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Interview – Le procès Hissein Habré en 7 points

Interview – Le procès Hissein Habré en 7 points
Fatou Ndella Ndiaye

Hissein Habré a été rattrapé par les exactions de son régime, le 20 juillet 2015, date de l’ouverture de son procès pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre et torture. Au-delà de la portée de cette procédure au regard du droit international, c’est une page importante de la politique africaine qui s’écrit avec ce procès. Avec des mots très durs, parfois, mais néanmoins libérateurs. Rencontre avec Papa Ismaila Dieng, journaliste présent lors du procès.


 

Blogueur et journaliste freelance, spécialisé dans les dossiers judiciaires, la politique et les questions de bonne gouvernance et de transparence, Papa Ismaila Dieng était présent lors des auditions de témoins au procès de Hissein Habré. Radio Londres est allé à sa rencontre. Interview.

 

Le procès de l’ancien président du Tchad vient de franchir un cap, avec la fin de l’audition des témoins. Quels étaient selon vous les enjeux de cette première partie ?

La Chambre d’Assises des Chambres Africaines Extraordinaires (CAE) doit rendre son verdict au pénal au plus tard le 30 mai prochain. Si Hissein Habré est condamné, il y aura un second round où les parties civiles viendront plaider pour les dédommagements. Cela dit, les enjeux de ce procès sont multiples, aussi bien pour le Tchad, le Sénégal, l’Afrique…

Pour le Tchad, ce procès devrait servir à exorciser les vieux démons et à enclencher un dialogue national pour la réconciliation. Malheureusement, les réactions que nous recevons témoignent plutôt du contraire. Il y a comme un goût d’inachevé puisque toutes les personnes impliquées, notamment Idriss Déby, ne sont pas présentes à ce procès.

Pour le Sénégal, l’enjeu était de tester la capacité de notre justice à mener un tel processus, qui est tout nouveau. À l’exception du Tribunal Pénal pour le Rwanda, l’Afrique n’a pas connu de procédure pareille et le Sénégal a la chance de participer à cela. Il y a dix magistrats et six avocats, tous sénégalais, qui ont pris part à ce procès. En matière d’expérience pour notre justice, c’est très important.

Pour l’Afrique, l’enjeu est de prouver que nous sommes capables de gérer de telles affaires (c’est une première pour la notion de compétence universelle en Afrique). On note que l’Union Africaine a voté une résolution lors de son dernier sommet pour enclencher le retrait des pays africains du protocole de la Cour Pénale Internationale. La bonne marche de la procédure Hissein Habré a certainement appuyé cette décision.

 

Vous y avez assisté : quelle ambiance se dégageait du tribunal ?

Une ambiance très souvent tendue, surtout causée par ce que j’appelle le « clan Habré ». Mme Fatimé Hachim Habré a souvent été impliquée dans des accrochages avec les agents chargés de la sécurité ou des menaces envers les parties civiles ou leurs avocats. Mahamat Togoï, neveu de Hissein Habré, a été condamné pour troubles de l’audience parce qu’il criait sur un témoin. Quelques fois, il y a aussi eu des huées à l’encontre de l’accusé.

 

Comment décririez-vous l’attitude de l’ancien président ?

Hissein Habré a maintenu sa logique jusqu’au bout : il refuse de reconnaître les CAE, qu’il appelle les Comités Administratifs Extraordinaires. Il explique que les juges des CAE sont des fonctionnaires qui ont reçu l’ordre de l’éliminer et qui l’exécutent. C’est pour cette raison qu’il a ordonné à ses avocats de ne pas se présenter à la barre.

Son accoutrement a également suscité beaucoup de réactions. Les parties civiles s’en sont plaintes. Elles auraient aimé faire face à Hissein Habré, les yeux dans les yeux. Certaines présumées victimes n’hésitent pas à le traiter de lâche : « Il ne se cachait pas pour nous terroriser » ont-elles rappelé.

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« Il ne se cachait pas pour nous terroriser »

Il faut noter qu’à l’instruction, elles avaient obtenu du juge l’ordre que l’accusé comparaisse à visage découvert. Devant la chambre d’Assises, elles ont introduit la même requête mais jusqu’ici, nous n’avons pas eu de nouvelles de la réponse.

