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La communication tuera-t-elle la politique ?

La communication tuera-t-elle la politique ?
Ménélas Kosadinos

La communication est un facteur décisif en politique ; mais affirmer sa primauté sur l’action ne serait-elle pas l’aveu d’impuissance d’une classe politique qui s’agite plus qu’elle n’agit ?


 

Quand les résultats ne viennent pas, (que dites-vous, le chômage ?) nos élus ont tout de même besoin de présenter un bilan, des arguments, une histoire à raconter pour la prochaine échéance électorale. Et à défaut de l’action, la communication permet de s’attirer l’adhésion, surtout les voix, de l’opinion publique. Utilisée à outrance, elle pourrait se substituer partiellement à l’action concrète ; et si nos responsables politiques finissaient par remplacer l’indispensable « réfléchir avant d’agir » par « communiquer avant d’agir » ?

 

L’importance de la communication politique

 

Avant de formuler toute critique quant aux dérives de la communication, il convient de rappeler l’importance de cette composante de la vie politique. Rendre compte de l’action publique, informer les citoyens apparaissent comme des relais essentiels de la démocratie. Ajoutons à cela qu’on ne saurait condamner un gouvernement ou un parti, dont les actions ou les propositions porteraient leurs fruits, de communiquer largement sur leurs réussites pour drainer de nouveaux électeurs ; sans hypocrisie, il semble admis que des décideurs politiques obtenant des victoires significatives puissent employer de cette image pour défendre leurs projets face aux électeurs. Oui, la communication est nécessaire dans une démocratie saine : défendre ses convictions, dénoncer des injustices, sensibiliser à un combat – dans le cas de la lutte contre le harcèlement de rue par exemple –, les actions choc et les campagnes associatives et gouvernementales ont permis la prise de conscience de l’opinion, par leur visée didactique. La communication peut aussi être un biais complémentaire à l’action du gouvernement, sans débattre de son efficacité ; citons par exemple la campagne « Stop Djihadisme » lancée sur les réseaux sociaux. Même si elle est loin d’être parfaite, elle ouvre la voie à d’autres dispositifs semblables et marque une avancée dans la conquête du numérique pour l’information gouvernementale.

Malheureusement, comme les publicitaires s’invitant dans le processus d’élaboration d’un produit pour mieux le vendre, les communicants politiques intègrent progressivement des places de plus en plus décisives, jusqu’à participer à la rédaction du projet politique qu’ils sont censés « vendre » à l’opinion. Le parcours de Manuel Valls depuis la campagne de François Hollande en 2012 est symptomatique de cet état de fait ; c’est le « Monsieur Communication » aux 5% de la primaire qui a fini par obtenir un rôle de premier plan au gouvernement. Mais c’est l’exemple de Jean-Lin Lacapelle, ancien commercial de l’Oréal, qui est la parfaite illustration de cette maladie qui ronge la place des convictions dans la démarche politique d’un parti ou d’un candidat : intégré à l’équipe nationale du Front National, il envisage de vendre le programme de son parti comme un produit, et voit les électeurs comme des consommateurs. Loin de ses diatribes antisystème, le parti de Marine Le Pen montre une logique électoraliste qui ne diffère des deux grands partis traditionnels.

Les partis politiques deviennent ainsi des entreprises, la communication devient publicité : et une entreprise a pour but le profit, qui se compte désormais en électeurs. Les idées, des arguments marketing ?

 

« Coup de com’ » ou coup contre la politique ?

 

Mais le risque vient quand la communication, au lieu de servir l’action, la remplace ; des mesures inefficaces mais qui occuperont les temps d’antenne, des réformettes encensées sur les plateaux jusqu’à les faire passer pour révolutionnaires, des chiffres sur-interprétés pour justifier tout et son contraire… en bref, des inepties destinées à orienter l’opinion mais qui n’ont pas d’impact réel, qui ne servent pas les citoyens. Ainsi naissent les débats interminables et stériles sur la déchéance de nationalité, les commentaires sur le remaniement qui n’intéressent personne, ou des mesures anecdotiques brandies en étendard de la bonne volonté politique (l’EMC pour l’ECJS pour en citer une). Placer la communication au-dessus des actes politiques forts, c’est aussi soumettre les débats à la langue de bois et aux paroles vides de sens : communiquer au lieu d’agir, communiquer au lieu de penser.

