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Nuit Debout vue du 16ème

Nuit Debout vue du 16ème
Adrien Delaporte

Né dans le sillage de l’opposition à la loi Travail, le mouvement Nuit Debout s’est installé place de la République, suscitant crispations, caricatures ou admiration extatique. J’ai voulu juger sur pièce, essayant de comprendre ce mouvement alternatif de gauche avec lequel je partage idéologiquement peu de choses mais qui m’a interpellé par sa complexité, son idéalisme et sa détermination. Reportage.


 

Était-ce une hallucination ? En rentrant à l’aube dans les longues rues vides du 16ème arrondissement, je me suis posé la question. En voyant défiler les hôtels particuliers, les voitures hauts de gamme et les dépôts-vente de fourrure, je réalisais le contraste avec le climat quasi-révolutionnaire de la place de la République, où nous nous trouvions encore avec un ami quelques minutes plus tôt. Des tentes bariolées, une rave-party improvisée avec une sono défectueuse, le sol jonché de cadavres de bouteilles, l’odeur persistante d’herbes plus ou moins légales et la carcasse encore fumante d’une automobile.

Nous étions pourtant en plein Paris, un samedi soir, dans un quartier généralement plus animé par ses boîtes de nuit que par un squat devenu permanent et des affrontements réguliers avec les forces de l’ordre. L’aspect minéral de la place, légèrement gommé par une poignée d’arbres et l’imposante statue de la République jurait avec cet enchevêtrement de bâches, autour du sanctuaire érigé après Charlie par avec ses multitudes de bougies éclairant la nuit.

Je suis venu sans a priori, peut-être au fond de moi échaudé par les rixes que je voyais défiler depuis plusieurs jours à la télévision mais sans animosité, avec la volonté de découvrir ce microcosme parallèle où l’on veut rédiger une nouvelle constitution et mettre à mal le système capitaliste. Première chose à noter, derrière l’apparent chaos qui règne sur la place, tout semble bien organisé. Des stands montés avec des caisses éventrées et des toiles suspendues aux lampadaires sont dispatchés comme dans un camp militaire. Un coin cuisine, où l’on donne la somme que l’on souhaite pour grignoter un bout, une infirmerie, une bibliothèque, un centre logistique et des cases prévues pour accueillir en fin de journée différentes commissions aux titres parfois abscons (« féminisme intersectionnel », « lycéens en lutte », …). Une sorte de grosse yourte garnie de murs en cartons fait office de QG : des matelas disposés sur le sol permettent de dormir pendant que d’autres à côté devisent, affalés sur des coussins en fumant, une bouteille de bière à la main, entourés de papiers accrochés à des poteaux. Même un potager a été aménagé dans l’îlot de terre entourant un arbre. Un service d’ordre, reconnaissable à des brassards chiffonnés de couleur vive, parcourt la place armé de talkies-walkies en se faisant passer des informations organisationnelles tout en essayant de contenir les débordements.

 

© MaxPPP/EPA/Ian Langsdon

© MaxPPP/EPA/Ian Langsdon

 

Partout, des tags, des panneaux, des affiches ou de simples étiquettes. Des citations de Simone de Beauvoir, Martin Luther King, Marx ou Lénine ou de brefs mots d’esprit. Des appels à l’insurrection, au rêve, à la grève, voire au combat. Ils sont emprunts d’une certaine naïveté, d’un idéalisme risible au premier regard mais peut-être, au fur et à mesure de la lecture, touchants par leur détermination à mettre à mal un monde que les militants de Nuit Debout estiment – et pas forcément toujours à tort – corrompu et gangrené par l’argent.

N’importe qui peut circuler. Personne ne vous demande ce que vous faites là, on vous répond même avec plaisir lorsque vous souhaitez engager la conversation. Les gens ont la parole facile. Et quand ils ne sont pas français, ils baragouignent quelques mots en anglais pour faire valoir leurs positions. On vous demande tous les dix mètres une cigarette et on peut vous jeter un regard interrogatif quand vous ne correspondez pas vestimentairement parlant au cliché du jeune révolutionnaire. Mais aucune agressivité, à part ce type d’un certain âge, crâne rasé et chien en laisse qui nous lança : « Vous êtes le système ». On croise beaucoup de jeunes, les cheveux tressés, les vêtements amples aux couleurs douteuses et à la mine fatiguée mais heureux d’être là. Des gosses des beaux quartiers également, Stan Smith aux pieds et pulls cintrés sous de longs manteaux de marque. Et puis d’autres, en survêtement ou le visage couvert d’une écharpe qui intriguent autant qu’ils effraient.

« Il faut casser du flic » dit l’un, prêt d’un grand feu de joie allumé à partir de barquettes en carton à même la chaussée. La circulation est détournée par des poubelles retournées. Le service d’ordre de Nuit Debout ne semble guère goûter cette initiative qui décrédibilise leur mouvement. Des gens « extérieurs » qui viennent pour provoquer. Mais est-il aisé de définir ce qui est interne ou externe à ce rassemblement dans la mesure où, à part ces quelques pions disséminés sur la place, aucune hiérarchie ne semble exister et le mouvement se constituer d’agrégats quotidiens de gens que rien ne lie à part cette volonté de défendre lors de grandes assemblées générales la vision irénique de la société à laquelle ils aspirent ? Personne ne semble avoir de solution pour juguler les éléments perturbateurs, tout juste songent-ils à les laisser s’encanailler à la périphérie de la place.