Le fait d’apparaître enturbanné avec des lunettes noires peut être perçu comme une marque de défiance envers les juges. Cette tenue n’a jamais été acceptée dans un tribunal. Pour certains observateurs, c’est aussi un moyen pour Hissein Habré de cacher ses émotions et réactions faciales. On le voyait tout de même bouger parfois, tapoter du pied ou des mains sur l’accoudoir au moment où certaines déclarations graves étaient tenues à son encontre ; ce que Me George-Henri Beauthier, avocat des parties civiles, a mis sur le compte de la peur.

 

« Un procès d’un Africain, par les Africains, pour les Africains ». Êtes-vous d’accord ?

Pas tout à fait. Une grande partie du dossier a été montée par des ONG non africaines, Human Rights Watch et Amnesty International. Je ne dis pas que c’est de l’impérialisme ni ne remet en cause leur bonne foi dans cette affaire. Ensuite, le dossier d’instruction réalisé en Belgique a été rajouté à ce présent dossier. Le procès a aussi été financé avec la participation de l’Union Européenne et des États-Unis, preuve que ce n’est pas forcément qu’une affaire d’Africains.

 

Quels ont été les acteurs les plus importants du procès ?

Les mêmes que dans tout procès : les juges, le parquet ou le ministère public, la défense et les parties civiles. Toutes ces parties étaient réunies, mais il faut y ajouter les avocats de Hissein Habré qui tout au long ont tenté de « plaider dans le hall », en dehors du procès, sans robe.

Il faut noter le silence de Hissein Habré, qui a réussi à devenir totalement inexistant. Ses seuls moments d’expression avaient lieu à la pause-déjeuner et à la suspension du soir. Il se levait pour saluer ses soutiens (en grande partie sa famille) et faire le V de la victoire avant de s’éclipser avec ses gardes.

On a également tenté, de façon exagérée à mon avis, de mettre en avant le rôle des ONG. Même si j’admets que les ONG ont un rôle prépondérant dans la bonne marche de la justice internationale, comme l’a précisé le procureur Général Mbacké Fall dans son réquisitoire.

 

Quels ont été les moments forts du procès ?

Plusieurs événements m’ont marqué. Je peux commencer par l’ouverture du procès le 20 juillet 2015, avec la révolte de Hissein Habré (il a refusé d’entrer dans la salle), la manière dont il a été amené de force par les forces de l’ordre…

Il y a aussi eu quelques témoins qui m’ont marqué. Khadija Hassan Zidane ou Khadija La Rouge a accusé Hissein Habré de l’avoir violée quatre fois et a été contrainte par un des avocats de la défense de dire dans quelle position elle avait été violée. Hissein Robert Gambier m’a aussi marqué, avec son témoignage sur les tortures subies et la vie carcérale. Son expression était à la fois grave dans le contenu et loufoque dans la façon de narrer les faits. Abakar Adoum m’a également marqué. C’est le seul dont on a montré des images de sa libération. On le voyait complètement émacié, incapable de marcher. Il devait être porté pour avancer. Pourtant, il a ri en voyant cette vidéo, et je me souviens de ce qu’il a dit : « J’aime beaucoup cette image. Je ressemble à un bébé. C’est ma deuxième naissance. Si j’étais resté un jour de plus en prison, je serais mort ».

Je terminerai par le témoignage du Sénégalais Abdourahmane Gueye. Il nous a renseigné sur les relations entre la France et le Tchad, mais également sur les conditions de l’arrivée de Hissein Habré à Dakar.

 

Pensez-vous que ce procès soit une réussite pour la justice des droits de l’homme ? Et aussi, pensez-vous qu’il marque la fin de l’impunité des dirigeants africains ?

C’est trop tôt pour le dire. Il faut attendre le verdict et la fin complète de toute cette procédure pour pouvoir se prononcer. Je ne sais pas s’il marque la fin de l’impunité des dirigeants africains, mais je dirais que c’est un signal fort qui leur est envoyé ; un signal pour leur dire qu’ils peuvent être rattrapés par leurs actes, même si cela doit prendre 25 ans.

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Fatou Ndella Ndiaye

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