Dans ce contexte, l’occupation de l’espace médiatique devient un objectif primordial et cette obsession fait naître une inventivité immodérée pour les petites phrases et les mises en scène – bien que celle-ci aurait tout intérêt à se mettre au service de la réflexion afin trouver des solutions durables et efficaces. Cette course effrénée a deux effets néfastes : d’une part, elle est également génératrice de raccourcis, de diffamations et d’attaques personnelles qui décrédibilisent une classe politique déjà méprisée par une partie grandissante de la population (sans parler des parades fantasques comme dans « l’Affaire Lucette » qui sont des humiliations pour l’engagement politique) ; mais elle engendre d’autre part une propension perverse à la simplification des enjeux, et notamment à la stigmatisation, émanant pour ce point principalement de la droite et de l’extrême-droite. Après tout, quoi de mieux qu’une histoire de « pain au chocolat » ou de « race blanche » pour provoquer une hystérie générale, où chacun va de son commentaire sur des phrases qui ne prouvent que la faiblesse d’esprit de leurs auteurs et n’amorcent en rien un progrès sur un sujet quel qu’il soit ? Décuplées par la furie agitatrice des réseaux sociaux qui s’emballent avec une rapidité affolante, ces polémiques volontaires malhonnêtement qualifiées de « dérapages » garantissent à leur auteur une exposition médiatique qu’il pourra employer selon son intérêt personnel ou partisan. Dans cette même démarche s’inscrit également la multitude d’ouvrages publiés par les personnalités politiques à l’approche de l’élection.

Répétons-le : une action de communication qui sert un projet a toute sa place dans l’espace démocratique, elle lui est-même inhérente. Veillons cependant à ce que les communicants publicitaires pseudo-propagandistes ne supplantent pas des procédés d’instrumentalisation, de belles annonces et d’éloquence à ce qui fait l’honneur, la noblesse de la politique dans notre République : la volonté de réformer pour un avenir meilleur, la défense de ses convictions au-delà des visées électoralistes.

 

Quelles perspectives ?

 

Pour remédier à ce sinistre état des choses, il faudrait peut-être commencer par s’intéresser à plusieurs caractères de la vie politique française d’aujourd’hui qui y sont liés. L’hyperpersonnalisation de la vie publique premièrement, effectivement conséquence logique de notre Vèmz République très présidentialisée mais renforcée par les réflexes de parti ; si l’on peut admettre que notre régime exige de la part du chef de l’État une affirmation juste de son autorité, cela n’entraîne pas la fatalité de considérer une personnalité comme d’intérêt supérieur à la proposition politique qu’elle incarne. Une dépersonnalisation progressive de la politique, dans l’optique de remettre les idées au centre, serait donc un frein à la frénésie de la communication ; difficile de nier en effet que les qualités oratoires ou tacticiennes d’un chef de parti servent davantage la forme que le fond.

La prépondérance de la communication rejoint également les thèmes de calculs politiciens qui minent la vie politique française ; souvent décriée par les mêmes émissions qui l’alimentent, la fameuse « politique politicienne » et la communication outrancière sont interdépendantes : elles centralisent les débats, occultent l’action et renforcent le rejet de l’élite politique par le peuple. Même ceux qui sont les premiers à s’en défendre tombent parfois dans ces travers regrettables : la déclaration de candidature de Jean-Luc Mélenchon s’est transformée en acte égoïste, un pur coup de com’ au journal de TF1 devenu coup d’épée dans l’eau. Quand toutes les offres politiques jugées crédibles (de l’extrême-gauche à l’extrême-droite) évoluent avec la même gestion de la communication, cette dernière perd naturellement de son sens premier.

D’ailleurs, une partie de la classe politique semble avoir saisi cette tendance de l’opinion et serait prête à l’exploiter ; la « politique autrement » martelée par Jean-François Copé ou Nicolas Sarkozy depuis leurs retours, dont on finira par croire que l’épiphanie les a transcendés, s’annonce comme un refrain parfois siffloté dans les courants populistes, et qui pourrait être bénéfique si elle n’était pas une énième stratégie électoraliste, totalement contraire à la conception qu’elle présente – ne jugeons pas trop vite cependant, ils ont pu vraiment changer, non ?

 

Face à ces défaillances qui affaiblissent nos principes démocratiques, il faudrait une volonté politique d’affirmer la communication comme outil pédagogique et de l’aborder avec moins de cynisme. La présidentielle de 2017 sera à ce titre l’occasion d’interroger et d’observer le rapport des candidats à cette question, en fonction de leurs stratégies respectives, peut-être pas si différentes.

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Ménélas Kosadinos

Jeune rédacteur, lycéen en terminale dans les Yvelines. Engagé dans le milieu associatif, aime l'écriture et essaye de comprendre le monde.

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