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Tribune : Orlando, ou la nouvelle loi du mort-kilométrique

Tribune : Orlando, ou la nouvelle loi du mort-kilométrique
Fatou Ndella Ndiaye

Qu’est-ce que le mort-kilométrique ? C’est cette loi cyniquement invoquée par les journalistes lorsqu’il faut justifier qu’une catastrophe suscite plus d’attention médiatique que d’autres. Car les morts ne sont pas des morts, mais des appâts que les médias agitent sous le nez capricieux de l’audience, pour faire du chiffre : il y a donc les bons appâts, ceux qui correspondent à un agenda politique, renforcent les psychoses d’insécurité, d’exclusion, et les mauvais appâts, les petits vers au fond du panier, jugés trop petits pour attirer les poissons. Une loi jugée dure, mais que le travail impitoyable de sélection de l’information rend parfois nécessaire.


 

Du moins, c’est ce qu’on pouvait penser, jusqu’à dimanche dernier, quand une boîte de nuit gay à Orlando (Floride) est frappée par le mal qui gangrène l’Amérique depuis des décennies : pas le terrorisme islamiste, non, mais le second amendement de la Constitution, qui protège le droit fondamental à posséder et à porter des armes.

L’attention particulière portée à ce drame remet en cause la notion de mort-kilométrique, car en effet, comment justifier que l’on s’intéresse plus à un meurtre de masse aux États-Unis, alors que les exhalaisons des cadavres de migrants viennent chaque matin chatouiller les narines de l’Europe, juste à côté ?

D’aucuns rétorqueront : l’habitude. Il y a effectivement des zones du monde où la mort semble avoir pris ses quartiers, où les victimes sont si nombreuses et indénombrables que le reste du monde s’en est progressivement désintéressé. Les États-Unis en font partie, avec en moyenne deux tueries de masse par mois depuis 2009 : juste avant Orlando, il y avait San Bernardino, et Charleston, juste avant. Et lorsque l’on songe que ces massacres ne représentent qu’un infime 1% de la totalité des homicides par arme à feu, on comprend pourquoi la ville de Chicago a pris le doux surnom de « Chiraq », car la violence a fait plus de morts dans cette ville du nord-est du pays que parmi les soldats américains en Irak.

Mais alors, pourquoi tant d’intérêt médiatique pour un mass shooting comme il y en a eu tant d’autres ? Est-ce l’attrait irrésistible du scénario – une violence commise par un individu dont le nom sonne « musulman » ? Est-ce le fait qu’une minorité sexuelle en était la cible ? Mais quand bien même, comment expliquer alors que partout le monde, des individus sont harcelés, violentés ou tués pour leur orientation sexuelle, entre autres raisons, dans un silence presque total ? Quelle est la part de réalité et où commencent les échafaudages médiatiques ?

Quels sont les morts « intéressants » et les morts dont on peut dire qu’on s’en fout ? Quels morts sont politiques, victimes du terrorisme, et quels morts sont fortuits, victimes de la folie fugace de celui qu’on aime appeler le déséquilibré ?

À ces questions, il n’y a que des embryons de réponses, mais ce n’est pas ce qui compte : au moins nous permettent-elles de lancer un regard plus éclairé sur des systèmes médiatiques qui nous dictent ce que l’on dit, ce que l’on tait, ce et ceux que l’on ignore.

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Fatou Ndella Ndiaye

Comments

  1. Vrignaud Mélanie

    Bonjour, je ne suis pas entièrement d’accord avec votre article. Vous avez absolument raison sur le fait de dénoncer – si je puis dire – la notion de mort kilométrique, néanmoins, d’après moi, l’exemple de la tuerie d’Orlando n’est pas le meilleur exemple. En effet, lorsque l’on regarde les journaux télévisés, cette dernière n’a fait la Une uniquement durant les trois jours suivant, ce qui est relativement peu, en comparaison des attentats de janvier et novembre 2015 de Paris. Les journaux, tant écrits que télévisés, au plus proches de ces attaques, en ont parlés, et ont multipliés les reportages à ce sujet durant – si je ne m’abuse – au moins un mois. La tuerie d’Orlando quant à elle, n’a été l’objet d’articles que furtivement, alors que le nombre de victimes est tout aussi impressionnant. Alors pourquoi, pourquoi la communauté médiatique française a-t-elle accordée si peu d’importance à ce massacre ? Les Etats-Unis me direz-vous, sont de l’autre côtés de l’Atlantique, et une cinquantaine de victimes, issus d’une minorité sexuelle, ce n’est pas tant que ça finalement. Ou est-ce à cause – ou grâce – à une actualité française plus rémunératrice – Euro 2016 – que les médias nous ont passés sous silence le mass shooting le plus meurtrier des USA ?
    Je suis entièrement d’accord avec vous sur le fond de l’article, selon lequel certains « morts » valent la peine d’être mis en avant médiatiquement, tandis que d’autres sont passés sous silence. Les migrants font effectivement partie de ces victimes que l’on oublie au quotidien, et dont la postérité médiatique immédiate est désormais passée, ce qui est très regrettable. Finalement, la sélection des médias est soumise – comme notre société – à la nécessité de répondre à l’instantanéité de l’information, quitte à oublier que l’on a à faire à des humains, sensibles, chacun méritant que l’on se souvienne d’eux, et qu’ils n’ont pas demandés à mourir.

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