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De la justice pour les terroristes

© Loïc Venance (AFP)
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L’arrestation de Salah Abdeslam vendredi dernier a mis un autre homme sous le feu des projecteurs : Sven Mary, l’avocat qui va assurer sa défense. Comme lui, ils sont une minorité en France à accepter cette tâche difficile, pourtant essentielle à la démocratie.


 

Depuis vendredi dernier, il est sûrement devenu l’avocat le plus connu de Belgique. Sven Mary vient en effet d’accepter, « sans hésitation », de défendre le djihadiste Salah Abdeslam, dixième terroriste des attentats du Bataclan et visé par un mandat d’arrêt européen émis par la justice française. Cet avocat pénaliste belge, bilingue (il parle couramment français et néerlandais), s’est fait un nom en défendant plusieurs personnalités controversées. Michel Lelièvre, complice du tueur Marc Dutroux, Fouad Belkacem, prédicateur du groupe islamiste Sharia4Belgium, ou encore la famille Aquino qui a importé trois tonnes de cocaïne en Belgique : tous ont été défendus par Sven Mary.

Mais la clientèle de cet avocat a sans doute pris une nouvelle ampleur depuis vendredi dernier en voyant s’ajouter le dossier d’un djihadiste. En effet, la défense des terroristes, en justice, constitue depuis peu un tabou, au sein de la profession. 

 

En France, l’étiquette d’« avocat du diable » 

 

À chaque fois que le qualificatif d’avocat « du diable » leur est proposé, les concernés se regardent, sourient, peut-être mal à l’aise, sûrement exaspérés par cette étiquette. Depuis quelques mois, une partie de la population voit d’un très mauvais œil ceux qui cherchent à défendre les terroristes. Encore meurtris par les attentats du 13 novembre, beaucoup de Français ne comprennent pas que l’on puisse défendre les auteurs de ces actes. Pour ces avocats, le malaise des Français vient à la fois de la méconnaissance de la profession d’avocat et des incohérences de la loi qui semble parfois trop laxiste en apparence. Récemment, un djihadiste rentré de Syrie a été condamné à sept ans de prison. Bien peu, au regard de certains. Surtout quand son avocat nous apprend qu’une libération est envisageable d’ici 2 ans et demi. Choquant pour le public, lui n’a pourtant fait qu’appliquer les droits de son client.

Et pour cause, en France, les détenus ont la possibilité de ne pas réaliser la totalité de leur peine de prison. Ce qu’on appelle en droit la réduction de peine permet aux condamnés de réduire considérablement la durée de leurs peines en cas de bonne conduite. Invraisemblable ? Pas pour les avocats qui y préfèrent le terme « légal » et cherchent à éviter le sujet.

Pour l’avocate Marie-Pompéi Cullin, qui défend Jawad Bendaoud (le logeur des terroristes à Saint-Denis), la profession est tout simplement devenue « très désagréable » depuis les attentats de novembre, car « la justice ne les écoute plus ». Beaucoup d’avocats se sont retirés de ce domaine, à l’image de celui qui explique anonymement à l’agence Reuters ne plus accepter de dossier en lien avec le terrorisme depuis quelques mois, tout en hésitant à poursuivre ceux en cours. Certains d’entre eux observent avec stupéfaction les rapports presque intimes entre des clients manipulateurs et leurs avocats médusés, lorsqu’on tente de les convertir à l’islam par exemple.

Même si l’affectif n’a, en théorie, pas sa place dans le métier d’avocat, l’un d’eux avoue « Je n’ai aucune sympathie pour la cause que défendent ces individus et ça me pose problème ». Et lorsque ce n’est pas l’opinion publique qui les regarde d’un mauvais œil, ce sont les cabinets d’avocats qui leur ferment la porte. « Quand on tape votre nom sur Google et que vous apparaissez comme l’avocat des terroristes, ça fait fuir les entreprises avec lesquelles vous auriez pu travailler. »

 

Sven Mary, avocat de Salah Abdeslam (© REUTERS/Yves Herman)

Sven Mary, avocat de Salam Abdelslam. (© REUTERS/Yves Herman)

 

« Accompagner les individus dans un processus judiciaire »

 

Xavier Nogueras est un pénaliste de 35 ans. Il est passé par la conférence du barreau de Paris, une prestigieuse association qui se voit attribuer les affaires pénales les plus complexes. Pour cet avocat au regard électrique, dont 30% de l’activité concerne l’islamisme radical, les dossiers se sont empilés depuis deux ans. Après les attentats de novembre, lui aussi a hésité à continuer. Mais malgré la pression de l’opinion populaire et cette étiquette d’avocat « du diable », Xavier Nogueras s’est très vite remis à la tâche.

Lors d’un reportage du Supplément de Canal+, Alexandre Luc-Walton et Sophie Rey-Gascon, deux avocats pénalistes, rappelaient l’importance de la justice pour tout homme quel que soit le crime commis. Xavier Nogueras renchérit : « Si on supprime des libertés pour quelques individus, on supprimera les libertés pour tous les individus ». Pourtant, les attentats du 13 novembre, il les a vécus dans un bar. Quand la panique a pris, lui aussi a remis en question son activité. Il explique même avoir refusé le dossier d’un des kamikazes du Bataclan car « il ne s’en sentait plus capable ». Le devoir a pourtant vite repris le dessus sur les sentiments. La douzaine d’individus assignés à résidence à la suite de l’état d’urgence, que Xavier Nogueras a été appelé à représenter, a sans doute aidé. Mais c’est aussi parce que cet avocat croit profondément en sa profession et qu’avec son obstination, il lui était impensable d’abandonner les dossiers en cours. Pour lui, défendre ces djihadistes n’est en aucun cas un soutien aux terroristes, mais au contraire un moyen d’« accompagner les individus dans un processus judiciaire ». Joseph Breham, lui, a décidé d’arrêter de traiter les affaires de terrorisme, mais il précise qu’il ne « découragera jamais personne » de prendre ces dossiers.

 

Alors, à l’image de Xavier de Nogueras, la profession résiste. Une grande partie est animée par la peur de voir reculer les libertés individuelles, dans un contexte où l’état d’urgence s’étale dans la durée. Parmi eux, Martin Pradel déclare à Reuters : « Plus l’accusation est forte, plus il faut que la défense soit forte, car on va considérer qu’il est illégitime de donner des droits à la personne accusée […]. C’est la même problématique quand on est amené à défendre un tortionnaire ou une personne accusée de crime contre l’humanité ».

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Louis Chahuneau

Jeune étudiant en journalisme de 20 ans à l’esprit Canal, passionné par la politique et les questions de société, cinéphile et grand supporter d’Arsenal.
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