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On a vu Batman v Superman : L’Aube de la Justice

On a vu Batman v Superman : L’Aube de la Justice
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Ultra-ambitieux, le choc super-héroïque le plus attendu de l’année est sorti aujourd’hui en France. Critique. Attention, (légers) spoilers.


 

Craignant que Superman n’abuse de sa toute-puissance, le Chevalier noir décide de l’affronter : le monde a-t-il davantage besoin d’un super-héros aux pouvoirs sans limite ou d’un justicier à la force redoutable mais d’origine humaine ? Pendant ce temps-là, une terrible menace se profile à l’horizon…

 

★★★☆ – À voir

 

S’il y a bien une chose qu’on ne pourra reprocher à Batman v Superman : L’Aube de la Justice, c’est de s’être cantonné à ce qu’impose usuellement le cahier des charges du film de super-héros. Il le remplit, évidemment – sans grâce particulière, ni bévue flagrante – mais parvient également à le dépasser, déployant pour ce faire monts et marées. À vrai dire, l’on pouvait soupçonner le métrage d’être plus que la somme de ses ambitions protocolaires en un simple coup d’oeil sur l’un de ses posters : « Combat du siècle » annonçait-il. Mais dès lors, comment atteindre la hauteur de ses aspirations ? Comment donner vie au « greatest gladiator match in the history of the world » promis par les teasers ? En l’embrasant, pardi !

Le film – Snyder, le studio, ou le cahier des charges, on ne sait pas vraiment – endosse d’abord son costume d’incendiaire impétueux, lançant des artifices chaque seconde, larguant tous les amarres. Chaque scène semble, par un effet de clôture récurrent pas forcément propice, annoncer la suivante, sans pourtant s’y lier directement. Ici, la course dans les bois d’un Batman enfant jusqu’à son élévation vers le ciel. Là, une scène de prise d’otage somme toute prétextante en Afrique.

Puis, à la croisée de tous ces sentiers rebattus, la première vraie bonne idée du film, quand le spectateur découvre à hauteur d’homme l’envers de toutes les batailles de super-héros : ce qu’il se passe en bas, du côté des civils, sous les décombres et les nuées grises de poussières – on pense au 11 septembre, évidemment. On lit, dans ce plan en plongée sur un Bruce Wayne dévasté, agenouillé sur un morceau de building, jetant un regard noir vers le ciel, tenant un enfant dans ses bras, la première esquisse d’une note d’intention faramineuse, qui n’aura de cesse d’être réécrite tout au long du film : le procès du super-héros par les (ses ?) citoyens.

 

Henry Cavill est Superman. Copyright Warner Bros Entertainment.

Henry Cavill est Superman. Copyright Warner Bros Entertainment.

 

C’est là le premier niveau de lecture de BvS, et probablement le plus passionnant : la politique. Fait d’allégories brutes et de symboles forts (un peu trop, sans doute), le parti pris de Snyder est amer, sombre, plus noir que jamais. Si Batman est bien le plus brutal, il n’est, paradoxalement, pas celui dont les méthodes sont les plus contestées ; à sa force normative et amorale (une marque au fer rouge sur ses adversaires équivaut à la perpétuité) s’oppose Superman, soit l’idée d’une figure a-politique, a-idéologique, au seul service de la nation. Laquelle polarise les êtres humains : vénéré ou haï, adulé ou moqué, mythifié ou vampirisé, l’égal de Dieu, soit la source de clivage par essence, est tout à la fois le revers du melting-pot américain (un migrant qui n’intègre pas l’American Dream, vous y croyez ?) et le symbole messianique ultime (sublime vision d’un peuple unifié qui se prosterne et tend la main vers son corps un jour de fête des morts). 

Et lorsque vient son procès (Superman au Capitole, qui l’eût cru), la profondeur du propos gagne sans conteste le récit. Un attentat totalement impromptu, et voilà toutes nos certitudes qui s’effondrent (dans un fracas résonnant avec l’actualité, qui confine presque au malaise) : une minute après avoir rêvé l’idéal démocratique (« That’s how democracy works, we talk to each other »), la sénatrice meurt sous les yeux d’un Dieu impuissant. Résultat ? De son propre aveu, « Superman n’a jamais existé, c’était un fantasme ». De même pour la démocratie et le bien commun. L’ombre de Rousseau plane à cet instant au-dessus des décombres. Et le nihilisme de s’emparer comme jamais de Batman v Superman. Du reste, on ne saurait dégager grand chose de cette première partie, tant c’est un projet titanesque, très généreux (qui entend évoquer tout à la fois l’amour, la mort, la politique, la foi, la justice et la presse) et, conséquemment, monstrueusement dispersé. Mais comment ne pas louer, par là même, la performance de Ben Affleck, parfait en Batman torturé, réactionnaire et impulsif ; ou celle de Jesse Eseineberg en Lex Luthor punchlineur du dimanche, psychopathe goguenard indiciblement fascinant ?

 

Copyright Warner Bros Entertainment.

Copyright Warner Bros Entertainment.

 

Mais il faut, in fine, lire le film comme une tragédie grecque (en contrebas, Hans Zimmer et Junkie XL font rugir leurs instruments plus fort que jamais), ne serait-ce que parce que c’est avec ce prisme qu’on distingue le mieux sa cohérence narrative – et qu’on s’explique, d’une certaine manière, sa première heure qui part dans tous les sens. Son dernier tiers en fournit la démonstration : d’abord parce que le « match » tant attendu qui sonne le glas n’est pas prémédité mais imposé, contraint, le fruit d’un stratagème bien senti (que certains moqueront) ; puis parce que s’y glisse une histoire de mères surprenamment déchirante, qui est en fait le coeur du film – et tant pis si l’on s’en persuade trop. C’est ainsi qu’une idée bête et gentille devient plus renversante que tous les ravages matériels commis par le dernier acte. Deux êtres surnaturels face à face, rongés par leur rancoeur, connectés par une femme et sa seule présence (Amy Adams, plus gracieuse que jamais), soudainement ramenés à leur condition humaine commune, la plus élémentaire qui soit : la peur – ou le douloureux souvenir – de perdre leurs mères.

C’est, ensuite et malgré tout, le théâtre d’une bataille finale monumentale, exubérante, et assommante, dont on finit par ne plus rien saisir (la faute au numérique peut-être, mais ce n’est pas totalement avéré), excepté sa démesure – un combat dans l’espace et une bombe atomique, rien que ça. Et on a beau moins l’apprécier que tout le reste, on retrouve enfin – dans ses mouvements, dans son sens du rythme et des coups, plus lourds et moins volatiles que dans Man of Steel – l’esthète qu’a toujours été Snyder.

 

Tel Sisyphe poussant inlassablement son rocher sur la crête de la montagne, Zack Snyder a produit un film magnanime mais harassant, dont on ne voit jamais l’aboutissement. Il faut, pour l’apprécier à sa juste valeur, chercher sous les décombres ce qu’il raconte : deux demi-dieux accomplissant le deuil de leur famille. Ni plus, ni moins.

 

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Pablo Maillé

Rédacteur en chef
Rédacteur en chef. Étudiant à l'Académie ESJ Lille et en licence de science politique. Pour un an en échange universitaire à la Sungkyunkwan University de Séoul.

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