Image Image Image Image Image Image Image Image Image Image
Scroll to top

Top

2 Comments

Renaud « play blessures »

Renaud « play blessures »
mm

Après dix ans d’absence, Renaud refait parler de lui avec son nouvel album qui en réjouit plus d’un. Entre petites rengaines et chansons plus profondes, l’homme nous livre son cœur à renfort de couplets joliment impudiques. Mais c’est qui – ou plutôt, c’est quoi – Renaud ? 


 

C’est l’histoire d’un mec qu’on aime profondément depuis bientôt 40 ans. Ce loubard-là, il a survécu au temps qui passe même s’il en a sacrément peur. Il est le survivant d’une époque révolue : celle des Brassens, des Gainsbourg, des Coluche, des Desproges…  Ah, la belle époque où être artiste, c’était incarner un modèle de liberté et d’irrévérence. Renaud est de cette France, d’une France qui s’engage, d’une France qui espère, d’une France qui n’hésite pas à mettre de grands coups de pieds dans la fourmilière. Et aujourd’hui, dans cette contrée désabusée qu’est la nôtre, on aurait bien besoin d’humains comme ceux-là… Le monde est « stone » mais force est de constater qu’il n’y a vraiment plus personne pour avoir le courage de le dire à grand coup de chansons friponnes.

Qui croit encore à la force des mots aujourd’hui ? Et s’il ne manquait que cela ? Quelques mots rebelles pour faire trembler tous les murs ? Et si quelqu’un venait nous bousculer en nous demandant : « Est-ce vraiment ainsi que les hommes vivent ? ». Renaud a longtemps fait ça pour nous, miroir d’une société en mouvement encore un tantinet révoltée. Il avait le chic de nous sortir par ses colères personnelles d’une torpeur assassine, d’une torpeur qui aurait pu anesthésier en nous l’espoir de contester l’histoire. Et pourtant, dix ans qu’il nous laissait sans nouvelles, l’enfoiré, pas même une petite missive histoire de nous rassurer. L’entracte était bien longue, mais on lui avait dit qu’il ne pouvait pas nous quitter de la sorte, on l’avait pourtant prévenu : « Tu peux pas t’casser, on t’aime ».

Poète urbain devant l’éternel, il est de ces voix qui traversent les ans tout en nous transmettant foule de sentiments à chaque disque qui tourne sur la plage de nos souvenirs. Au fil de ses chansonnettes, on brode l’histoire de cet homme touchant et sans filtre qui livre son âme à chaque détour de rime. Et à y réfléchir plus de cinq minutes sur un banc ou ailleurs, je me suis dit qu’on avait tous en nous quelque chose de Renaud : une chanson, un refrain tendrement nostalgique… Après tout, il a construit la bande-son de nos vies. Combien d’enfants se sont endormis au son des premières notes de « Mistral Gagnant » ? Combien d’adolescents, de sales gosses continuent encore de fredonner, que dis-je de vociférer avec fougue et entrain les impertinents refrains d’ « Hexagone » ou de « Laisse Béton » ?

Il est donc revenu dans un vacarme tonitruant, on l’a entendu revenir une fois encore des abysses du désespoir, des brumes anisées qui aveuglent les cœurs blessés. Lui qui a si longtemps confondu le goût des réglisses avec celui du pastis, lui qui a ignoré qu’il ait des douceurs plus amères que douces. On espère ardemment pour lui que sa séparation avec l’alcool est un contrat à perpétuité.

Avec nous, il a partagé ses folies, ses lubies, ses désillusions, qu’elles soient politiques ou bien celles d’une vie, celles que lui ont procurées les hommes, les femmes qu’il a aimées et puis qui l’ont laissé. Ecumant sa discographie, on s’aperçoit, effaré, qu’on a tout vécu avec lui et c’est tellement émouvant. On était là pour ses peines de cœur comme dans ses plus grands bonheurs, dans sa dépression comme du temps de ses convictions. Renaud a su toujours exprimer le cataclysme que provoquaient en lui les injustices, la misère et l’oppression. Dans ses engagements, on peut parler de Bosnie, de baleines, d’Ethiopie, d’Ingrid Betancourt, d’écologie, de « Miss Maggie »… Renaud est en marge et pourtant, le « chanteur énervant » n’a jamais fait plus l’unanimité parce que trop tendre, parce que trop honnête. Avec un homme comme Renaud, la critique est KO.

