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J’ai mal à ma Pologne

J’ai mal à ma Pologne
Adam Hsakou

En Pologne, l’année 2015 a été marqué par les victoires consécutives du PiS (Droit et Justice, parti conservateur) successivement aux élections présidentielles et législatives. Le parti est en train d’entamer la métamorphose du pays. À titre personnel, en tant que polonais, français, bref, européen, cette mue suscite en moi à la fois déception et amertume.


 

Une victoire nette qui menace les fondements institutionnels de l’État de droit polonais

 

Le parti Droit et Justice a remporté les dernières élections nationales en s’appuyant sur un discours essentiellement populiste. Dangers de l’immigration, glorification de l’identité catholique de la Pologne, promesses improbables sur le plan économique auprès des plus fragiles (médicaments gratuits pour les plus de 75 ans, baisse de l’âge légal de départ à la retraite…) sont des sujets qui ont globalement séduit l’électorat moins qualifié, issu à la fois des campagnes ou encore des banlieues peu connectées aux centres d’activités. À l’inverse, le parti jusqu’ici au pouvoir, Platforma Obywatelska (Plateforme civique, centre-droit), n’a pas suscité l’enthousiasme. Sa défaite, aux allures d’échec cinglant, est dû à une campagne peu dynamique et l’absence de véritable leader (Donald Tusk occupant la fonction de Président du Conseil Européen depuis décembre 2014).

 

Jaroslaw Kaczynski et Viktor Orban se sont rencontrés lors d'un rendez-vous officieux le mercredi 6 janvier 2016 à Varsovie

Jaroslaw Kaczynski et Viktor Orban se sont rencontrés lors d’un rendez-vous officieux le mercredi 6 janvier 2016 à Varsovie

 

Le programme du PiS faisait déjà peur. Les manœuvres actuelles font froid dans le dos. Alors que le président actuel, Andrzej Duda, et la Première ministre, Beata Szydlo, apparaissent à la télévision, en conférence de presse ou dans les hémicycles, la personnalité politique tirant aujourd’hui les ficelles du pays se nomme Jaroslaw Kaczynski. Co-fondateur du PiS en 2001, frère jumeau de l’ancien Président décédé lors de la catastrophe de Smolensk en 2011, Premier ministre de 2006 à 2007, il est un habitué de la scène politique nationale. Toutefois, cet aparatchik dispose d’une forte cote d’impopularité au pays. Elle est le fruit de la lassitude du peuple polonais pour sa personne. De ce fait, il ne jouit pas d’un poste à responsabilité au sein de l’exécutif, faute de légitimité. Pour autant, aussi surprenant que cela puisse paraître, il est bien l’homme fort du pays. D’ailleurs, Andrzej Duda est allé s’aventurer dans la demeure de son mentor aux alentours de minuit pour une discussion de deux heures voulue secrète, dévoile le journal Fakt le 25 septembre 2015. Même si le PiS n’accepte pas le terme de « poutinisation » utilisé par le président du Parlement Européen Martin Schultz le mardi 20 janvier 2016, la construction d’un pouvoir (trop ?) fort « à la Orban » est en marche. D’après l’opposition, le projet à court et moyen terme semble être l’adoption d’une nouvelle Constitution. Bien que cela n’ait encore été évoqué explicitement, certains signaux ne trompent pas.

Le PiS a d’ores et déjà lancé son plan de modification du Tribunal constitutionnel, instance essentielle quant au bon fonctionnement des pouvoirs. Par ailleurs, les chaînes de télévision publique TVP ont été remodelées : bon nombre des directeurs de ces chaînes ont été contraints à la démission afin de désigner des sympathisants aux manettes. Menace pour le pluralisme et risque de propagande ; la direction prise par ma chère Pologne m’inquiète.

 

Une opposition existe et se mobilise à divers échelons

 

Ryszard Petru lors d'une manifestation organisée par le Comité de Protection de la Démocratie le 12 décembre 2015 à Varsovie

Ryszard Petru lors d’une manifestation organisée par le Comité de Protection de la Démocratie le 12 décembre 2015 à Varsovie

Cependant le navire a-t-il coulé ? Il chavire, certes, mais il n’est pas encore totalement à la dérive. Une opposition politique et citoyenne existe. Sa tête de proue est l’économiste Ryszard Petru. Ce dernier a lancé un nouveau parti, « Nowoczesna » (La Moderne, centre), composé de nombreux experts en économie ou encore en droit, ayant exercé auparavant dans le privé. Leur but est de représenter la véritable alternative valable dans le pays. En effet, alors que le Nowoczesna et le PiS sont au coude à coude avec 30 % d’intentions de vote, le PO autrefois incontournable est désormais affaiblit avec seulement 14 %, d’après un sondage IBRIS paru le 17 janvier dernier. Petru et ses adeptes sont présents dans les médias (surtout privés) et ont activement soutenu les manifestations à Varsovie en décembre dernier. Organisées par le KOD (Comité de Protection de la Démocratie), elles ont réuni pas moins de 50 000 personnes dans les rues. Un chiffre conséquent, mais encore trop faible pour incarner un Euromaïdan comme en Ukraine. Miroslaw Czech, journaliste à Gazeta Wyborcza, propose ainsi le 14 décembre 2015 que « chaque manifestant doit en ramener quatre autres ». Une certitude : la flamme existe, puisque « la Pologne n’est pas la Hongrie : chez nous, la démocratie est bien enracinée » poursuit-il. L’incendie n’a toutefois pas encore pris.

