos des victimes, et où les viols d’enfants « s’achètent » 20 000 dollars. Considérant ces éléments, Spotlight ne pouvait donc faire abstraction de la politique.

Le parti pris politique réside ici dans un double face-à-face : diégétique, d’abord, car le film met en scène le travail des journalistes, qui tendent un miroir sans concession à l’Amérique ; mais surtout en ce que Spotlight trouve une résonance déroutante dans l’actualité : à l’heure où Donald Trump annonce vouloir ériger des murs pour endiguer une menace prétendument extérieure, McCarthy entend rappeler – à coups de répliques emportées (un personnage immigré lâche « Ils nous accusent mais ce sont eux qui violent leurs enfants ») – que ceux qui rongent le pays sont (d’abord ?) issus des schismes les plus ancestraux du pays. Pour le dire autrement, il contraint l’Amérique à l’auto-critique. Regarder Spotlight, c’est donc aussi mesurer combien le champ d’influence de l’Eglise est grand, combien son pouvoir de dissuasion est important, combien muselle-t-elle les âmes, et pas seulement celles des victimes.

 

Moins un objet d’étude impeccablement calibré pour les écoles de journalisme qu’une mise en perspective glaciale de l’institution catholique avec ses bonnes moeurs, Spotlight est une réussite implacable, un tour de force en termes de dialogues et d’écriture. Tout l’enjeu du film tient en une idée plus que jamais dans l’ère du temps : confronter l’Amérique à ses propres démons. Un an après celui de Birdman, satire d’esthète sur la vacuité d’Hollywood, son éventuel triomphe aux Oscars traduirait – osons – une évolution majeure.

 

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Pablo Maillé

Rédacteur en chef
Rédacteur en chef. Étudiant à l'Académie ESJ Lille et en licence de science politique. Pour un an en échange universitaire à la Sungkyunkwan University de Séoul.

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