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Terrorisme : guerre permanente, méfiance et intériorisation

© Tom A La Rue (Flickr)
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Alors que l’état d’urgence a été de nouveau prorogé pour trois mois fin février, il flotte comme un sentiment d’adaptation à ce climat de méfiance, de protection et de peur depuis la fin de l’année 2015. Analyse.


 

Il n’y a qu’à regarder les entrées des bâtiments publics pour s’en rendre compte. Contrôle des sacs, vérification des cartes étudiantes, militaires dans les gares, etc. Après tout, pourquoi pas. Mais le plus curieux, ce n’est pas l’omniprésence de ces contrôles, mais plutôt que ce climat post-attentat soit vécu comme normal, qu’il soit accepté, compris et qu’il se soit subtilement immiscé dans nos mouvements de tous les jours.

Que de telles mesures soient mises en place un temps, on peut le comprendre. Un état d’urgence de douze jours n’était peut-être pas suffisant et le prolonger est aux yeux de beaucoup acceptable. Mais de là à réitérer la procédure de prorogation trois mois plus tard, il y a de quoi trouver cela préoccupant. Ou à tout le moins, curieux.

Car finalement, toutes ces mesures de sécurité reposent sur des fondements profondément politiques : si l’on décide de ne pas prolonger l’état d’urgence et qu’un quelconque incident survient, le gouvernement et la classe politique subirait un gigantesque procès en laxisme. Et comme la légitimité est reine en politique, on ne peut pas prendre le risque d’un tel discrédit, encore plus pour un gouvernement qui demeure de plus en plus impopulaire.

 

« Combattre » le terrorisme

 

« C’est la République qui détruira [le terrorisme] » ; c’est ainsi que François Hollande clôtura son discours devant le Congrès le lundi 16 novembre. Une véritable guerre alors ? Peut-être ; mais comme Slate l’avait brillamment rappelé, il y a des vérités que personne ne veut entendre. « Le terrorisme n’est pas un problème qui peut être “détruit”, mais doit être géré » affirme très justement Rosa Brooks, professeure de droit à l’université de Georgetown. On ne lutte pas contre une idéologie comme on lutte contre une armée.

La guerre a changé de visage. La guerre est partout, désormais : elle est dans chaque sac abandonné sur le quai d’une station de métro, elle est près des frontières sur de faux passeports, elle est dans les téléphones portables abandonnés aux coins des rues ; elle est dans les écoles, les prisons, les lieux de cultes.

Et c’est un triste constat, mais il est bien réel : quoiqu’il arrive, on ne peut pas empêcher une personne de penser. Cet homme là-bas peut bien être un fanatique, se complaire dans ses élucubrations et fomenter l’effroyable, il reste que la vérité absolue n’existe pas. Cet homme-là agit selon ses préceptes, ses fondements, ses propres présupposés. Ce ne sont pas les miens et sans doute que ce ne sont pas les vôtres. Mais personne n’empêchera ceux-là de penser comme ils pensent.

S’il existe une guerre contre le terrorisme, celle-ci est et sera permanente, car elle ne sera jamais gagnée ; ni par les occidentaux, ni par les terroristes. Tout simplement parce que, quand bien même on veut éradiquer Daech, on s’attaque là un symptôme, une allégorie, et nullement au réel problème. Et justement, la réelle origine du problème est intangible ; on ne peut pas mener une guerre contre elle. La motivation d’un terroriste, une fois qu’elle est installée, ne peut être battue que par la conviction, le débat et le recul. Les idées sont combattues comme cela, même si ce combat s’avère harassant et qu’il ne donnerait probablement que peu de résultats.

 

Ménager la méfiance

 

Si l’on part du principe qu’il est relativement difficile de mener une guerre contre le terrorisme, il faut alors trouver d’autres moyens d’action. Si les terroristes affirment mener un combat, il faut précisément rendre ce combat inutile. Il faut vider le terrorisme de sa substance, il faut le rendre insensé. Et parvenir à ceci n’est pas aussi facile que de mobiliser canons et navires.

En attendant, la véritable question est paradoxale : le monde de demain sera-t-il plombé d’une gigantesque atmosphère de vigilance et de contrôle ? Le temps où l’on pouvait rentrer au supermarché sans ouvrir son sac, où l’on pouvait inviter qui l’on voulait dans son université est bien loin désormais. Tout ceci est devenu « normal », comme légitime et nécessaire au vu des circonstances. Après les attentats, le retour à la réalité s’est fait dans la méfiance. Le temps passé à subir cette ambiance coercitive nous a fait intérioriser ce climat.

Mais à trop être méfiants, on perd l’utilité de telles précautions. On demande à l’agent posté ici et là de surveiller, partout, tout le temps, à tel point que l’on y perd paradoxalement en vigilance. Une faille dans l’espace-temps s’est comme ouverte ce 14 novembre dernier, pour ensuite qu’on ait trop peur de la refermer. Et le courage politique serait finalement ici : permettre le retour à la normale, mettre fin à ce processus – un temps nécessaire – de méfiance et d’urgence, laisser faire le cours des choses ; et apprendre à vivre avec.

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Steve Domer

Responsable de la rubrique Politique. Étudiant à Sciences Po, amoureux de musique rock, cinéphile de temps à autre.

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