 

« P » comme Pologne, mais aussi comme paradoxe…

 

La Pologne est définitivement une terre de contradictions qui la rend difficile à cerner. Grâce à un
développement économique épatant, le pays a su résister à la crise de 2008, ne connaissant pas la récession qui a touché ses partenaires européens. Les fonds alloués par l’Union européenne lui ont permis de moderniser les infrastructures du quotidien (routes, écoles, complexes sportifs) et les domaines agricoles. La ville dans laquelle je me rends chaque année et où vit ma famille, Zabki, a ainsi changé de visage au fur et à mesure des années. Située en périphérie de la capitale, elle a vu s’élever de terre des terrains de football, une piscine flambant neuve, un nouvel hôpital ainsi que des axes de transport performants. Ces aménagements devraient apporter de nouveaux emplois tout en améliorant le bien-être de la population. Malgré ces bienfaits apparents, le patriotisme a eu raison de la coopération et les habitants ont pour beaucoup choisi un parti eurosceptique, voire europhobe.

Le pays a longtemps souffert du communisme. Ces années sombres restent perçues dans la mémoire collective comme une période de misère, marquée notamment par les couvre-feus. Finalement, grâce à un courage et une mobilisation sans faille, la Pologne a obtenu les droits et libertés qui lui ont été si souvent bafouées par le passé. Malheureusement, ces principes risquent aujourd’hui de lui échapper. La jeune génération que j’ai l’occasion de côtoyer est fière de ses aînés, mais ne semble pas toujours saisir le sens profond de leur combat et ce qu’impliquerait un trop grand repos sur ses acquis.

Cette même jeunesse est connectée à Internet, fascinée par la culture US et la mode. Néanmoins, une partie d’entre elle s’arrête bien souvent aux préjugés et est en proie aux amalgames. Préférant de pas aller à la rencontre de l’Autre, elle juge ce dernier sans même le connaître, influencée par les réseaux sociaux ou certains médias. Dès lors, le musulman devient terroriste, la France selon eux un pays en perdition, ravagé par un modèle « multi-culti » qu’ils ne veulent pas.

Ce pays d’Europe centrale est composé à 90 % de « catholique ou se déclarant comme tels » d’après le Pew Research Center (Washington). Le nombre de pratiquants assidus est bien sûr plus bas et les chiffres oscillent à ce sujet. Ce qui est sûr, c’est que l’Église joue encore un rôle clé au sein de la société notamment en matière d’éducation. D’autant plus qu’avec le nouveau pouvoir en place, la frontière entre l’État et l’Église catholique risque de devenir plus poreuse qu’elle ne l’est aujourd’hui, menaçant les efforts de laïcisation du pays. En dépit de la tolérance et des valeurs d’amour que peut véhiculer la religion, la xénophobie est ancrée chez une partie de la population.

Malgré son fort développement et sa modernisation, la Pologne reste encore un pays d’émigration. En ce sens, ils étaient plus de deux millions à quitter leur terre d’origine pour mener leur vie ailleurs, souvent au sein de l’Union Européenne comme en Grande-Bretagne ou en Allemagne. Cependant, devenir un pays d’immigration est un horizon qui anime les débats. Notre continent doit faire face à un afflux conséquent de réfugiés, nécessitant une solidarité européenne, si ce n’est mondiale. Cette situation est néanmoins perçu de très mauvais œil par une grande partie des Polonais. Ils étaient parmi les premiers au sein de l’Union européenne à défiler contre leur arrivée, dès septembre 2015. Or, il me semblerait judicieux que ces mêmes manifestants se demandent s’ils aimeraient qu’un tel accueil leur soit réservé lors de leur venue en Europe de l’Ouest ou dans un pays nordique.

 

Un soupçon de pessimisme dans ce pays au potentiel ravageur

 

Oui, j’ai mal à ma Pologne. Ce pays que j’aime tant, qui est une partie intégrante de moi-même. Il est absolument indéniable que les Polonais sont généreux. Chez mes amis, leurs parents et grands-parents m’accueillent toujours le sourire aux lèvres, m’invitent à goûter de nombreux mets délicieux et les questions sur mon parcours fusent. J’aimerais que cette ouverture d’esprit, cette curiosité et cette gentillesse ne soient plus sélectives. J’écris ces lignes, car j’aimerais que cette Pologne-là soit universelle et non plus partielle.

Cette vision sans doute pessimiste que je partage ici n’englobe pas tous les Polonais, évidemment. Parfois, je m’interroge sur ma perception et notre conception des choses, peut-être sur notre point de vue trop occidental. Cet article veut simplement sonner comme un modeste avertissement face à un pays où une minorité pourrait avoir raison de la majorité. Mon simple souhait est que la Pologne rayonne pour ce qu’elle est vraiment, c’est-à-dire un pays qui a su résisté dignement aux oppressions du passé, qui a participé à l’implosion du mur de Berlin et qui est un exemple de transition démocratique réussie. Un pays au carrefour de l’Europe, attractif économiquement et humainement, capable d’organiser dans la bonne humeur des événements internationaux massifs comme l’Euro de football en 2012. En revanche, non, je refuse que ma Pologne devienne un pays marginal, endolori et renfermé, provoquant en ce sens la méfiance de la communauté européenne.

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Adam Hsakou

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Comments

  1. blay

    « Une Pologne universelle » comme une équipe de foot!! (des défenseurs des milieux des attaquants ensemble pour vivre de belles choses!!!)

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