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« The Neon Demon », la beauté au scalpel

« The Neon Demon », la beauté au scalpel
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Le nouveau film de Nicolas Winding Refn, le réalisateur de Drive et Only God Forgives, est sorti en salles cette semaine. Critique.


 

Une jeune fille débarque à Los Angeles. Son rêve est de devenir mannequin. Son ascension fulgurante et sa pureté suscitent jalousies et convoitises. Certaines filles s’inclinent devant elle, d’autres sont prêtes à tout pour lui voler sa beauté.

 

★★★★☆ – À ne pas manquer

 

On savait son cinéma violent. On l’imaginait viril. Sur ce dernier point, on avait tort. À force de convier les Mads Mikkelsen, Tom Hardy et Ryan Gosling à tourner sous sa houlette, Nicolas Winding Refn s’était fait une réputation : celle d’un cinéaste idolâtre des rôles masculins, fasciné par les physiques d’hommes. Il lui aura finalement fallu vingt ans pour atteindre l’émasculation. Pas l’émasculation totale, car ici les personnages masculins existent bel et bien (ils sont en fait trois, dont un seul subversif) ; mais une surprenante et sans doute nécessaire permission donnée aux femmes de s’engouffrer, cette fois pour de bon, dans sa filmographie.

Avec The Neon Demon, le Danois vise le diktat de la beauté : quand une jeune fille même pas majeure, d’une pureté et d’une beauté froides, débarque à Los Angeles avec pour projet de se lancer dans le mannequinat, une série d’obstacles et de concurrentes se placent en travers de son chemin. Jesse va devoir y faire face. On pense alors, devant les déambulations dévorantes d’Elle Fanning, à cette citation de Baudelaire (qu’il faut ici prendre à revers) : « Le beau est toujours bizarre. Mais je ne veux pas dire qu’il soit volontairement, froidement bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. » C’est précisément ce que devient, à mesure que le film avance, le personnage de Jesse : un monstre sorti des rails de la vie.

L’une des premières et des plus étonnantes pistes de The Neon Demon est de convoquer l’absurde : il y a cette scène où Gigi, l’une des concurrentes de Jesse, énumère toutes les opérations chirurgicales qu’elle a subi — parce qu’il faut rester belle, bien sûr. « Pourquoi ? » lui demande-t-on naïvement. « Pour pouvoir me faire une queue de cheval », répond-elle sur le ton du truisme, comme si on lui avait demandé combien font deux et deux. Le film sublime ces instants par une tension sourde, qui le parcourt constamment, jusqu’aux explosions, récurrentes, soudaines : on éclate des vitres, on défonce des portes, on mord des mains.

Le reste est encore plus fascinant. Un formidable (et très court) plan fixe, en retrait, fait office de double invitation à la dévirginisation : un grand noir occupe les trois quarts de l’écran, à droite. L’autre partie est constituée d’un rideau gris sombre que le personnage de Ruby traverse. Jesse est derrière elle, fait timidement un pas, hésite à la suivre. Ruby resurgit la chercher, et l’emmène par la main dans la pénombre. Tout est là : non seulement pour elle, car c’est ici qu’elle découvre de quoi son aventure sera faite ; mais aussi pour le spectateur, qui voit là la prémisse des plus majestueuses séquences qui suivent.

Au milieu de ces plastiques si beaux mais si lisses, surgissent des images (le plus souvent complétées par l’électro psyché de Cliff Martinez, lui aussi remarquable) qui restent longtemps en tête, parfois grâce à ce qu’elles suggèrent — un puma dans une chambre ou le visage de la superbe Jena Malone couvert de paillettes et de sang. De là, faire de The Neon Demon un film à thèse, une dénonciation définitive et pleine de certitudes du monde de la mode relèverait du contresens. C’est exactement l’inverse : Nicolas Winding Refn soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses ; et préfère soigner ses références — dont une, sublime, à American Beauty, quand Jesse tombe à la renverse sur un tapis rouge, un bouquet de fleurs à la main. Si, dans ce passage-ci, c’est bien Elle Fanning (qui a quelque chose de Rosamund Pike) qui subjugue le plus, Jena Malone, dans le rôle de Ruby, est sans conteste sa rivale la plus épatante, qui trouve sa grâce dans une séquence de masturbation des plus étourdissantes et des plus folles.

 

À la manière d’un long et puissant cauchemar dont on se réveille étourdi mais envoûté, The Neon Demon — vertigineux passage au scalpel de la beauté contemporaine — ravive la flamme d’un cinéma fascinant, magnétique et démentiel. Indélébile. Comme la beauté, comme le sang.

 

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Pablo Maillé

Rédacteur en chef
Rédacteur en chef. Étudiant à l'Académie ESJ Lille et en licence de science politique. Pour un an en échange universitaire à la Sungkyunkwan University de Séoul.

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