Vers 3 heures, à quelques mètres de nous, un grand garçon tague des insultes sur des enseignes de fast-food. Une poignée de jeunes débarque soudainement et se jette sur une Autolib, ces voitures en libre-service simplement accrochées par un câble à une borne. Eux sont clairement là pour en découdre. Ils débranchent l’automobile, cassent une portière, relèvent le frein à main et font rouler l’engin jusqu’à une barricade improvisée, où brûle déjà une benne. S’ensuivent des vitres brisées, des essais infructueux pour retourner la masse avant de se résigner à allumer un feu au sein même de l’habitacle. Les gens hurlent, quelques passants regardent d’un œil morne la scène de violence qui se déroule sous leurs yeux. Il faut bien attendre une dizaine de minutes pour que les CRS stationnés dans les rues à côté mais qui jusque là avaient « interdiction d’intervenir » selon un garçon à lunettes, se regroupent sur les bas côtés et tentent d’encercler les casseurs. Les sirènes des camions de pompiers commencent à siffler et les soldats du feu s’emploient à éteindre l’incendie au milieu de ce qui est devenu un petit champ de bataille.

 

 

Des tirs de mortier retentissent, les CRS chargent plusieurs fois, opérant à intervalles régulières des replis stratégiques. Insultes et mouvements de foule se succèdent au rythme désormais saccadé des jets de bombes lacrymogènes. Les yeux piquent et la gorge irrite. Au même moment, un jeune endormi à une dizaine de mètres de hauteur sur la statue de la République est délogé par un pompier hissé sur une grande échelle. Derrière, les discussions continuent, au rythme de petits concerts improvisés où résonnent djembés et instruments bricolés. Plus loin, une dizaine de roulottes vendent des bouteilles de bière et des kebabs à 5 euros, préparés à même le sol dans de grandes bassines en plastique, dégageant dans l’air une odeur d’oignon grillé. Certains ne perdent pas le nord pour se faire de l’argent sur le dos de l’évènement. Sur la façade du café cristallin situé au centre de la place est tagué « À mort Valls ».

Il est bientôt 5 heures. Malgré le quasi climat de guerre civile et les débris de l’Autolib réduite en cendres, des jeunes encagoulés traînés par des CRS jusque dans leurs fourgons et un concert de musique électronique devant lequel se déhanchent de jeunes branchés, on peine à se souvenir des motivations politiques de Nuit Debout. Certes, le moment des assemblées délibératives est déjà clos depuis plusieurs heures et la nuit de samedi est davantage propice à la fête. Mais on se retrouve avec la désagréable impression de voir l’idéalisme initial des jeunes altermondialistes perverti par d’autres qui, s’ils peuvent partager leurs motivations, sont avant tout là pour casser, frapper, détériorer. Certes, tant que tu n’es pas flic, tu n’as rien à craindre. Et tu peux flâner la journée ou venir boire une bière le soir en refaisant le monde un coup dans le nez avec des punks à chien allemands. Mais cette haine de la police dérange.

 

© Revelli-Beaumont/SIPA

© Revelli-Beaumont/SIPA

 

Loin de partager toutes les orientations de ces manifestants, je m’interroge. Ceux-ci m’inspirent une certaine tendresse dans leur rêve révolutionnaire. Peut-être parce que je sens leur tentative vaine. Reformer la société, insuffler de l’amour et de la solidarité dans les échanges, qui pourrait véritablement être contre ? Qui aussi imagine que les feux de ce petit brasier allumé sur une place parisienne ne s’éteindront pas avec la chaleur de l’été ? Arriveront-ils à se structurer pour peser dans le débat démocratique ou s’engageront-ils quelques instants dans les pas du général Boulanger vers la rue du Faubourg Saint-Honoré en espérant trouver grandes ouvertes les portes de l’Élysée ? Comment croire également que les candidats à la primaire de la droite ne proposeront pas une réponse martiale pour apparaître comme celui ayant le plus de poigne ? Et que les partis de gauche ne tenteront pas, au moins pour certains, de récupérer électoralement cette initiative ? Au-delà d’une jeunesse étudiante connectée et ouverte sur le monde, que pense le Français moyen qui se couche à 23 heures après son épuisante journée de travail et n’a le temps d’observer ce mouvement que quelques minutes au journal de 20 heures ? Comment concrètement espère-t-elle évoluer ? De là à faire émerger un Bernie Sanders ou un Pablo Iglesias en France, Nuit Debout ressemble juste à un horizon.

Belle idée, le mouvement laisse cependant un goût amer. Laisser s’exprimer un forum alternatif, c’est l’honneur de toute démocratie. Permettre d’assurer une sécurité minimale et d’empêcher de voir se développer, en plein coeur d’une capitale, des zones de non-droit où va qui veut et où poser une bombe au milieu d’une foule n’a jamais semblé aussi facile, c’est autre chose. Loin des images de JT, parcourir ce camp dégage toutefois une impression rafraîchissante. Qu’on ne partage pas leurs idées, il semble cependant tout à fait possible de venir débattre, d’apprendre ou de simplement prendre un livre dans leur bibliothèque et de s’asseoir en fin d’après-midi sur un banc pour bouquiner, au milieu des odeurs de poulet frit et de marijuana et des bruits de violon de rue. Vu du 16ème, cela semble un autre monde. Mais ce gouffre entre rues tranquilles et agora libertaire, c’est aussi le charme de Paris. Et ça, c’est salutaire.

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Adrien Delaporte

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Comments

  1. Julien

    Jamais vu un article autant stéréotypé …. Dans le journalisme, les idées préconçues doivent être mises de côté. Les commentaires également.

    • Adrien

      Aux dernières nouvelles, je ne suis pas journaliste, simple observateur.

  2. Sonck Cindy

    Bonjour vous aviez une photo de moi avec écrit « jeunesse precarisé » sur un panneau en velleda puis je l’avoir svp?
    Sonck Cindy

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