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Quel avenir pour l’Etat Islamique ?

Quel avenir pour l’Etat Islamique ?
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En décembre dernier, l’institut spécialisé IHS Jane’s basé à Londres affirmait que l’organisation Etat Islamique avait perdu environ 14% de son territoire. A l’heure où cet article est écrit, cette baisse aurait atteint 20 à 25% du territoire. La première réaction à cette information nous pousse à l’optimisme et il est très probable que cette « armée » d’environ 30 000 combattants ne résiste pas à une coalition des plus grandes puissances militaires du globe. Cependant, la défaite de Daech en Syrie et en Irak ne signifie pas pour autant sa fin et sa destruction militaire en Irak et en Syrie ne signifie pas sa destruction totale. Il se pourrait que l’apogée de l’organisation n’ait pas eu lieu, comme on aurait pu le croire lors de sa prise de la ville de Ramadi en mai 2015, mais qu’il ne soit même pas encore arrivé.


 

Une stratégie d’internationalisation 

 

L’armée, qui voit son territoire en Irak et en Syrie se réduire de par une insuffisance militaire, « change de stratégie » pour assurer sa survie. C’est ce qu’affirme le chef de la police de Jakarta Tino Karnavian, après les attentats s’étant déroulés dans la capitale indonésienne en janvier dernier. Cette même stratégie consiste selon Alain Rodier, directeur adjoint du centre français sur le renseignement et spécialisé dans le terrorisme islamiste, à s’exfiltrer des lieux où elle est en difficulté et en infériorité pour garder ses effectifs. Cela pourrait expliquer certaines défaites récentes comme à Palmyre en Syrie : « L’Etat Islamique ouvre des fronts en dehors de son berceau syro-irakien pour épuiser les efforts de ses ennemis ». Une stratégie presque intenable pour la coalition, pour qui l’ennemi est totalement diffus et non plus centralisé (c’est également un des principes fondamentaux du terrorisme).

On pourrait voir apparaître une organisation qui ne repose pas sur son territoire et le soutien de populations locales, mais sur l’organisation d’attentats dans le monde entier, qui lui assureraient sa notoriété et son recrutement. Les attentats dans le Sinaï, à Jakarta, à Ouagadougou ou encore à Paris traduisent cette volonté et cette stratégie d’internationalisation.

Cette stratégie pourrait développer le même concept prôné par Al Qaida et Oussama Ben Laden : le djihad global. Ce principe consiste à exporter un Jihad à l’échelle mondiale, où chaque musulman a droit de se lever et de lutter en se revendiquant combattant d’Al Qaida.

Cependant, cela répondrait à la logique déterritorialisée d’Al Qaida (répandre la terreur mondialement par des attentats), avec qui l’EI est en conflit. Cette internationalisation n’aurait donc pas ce même objectif, mais celui actuellement prôné par ses combattants : établir un califat à l’échelle mondiale tout en pensant à l’échelle locale dans un premier temps. Pour cela, sa stratégie ne repose pas seulement sur des attentats.

 

Entre alliances et allégeances autour du monde 

 

Si Daech dispose d’une force armée importante pour une organisation terroriste, l’organisation peut aussi s’appuyer sur des liaisons avec d’autres groupes islamistes et sur de nombreuses cellules à l’échelle internationale.

L’attentat de Jakarta en janvier témoigne notamment de sa liaison avec Katibah Nusantara, un groupuscule de militants jihadistes et de combattants en Syrie qui veut créer un califat en Asie, ayant récemment prêté allégeance à Daech. Le ralliement de cette organisation d’Indonésie – pays ayant la plus grande population musulmane dans le monde – représente une aubaine pour l’internationalisation de l’EI.

