Image Image Image Image Image Image Image Image Image Image
Scroll to top

Top

No Comments

Dossier – Daech, du groupuscule à la menace planétaire (5/5)

Dossier – Daech, du groupuscule à la menace planétaire (5/5)
mm

Le dernier épisode de notre dossier consacré à Daech analyse les réactions face au terrorisme et le futur de l’organisation.


 

La genèse de Daech se situe dans l’histoire récente et sanglante de l’Irak. La barbarie et la sensible irascibilité du régime de Saddam Hussein correspondent aussi bien aux symptômes qu’à la cause des malheurs du pays. La cruauté de l’administration baassiste, la seconde guerre du Golfe, la dissolution de l’armée iraquienne et l’insurrection qui s’ensuit, la marginalisation des sunnites suite à l’accession au pouvoir des chiites à laquelle se greffe la loi de débaassification alors promulguée par Paul Bremer (administrateur civil provisoire de l’Irak) ont constitué un terreau favorable à l’implantation et au développement d’organisations terroristes sinon séditieuses.

Les anciens membres du régime de Saddam Hussein ont outrepassé le baassisme et se sont appropriés l’idéologie islamiste. L’idée était alors d’instaurer un État régi par la seule loi islamique, source unique du droit et du fonctionnement de la société. Néanmoins, cette idéologie, alors progressivement implantée au coeur du régime, s’est davantage radicalisée au sein des geôles, mises en place par la coalition. En effet, dès 1994, le régime baassiste s’insère graduellement dans le fondamentalisme avec le lancement de la « campagne nationale pour la foi » et de l’adoption de préceptes religieux rigoureux (à titre d’exemple : la formule « Dieu est grand » est inscrite sur le drapeau national).

 

Mais Daech est-il aussi puissant qu’il paraît l’être ? Nos sociétés ne seraient-elles pas en partie responsables de sa croissance, tant les images sordides pullulent ? Naturellement, il s’agit du droit de la presse : informer. Mais n’y a t-il pas, dans la déontologie, le respect de l’être humain ? Étaler et faire écho des démarches et procédures barbares, le récit insoutenable ne pouvant être plus détaillé de l’agonie d’un otage servent l’organisation, qui ébranlée, a besoin de remémorer à chacun qu’elle demeure une menace.

L’un des dangers auxquelles nos sociétés s’exposent, bon gré mal gré, est d’amplifier les actes de terrorisme. Car les réécritures de loi, la restriction des libertés, les climats anxiogènes où se mêlent angoisse et psychose, la mise en place de centres dédiés aux individus soupçonnés de terrorisme et les méthodes employées allant de pair, ne forment-ils pas là une forme de complicité et de complémentarité de nos sociétés envers ces organisations terroristes ? L’ampleur des réactions et le retentissement d’un acte terroriste ne se mesure t-il pas aux conséquences occasionnées par celui-ci ? Certes, un acte de barbarie ne peut s’exprimer par la passivité, ni par l’indifférence, mais le flegme ne se dédit-il pas des mesures et promesses engagées postérieurement à de tels actes ? Car lorsque François Hollande, dans son discours martial datant du 16 novembre face au Congrès, assure que « le terrorisme ne détruira pas la République, car c’est la République qui le détruira », on acquiesce dans l’effroi auquel on est saisi, éventuellement par manque de lucidité.

Mais le terrorisme, par définition, correspond à un agrégat d’actes de violence commis par une entité morale afin de susciter un climat d’insécurité, pour exercer des pressions sur un gouvernement, dans l’idée d’exaucer une aversion envers une communauté ethno-religieuse, un pays ou un système ; et qui ne saurait être vaincu au moyen de la guerre. Celui-ci revêt diverses facettes selon les évolutions des sociétés : il s’agit là d’une hydre mutante, qui se métamorphose constamment, qui renaît plus forte et mieux adaptée encore à son nouvel environnement.

 

Finalement, ce sont les ressources morales d’une société, alors ciblée, qui établissent le retentissement du terrorisme et si, celui-ci, sera provisoire ou durable aux plans politique, juridique et moral. Les frappes aériennes contrarient l’organisation auxquelles ses membres remédient par la construction de canaux souterrains. La progression de Daech est endiguée, mais ne peut totalement être éradiquée, alors que cela constitue la première volonté de la coalition. Dans le meilleur scénario, les bombardements dirigés seulement contre l’organisation (le régime de Bachar el-Assad n’est pas ciblé, car constitue l’un des remparts à la progression de Daech en Syrie) permettent de freiner et de limiter le champ d’opération de celle-ci ; mais à l’inverse, ces frappes fournissent aux populations sunnites un énième motif de rejoindre les rangs de l’organisation.