Certes, ses colères sont désormais plus apaisées, ses critiques moins acerbes, le temps pour cela fait son affaire. Mais ça fait tellement longtemps qu’on le rêvait, qu’on l’inventait ce disque, on en devinait presque ses mots d’amour sincères et maladroits et puis son émotion après les attentats. Cela n’a pas manqué ! Renaud nous livre un objet clair-obscur où il panse comme il peut ses blessures d’homme mûr. Sur une large matière musicale qui va de la douce mélodie au son entêtant et fiévreux d’une guitare sèche, Renaud promène ses cordes vocales vacillantes et d’autant plus touchantes, la gorge encore un peu serrée par ses angoisses. Toujours est-il que l’inspiration a resurgi, c’est ce qui importe désormais. Quelques chansons marquent, il y a le jovial « J’ai embrassé un flic », paradoxe réjouissant pour le petit « anar » des barricades de Mai 68…  Mais surtout, il y a « Héloïse », chanson dédiée à sa petite fille dans laquelle on retrouve la fraîcheur de ses chansons d’antan sur son « jadis » de vieil enfant. Et puis il y a « Mulholland Drive » qui s’avère être une ode à l’escapade, à la liberté, à la route qui ouvre le chemin des possibles et illumine des horizons nouveaux…

C’est peut-être ça la clé de ce nouvel album : l’envie de vivre encore et toujours, d’aller à la rencontre d’un autre lui-même. Ce n’est pas pour rien si sur sa pochette, Renaud semble tenir entre ses mains un phénix. C’est en somme l’album d’une renaissance, d’une résurrection qu’il doit à la puissance salvatrice de l’écriture. « Les Mots » est d’ailleurs son plus beau morceau, il y rend justice à ceux qui sont parfois bleus et qui par la magie d’un stylo vous emmènent vers le haut. « C’est un don du ciel, une grâce / Qui rend la vie moins dégueulasse / Qui vous assigne une place / Plus près des anges que des angoisses » nous murmure-t-il inlassablement. En citant Léautaud, Hugo, Nougaro, en nous parlant du temps qui détruit tout, de « la vie qui est moche » et bien trop courte, Renaud se montre toujours aussi nostalgique. Faut croire qu’il est né mélancolique, condamné à transformer la douleur en or. Le désespoir fait parfois des miracles comme ce jour de 1985 où le mot et la note se trouvent en parfaite harmonie, ce jour où l’artiste voit sa main guider par une sorte de puissance divine jusqu’à produire la chanson d’une vie, la plus belle élégie qui soit, celle du paradis perdu qu’est la joie insolente de l’enfance.

The following two tabs change content below.
mm

Justine Briquet-Moreno

Etudiante à l'Académie ESJ Lille, menant en parallèle une licence de Lettres Modernes. Journaliste en devenir, passionnée par la vie et les mots qui l'animent. Cinéphile et écrivaine à ses heures perdues ...

Comments

  1. Vivien

    Wow, tu as vraiment beaucoup de talent dans l’écriture. Ton hommage est très prenant, tu as su mettre les mots que nous ressentons tous au sujet de ce grand homme.
    Merci pour ce très bon moment que je viens de passer.

  2. Justine

    Jolie surprise, j’avoue ne pas aller souvent sur cette page et pourtant je me soucie de ce que les autres peuvent penser de mes petites interventions. Alors voilà, ça me fait très plaisir et je n’ai qu’un mot qui me vient en tête, il est banal mais éminemment sincère : merci. Merci d’avoir cliqué, merci d’avoir lu jusqu’au bout, merci d’avoir apprécié mes mots, merci enfin de me témoigner tes avis et ressentis, je les garde en tête.

    Amicalement,

    Justine.

Submit a Comment