Une autre alliance qui pourrait s’avérer capitale serait celle nouée avec l’organisation islamique Boko Haram, s‘étendant aujourd’hui à la fois sur le Nigéria, le Niger, le Mali et le Cameroun. Avec AQMI (liée à Al Qaida), Boko Haram représente l’organisation terroriste la plus importante et la plus puissante sur le territoire africain, de par leurs massacres à la résonance internationale comme en 2013 sur les réseaux sociaux (#BringBackOurGirls) suite à l’enlèvement d’une centaine de lycéennes. Cette liaison rendrait l’EI encore plus puissant tout en renforçant sa dimension internationale. Plusieurs autres cellules ou organisations terroristes islamistes autour du monde (comme encore aux Maldives, important fournisseur de combattants) pourraient lui prêter allégeance et lui permettre de renforcer ses pouvoirs, d’étendre son armée, son champ d’opportunités et de possibles pour commettre des attentats et enfin étendre son califat.

En plus de ces alliances, Daech a déjà commencé à s’implanter au Yémen ou encore fortement en Lybie (qui présente d’importantes ressources naturelles) suite à la pression exercée par la coalition internationale en Syrie et en Irak.

Toujours selon Alain Rodier dans une interview accordée à Atlantico, « l’Etat Islamique a de grandes possibilités de recrutement en attirant par leurs méthodes d’une violence inimaginable de nombreux combattants parfois déçus et sans perspective d’avenir, comme c’est le cas avec les talibans en Afghanistan ».

 

La Tunisie, prochaine étape dans la survie de Daech ? 

 

Il reste cependant une pièce manquante à cette stratégie de survie : un territoire. Actuellement, les ressources financières de Daech sont plutôt issues des ressources pétrolières sur le territoire irakien, ce qui en fait un élément capital pour l’organisation. Sans base territoriale, sa revendication en tant qu’Etat serait encore plus décrédibilisée. Daech, sans point de centralisation et de contrôle des activités à la fois militaires, financières et administratives, n’a pas d’avenir. L’organisation est dans l’obligation d’établir une alternative à son territoire actuel en baisse si elle veut perpétuer à exister.

La Tunisie est directement visée par l’organisation terroriste qui la mentionne dans de multiples vidéos comme lors des précédentes attaques (à Sousse, à la frontière…) et présente plusieurs raisons poussant l’EI à s’y implanter.

En premier lieu, le nombre impressionnant de combattants djihadistes tunisiens (environ 3000, soit 10% environ du nombre total de combattants) ayant rejoint la Syrie, dont 500 seraient déjà revenus au pays. Cela représente une force de frappe considérable et favoriserait une bonne implantation de l’EI dans le pays. Ce sont d’ailleurs ces soldats tunisiens qui sont réputés dans les rangs djihadistes comme étant les plus tenaces et les plus déterminés à commettre un attentat dans leur propre pays.

 

C’est sans compter sa localisation qui, à côté de la Libye où est progressivement en train de s’implanter l’EI, est assez avantageuse concernant l’accessibilité et rendrait plus facile une intervention sur le territoire. Un territoire déjà très simple d’accès avec des frontières souvent peu surveillées car situées en plein désert, grâce auxquelles bon nombre de soldats tunisiens du califat sont revenus au pays. Sans oublier les failles sécuritaires qui restent énormes, comme le démontrent les attentats de Sousse et du Bardo.

La Tunisie est aussi convoitée par Al Qaida et représenterait alors pour Daech un moyen de renforcer sa prééminence dans cette guerre d’influence entre les deux organisations terroristes, tout en affirmant sa domination internationale.

 

Le pays maghrébin comporte selon Alain Rodier beaucoup de « déçus du printemps arabe » avec un fort taux de chômage et peu de perspectives d’avenir pour la jeunesse, dont une grande partie cherche parfois un sens à leur vie (comme en témoignent les 45% de tunisiens estimant que 2016 sera pire que 2015). C’est cette même population qui représente un réservoir de recrues potentielles, prêtes à passer à l’acte sur le sol tunisien.