L’émigration massive de syriens en Europe est davantage causée par les horreurs et la répression du régime baassiste que par les persécutions et la barbarie de Daech. Dans l’hypothèse, les sunnites pourraient se liguer contre les membres de la coalition internationale et rallier les combattants djihadistes saisissant le fait que cette intervention militaire a pour seul dessein l’éradication de l’organisation terroriste alors même que le régime de Bachar el-Assad est épargné. Toutefois, l’une des hypothèses amenant à la déstabilisation de Daech s’apparente à un soulèvement massif des populations locales sunnites, lasses du quotidien offert par ce dernier. Puisque, sans le consentement de celles-ci, Daech ne serait parvenu à son niveau d’influence actuel ; les soubresauts peuvent parvenir de cette insurrection de masse.

 

Le danger à venir est l’étalement de l’organisation, dont les métastases se répandraient à l’arc de crise arabe et notamment aux pays dans lesquels l’anarchie et le désordre règnent. La Libye, partagée entre deux gouvernements se disputant le pouvoir, pourrait par exemple inciter Daech à s’y implanter, non pas grâce à ses capacités intrinsèques, mais davantage à la fragmentation du pays.

Bien que, du point de vue du droit international, Daech ne puisse être considéré – pour l’instant – comme un État, le pétrole exploité et vendu par l’organisation s’assimile à une volonté dissimulée de se forger une légitimité étatique en contractualisant notamment avec des acteurs étatiques ciblés. Cependant, si la vente de pétrole est un moyen d’établir des relations interétatiques, il paraît évident que leur caractère occulte ne constitue pas un truchement pour se bâtir une vraie légitimité, qui suppose de la transparence. D’autant plus que la Turquie mène un jeu ambigu, dans la mesure où celle-ci s’incorpore à la coalition internationale, alors même qu’au lieu de frapper les djihadistes, elle combat les kurdes et notamment le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), considéré par la Turquie comme organisation terroriste.

L’implantation de Daech pose certaines problématiques auxquelles les solutions se révèlent parfois complexes. Les vagues d’émigrés qui parviennent jusqu’aux côtes européennes énoncent de multiples interrogations qui suscitent nombre de débats et manifestations. Comment Faut-il accueillir ces émigrés ? Et si oui, lesquels (l’exemple de la Slovaquie ne souhaitant accueillir uniquement des chrétiens est à ce sujet très parlant) ? Quelles mesures juridiques engager ? Comment insérer socialement des populations parfois aux antipodes des valeurs et normes sociales de nos sociétés ? Quelles finalités lorsque les conflits actuels seront enfin résolus ?

Parallèlement, puisque le djihadisme devient de plus en plus global, la question des ressortissants nationaux partis au Moyen-Orient – mais également celle de leur retour – complexifie la problématique liée au terrorisme. Avant le départ, il y a le phénomène de radicalisation qui se greffe à cette dernière. Comment prémunir de ces processus, parfois invisibles ? Quelles méthodes appliquer dans le cadre de la déradicalisation ? Quelles décisions prendre au sein des prisons, lieux d’émulations collectives et où le phénomène de radicalisation s’ancre fortement ? Daech et les mouvances terroristes islamiques ne sont que la partie la plus visible des traumatismes présents au Moyen-Orient. De nombreux intellectuels militent en faveur d’une refondation de l’islam sur une spiritualité de paix. C’est le cas du philosophe français Abdennour Bidar, qui est favorable à l’institution d’un rapport nouveau à l’islam, plus libre, plus personnel, davantage adapté à nos sociétés actuelles, en rupture avec le patriarcat.

 

Selon lui, ces aspirations confortent celles des jeunes générations militant pour une religion libre, compatible avec la démocratie, les droits de l’Homme, l’égalité entre homme et femme, le respect du pluralisme des croyances religieuses. Le processus enclenché à la suite dudit « printemps arabe » se dirige lentement vers un terme auquel l’apaisement, la démocratie et la spiritualité se côtoieraient. Seulement, dans combien de temps ? Et à quel prix ?

Avant l’implantation – ne cessant de croître – de l’islamisme radical, les réflexions des religieux progressistes ne trouvaient que de faibles échos au sein de l’univers intellectuel, persuadé que l’emprise religieuse reculerait avec le progrès. Le livre Où est l’erreur ? de Cheikh Abdallah al-Alayli, fut censuré en raison des idées défendues. L’auteur y dénonçait l’immobilisme qui s’est emparé des musulmans quant à l’approche de leur religion et prônait un renouveau passant par une modernisation de la loi islamique. La censure, à l’époque, s’expliquait par le conservatisme, alors omniprésent, et peu préoccupant au sein d’esprits modernistes. Ceux-ci ont ignoré le fait que les révolutions des sociétés européennes se sont construites sur une distinction entre les sphères religieuses et politiques, mais également par une modification des méthodes et façons de raisonner, distanciées de la religion et s’appuyant dorénavant davantage sur la rationalité.

Bien que l’effort visant à éradiquer Daech parvienne de l’extérieur, avec l’organisation d’une coalition internationale qui évolue avec divers acteurs régionaux, la déstabilisation pourrait surgir de l’intérieur même. L’effondrement du prix du pétrole, l’imposition prélevée sur des populations exsangues, l’accumulation des problèmes de trésorerie et une gestion malsaine de son économie seraient bien plus dommageables et pernicieux qu’une défaite militaire.

The following two tabs change content below.

Submit a Comment