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Les Habitants : Depardon sillonne la France

Les Habitants : Depardon sillonne la France
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Le nouveau film de Raymond Depardon, Les Habitants est sorti le 27 avril dernier. Et c’est une grande réussite. Critique.


 

Raymond Depardon part à la rencontre des Français pour les écouter parler. De Charleville-Mézières à Nice, de Sète à Cherbourg, il invite des gens rencontrés dans la rue à poursuivre leur conversation devant nous, sans contraintes en toute liberté.

 

★★★★☆ – À ne pas manquer

 

On ne parle que d’eux. Matin, midi et soir. Les politiques en ont fait leur cheval de bataille. Laurent Delahousse en a fait le titre de sa nouvelle émission. Tous ceux qui régulent l’espace public s’en sont faits les avocats. Chacun prend fait et cause pour eux. Les Français fascinent, mais personne ne semble parvenir à les percer à jour. Comme si la bulle était impénétrable, la masse trop compacte, les sujets trop difformes. Racistes et tolérants. Dociles et insoumis. Enchantés et malheureux. Paradoxaux, sinon contradictoires. Et insaisissables, avant tout.

Ce constat, Raymond Depardon l’intègre et l’évacue en deux mots : Les Habitants. Non pas « Les Français », trop éculé par les politiques, trop ambitieux. Seulement « Les Habitants », les résidents d’une nature qui magnifie leurs nuances. Son choix des mots révèle d’avance une prise de position : ceux qu’il filme, ses « sujets », ne forment pas une matière homogène dont il serait possible de dégager des positions unanimes, des convictions typologiques ou des traits communs. Ils sont un tout en porte-à-faux. Les points de rencontre existent, évidemment (la mythification des temps passés et l’incertitude du lendemain, surtout). Seulement, la « majorité » n’existe jamais. Les uns sont unis aux autres par une seule chose : la différence.

Voilà pour la fin. Le moyen ? Inviter deux personnes, choisies au hasard, dans la rue, à poursuivre leur conversation devant une caméra, assis face à face dans une caravane. Les plans sont fixes. Seuls changent les corps, les ossatures, des deux côtés de la table, et la toile de fond, le cadre de la vitre de la caravane, où le cours des choses perdure. Ça et là quelques fioritures, quelques notes d’Alexandre Desplat, quelques instants sur les routes, pour rendre ses petites quatre-vingt-quatre minutes plus légères qu’elles ne le sont déjà. Mais l’essentiel est ailleurs : les conversations, les histoires, les galères de chacun. L’association des contraires.

Documentaire oui, neutralité pas vraiment. Le protagoniste le plus discret du film ? Le montage. Celui qui donne du sens aux récits, qui cristallise les angoisses. Qui politise, aussi, le propos : les noirs « gueulent », ne « parlent pas français » ? La séquence suivante répond : un jeune couple noir discute mariage et robe blanche, dans la langue de Molière et avec la plus touchante des humanités. Cette manière d’injecter de la tendresse dans les veines des rancœurs les plus pures, de désamorcer par l’absurde les sujets les plus casse-gueules (la religion, la politique, qui sont pourtant loin d’être au cœur du métrage) est aussi la grande réussite du film, l’une de ses meilleures et de ses plus courageuses idées. On imagine alors le hors-champ, ce que le film ne montre pas mais suggère, les avants, les après, les petits riens qui les traversent tous. C’est humain, mais aussi très cruel, sans aucune complaisance ni condescendance : la bêtise, l’ignorance surgit aussi, parfois, comme un constat d’échec à voir dans une population une présomption qui ne lui sied pas.

 

Les Habitants marche sur un fil – celui de l’empathie – là où d’autres auraient marché sur des œufs. D’aucuns doutent de sa substance, elle est la plus belle de ses forces. Qu’en tirer ? Rien, sinon eux. Et l’amour, surtout. « I love you ».

 

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Pablo Maillé

Rédacteur en chef
Rédacteur en chef. Étudiant à l'Académie ESJ Lille et en licence de science politique. Pour un an en échange universitaire à la Sungkyunkwan University de Séoul.

Comments

  1. votre article est très beau, très sensible et si juste
    merci

    Claudine Nougaret et Raymond Depardon

    • Pablo Maillé

      Merci beaucoup !

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