Etant surtout le seul pays qui, au lendemain des printemps arabes, a vu sa transition démocratique être un véritable succès, la Tunisie est une cible privilégiée. La Constitution moderne adoptée le 26 janvier 2014 met en avant deux points que les djihadistes veulent contredire plus que tout : qu’un pays de culture islamique est compatible avec la mise en place d’un système démocratique et avec les droits des femmes, qu’elle instaura en promouvant dans l’article 34 leur « droit au travail » et à un « salaire équitable ». On doute fortement que l’organisation, avec son système d’assouvissement des femmes parfois même par l’esclavage et par le port obligatoire du niqab, ne tolère cette avancée démocratique.

Pour partir à la conquête tunisienne, une certaine stratégie semble s’être mise en place. Selon le psychanalyste et spécialiste du radicalisme Fethi Benslama, « leurs actions obéissent à une méthode construite et intelligente ».

 

Cette stratégie prend sa source dans le livre intitulé De l’administration de la sauvagerie, opuscule d’Abou Bakr Naji (pseudonyme d’un jihadiste anonyme). Cette tactique, ayant obligatoirement recours à la violence et visant à (ré)instaurer la « Cité de Dieu » sur Terre, ne peut se mettre en place uniquement sous certaines conditions. L’existence de djihadistes sur place (favorisant la diffusion idéologique et la prédisposition de la population à accepter ce type de régime), une géographie accidentée et la faiblesse du régime en font partie. La condition principale reste avant tout l’effondrement du régime actuel et ainsi l’absence de toute domination étrangère, laissant plus facilement place au chaos.

C’est ce stade que l’EI veut atteindre en Tunisie, comme cela fut le cas en Irak au départ de l’armée américaine en 2010 ou encore actuellement avec leur implantation progressive, mais compliquée, en Libye. On remarque cela avec ces conditions auxquelles le pays répond (des massifs montagneux, une forte présence jihadiste) et aux attaques diverses qui l’ont spécialement touché récemment. Ces dernières s’inscrivent dans la première étape de cette stratégie : la démoralisation et l’épuisement du régime en place. Elle a pour finalité d’amener la seconde, celle de l’effondrement du régime pour mieux profiter du chaos qui en résulte, afin de s’installer durablement sur le territoire. En attestent les attaques au musée du Bardo et à la station balnéaire de Souss, deux lieux importants dans le tourisme tunisien, secteur clé de l’économie du pays et par là, en chute libre. Dans un climat de peur accompagné d’une économie défaillante qui enfouit progressivement les perspectives d’avenir par la montée du chômage, le recrutement de « soldats du califat » est plus simple et le chaos qui s’installe favorise sensiblement l’implantation d’une organisation terroriste sur le sol tunisien.

 

Cependant suite à un fort espoir de démocratie encore très présent et avec une stabilité politique encore de mise, l’extension de cette dernière ne s’y fera pas sans obstacles ni opposants communs comme en Irak en 2003, favorisant l’émergence de mouvements terroristes. On peut également penser à une intervention française si Daech en venait à s’en prendre à la Tunisie, car celle-ci représente un de ses principaux alliés au Maghreb.

Si ce changement de stratégie nous montre bien quelque chose, c’est que les bombardements massifs infligés par la coalition internationale ne sont pas une solution suffisante à l’anéantissement de l’EI : la seule voie militaire ne suffira pas. Une solution supplémentaire pourrait être celle utilisée par les Etats-Unis, à savoir l’épuisement des ressources économiques de l’organisation terroriste comme ils l’ont fait en bombardant une banque de Mossoul ou des puits de pétrole, source de revenus considérable pour l’EI. Mais c’est aussi et surtout sans compter le travail structurel d’intégration et de solidarité sociale que, citoyens comme dirigeants, nous devons accomplir contre la diffusion de l’islamisme radical.

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Mathieu Hennequin

Etudiant en L3 Sciences-Politiques et en journalisme, en échange à Beyrouth. Passionné de Moyen Orient, de géopolitique et de raclette.

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  1. clémence tassel

    Merci pour cet article très intéressant et détaillé, qui permet de réfléchir à plus long terme. Je serais intéressée de savoir quelles sources vous avez utilisées.

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