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Julieta, un conte de l’espoir

Julieta, un conte de l’espoir
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Trois ans après Les Amants passagers, Pedro Almodóvar revient en salles avec Julieta ; un retour au portrait de femme après son récent détour par la comédie. Critique.


 

Julieta s’apprête à quitter Madrid définitivement lorsqu’une rencontre fortuite avec Bea, l’amie d’enfance de sa fille Antía la pousse à changer ses projets. Bea lui apprend qu’elle a croisé Antía une semaine plus tôt. Julieta se met alors à nourrir l’espoir de retrouvailles avec sa fille qu’elle n’a pas vu depuis des années. Elle décide de lui écrire tout ce qu’elle a gardé secret depuis toujours.

 

★★★★☆ – À ne pas manquer

 

« Antía ha elegido su proprio camino y usted no forma parte de él. » Une rupture, dévastatrice. Une fracture continue et béante avec laquelle Julieta doit composer et tenter de construire sa vie malgré le manque. Abandonnée par sa fille, Julieta erre dans les rues madrilènes, à l’ombre des murs où sa fille a grandi, jusqu’au moment où elle décide d’enfouir son passé dans les abîmes de son cœur et d’oublier sa peine en s’installant avec Lorenzo, son nouveau compagnon. La veille de leur départ pour le Portugal, Bea lui annonce qu’Antía pense qu’elle vit toujours à Madrid. La jeune femme lâche tout dans l’espoir de renouer contact avec sa fille.

Julieta est le récit d’une fuite en avant constante, vers ce qu’on s’est efforcé de cacher, aux autres et à soi-même. C’est en se plongeant de nouveau dans ses obscurs souvenirs que Julieta espère trouver la force de retrouver sa fille. La narration mise en place est à ce titre fascinante : la caméra du réalisateur photographie tour à tour majestueusement la torpeur des vagues du nord de l’Espagne quand Julieta, déjà enceinte, rejoint Xoan, son amant d’une nuit ; la chaleur du climat andalou quand elle rejoint ses parents pour leur présenter leur petite-fille ; l’insouciance de Bea et Antía déambulant dans les ruelles de Madrid sous le regard désabusé de Julieta ; l’espoir de cette même Julieta dans ce même Madrid des années plus tard. Almodóvar superpose tout au long du film les trames narratives sans s’emmêler et perdre le spectateur, revenant sur les souvenirs de Julieta à travers la lettre qu’elle écrit à sa fille.

Emma Suárez et Adriana Ugarte – respectivement dans les rôles de Julieta adulte et jeune – crèvent littéralement l’écran. La première par le regard absent et l’air désemparé qu’elle donne au personnage, la seconde par son sourire insouciant, celui d’une femme éprise d’un homme. Almodóvar livre avec Julieta un film où contrastes et contradictions sont omniprésents et saisissants. L’Andalousie de Julieta et la cabane de pêcheur de Xoan ; ces enfants anonymes remplaçant Antía et Bea sur le terrain de basket ; l’amour (pourtant sincère) de Julietta pour Lorenzo et l’immédiateté de sa décision de rester à Madrid. Déjà enfant, la force et l’indifférence d’Antía tranche avec l’anxiété et la passivité de Julieta, comme annonçant déjà la rupture entre les deux femmes.

 

© El Deseo – Manolo Pavón

© El Deseo – Manolo Pavón

 

On retrouve également au long du film les avatars qui font du cinéma d’Almodóvar un art si singulier. Le réalisateur provoque par plusieurs fois une gêne irradiante chez le spectateur, puis exalte la seconde suivante la féminité de ses protagonistes, comme il en a l’habitude. Almodóvar joue de la sexualité et de la pudeur comme peu l’osent, bouscule la bienséance – parfois utilisée abusivement au cinéma – sans jamais tomber dans la vulgarité. Si le film est une réussite, c’est avant tout grâce à ses personnages, dont les sentiments et les états d’âme sont mis à plat, dont la lumière est mise sur l’intime.

Néanmoins, il y a comme un léger sentiment de trop peu au sortir de la séance. Le personnage de Julieta, le désespoir et l’espoir vain de cette dernière, la narration particulière ; le potentiel du scénario est réel, mais contrairement à Volver, Tout sur ma mère ou bien Parle avec elle, le réalisateur espagnol n’exploite pas jusqu’au bout la fibre dramatique, celle qui provoque l’émotion chez le spectateur. Ce dernier parcourt la rechute d’une femme certes attachante et fascinante – le portrait de Julieta est à la hauteur de ce à quoi nous avait habitué Almodóvar – et on ne s’ennuie jamais ; il reste cependant une sensation d’opportunité manquée, de scénario tronqué. Les personnages, leurs regards et les paysages dans lesquels ils évoluent manquent quelque peu d’esthétique et de lumière, à l’aune de la qualité de la filmographie de l’Espagnol. Mais qu’on ne s’y trompe pas : Julieta est un très bon drame, comme on en fait peu. C’est simplement qu’on peut attendre beaucoup d’un Pedro Almodóvar qui nous a habitué à des films tutoyant l’excellence.

 

Même s’il faudrait y ajouter quelques nuances, Julieta démontre encore une fois – s’il le fallait – la maestria d’Almodóvar quand il s’agit de drame aux personnages féminins. Un style dans lequel l’espagnol excelle et dont Julieta est une étoile de plus au tableau. 

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Steve Domer

Responsable de la rubrique Politique. Étudiant à Sciences Po, amoureux de musique rock, cinéphile de temps à autre.
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