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Daech, une mise à jour totale

Daech, une mise à jour totale
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Il est presque midi quand, le 16 juillet 2016, l’État islamique (EI) revendique enfin l’attaque au camion qui a sévit à Nice 36 heures auparavant. Une revendication attendue et confirmée par certains signes qui permettaient d’établir un lien entre l’organisation terroriste et Mohamed Lahouaiej Bouhlel, leur dernier bourreau en date. Cité par l’agence de presse de l’EI comme un « soldat du califat », ce trentenaire de nationalité franco-tunisienne peut-il être considéré comme un homme radicalisé, semblable à ses prédécesseurs ? Comment explique-t-on que cet homme de 31 ans, connu des services de police pour des seuls faits de droit commun, soit passé à l’acte si rapidement ?


 

Certains signes montraient déjà l’empreinte de l’EI dans le mode opératoire choisi. Cependant, plusieurs autres éléments laissent penser que Mohamed Lahouaiej Bouhlel n’avait pas, comme son type d’attentat, grand chose à voir avec les précédents bourreaux. Ils traduisent un nouveau type de terroriste, une nouvelle méthode d’enrôlement et de passage à l’acte, inspirant déjà la crainte des services de renseignements.

 

L’attaque au camion, nouvelle méthode en vogue

 

Un jour et demi. 36 heures. C’est autant d’heures d’enquête, d’attente, de questionnements et de souffrance qui ont constitué l’incompréhension quant à l’origine de l’attentat ayant secoué la Promenade des Anglais jeudi soir. Bien sûr, le suspect numéro un restait l’EI, par les nombreux signes qui rapprochaient Mohamed Lahouaiej Bouhlel de l’organisation et de son mode opérationnel. Et par ce dernier, le conducteur du « camion fou » s’inscrivait dans la lignée de la stratégie de l’EI.

En premier lieu, on constate le succès grandissant de l’attaque au véhicule, notamment piégé, chez l’organisation terroriste ces derniers mois au Moyen-Orient. De l’explosion d’un camion frigorifique sur un marché de Bagdad en août 2015 dans un quartier chiite, à une autre même attaque à un checkpoint au sud de la capitale irakienne en mars dernier, tous deux revendiqués par Daech. Et si attaquer la foule comme à Nice avec un camion dépourvu de bombes se fait rare au Moyen-Orient, ce genre d’attaque revient souvent – comme le démontre le dernier attentat en Irak dans le quartier très fréquenté de Karrada.

Ce type d’attentat fut notamment expérimenté et popularisé lors de la prise de Ramadi en mai 2015, ville stratégique et symbole de l’apogée de l’EI à l’époque. La raison de son succès ? Il facilite la prise de positions stratégiques en forçant les barrages et les points de contrôle, et en facilitant l’explosion de positions gouvernementales adverses. L’attaque au véhicule était aussi prôné depuis un certain temps par les grandes figures de l’EI, comme par son porte-parole qui, en 2014, assénait : « [retrouvez-vous] seul avec un infidèle français ou américain et fracassez-lui le crâne avec une pierre, tuez-le à coups de couteau, renversez-le avec votre voiture… ». La magazine de l’organisation terroriste Inspire avait également publié un article intitulé « Le véhicule faucheur ultime », où étaient expliquées les différentes étapes de ce mode opératoire.

 

Une stratégie de surprise

 

En outre, ce mode opératoire révèle et confirme certains aspects de sa stratégie. Une stratégie qui consisterait à changer à chaque fois de type d’attaque, de l’attaque à l’arme blanche au kamikaze (avec la première femme kamikaze sur le sol français en novembre 2015), du kamikaze au véhicule. Le but de cette tactique : désorganiser et rendre confus les services de renseignement, policiers, militaires et médicaux dans leur traitement de l’attaque. En attestent les témoignages des services médicaux niçois au journal Le Monde le 15 juillet dernier : « Au début, c’était un peu la sidération, puis les choses se sont mises en route. On avait vu tous les cas de figure, des attaques d’armes à feu, d’armes blanches, d’armes chimiques, des explosions, mais pas un attentat avec un camion. » Et de montrer les effets de cette dite stratégie par rapport aux attentats du 13 novembre de nature encore différente : « La gestion n’a rien à voir. On n’a pas, comme à Paris, de très nombreux blessés par arme à feu dont l’état va s’aggraver très vite et qui doivent passer au bloc de manière extrêmement urgente. Cette fois, les blessures étaient soit très graves d’emblée, soit des polyfractures qui pouvaient attendre un peu, mais aucun cas évolutif. »

Une méthode soulignée il y a peu dans un rapport publié par Patrick Calvar le 5 juillet : « Je suis persuadé qu’ils [les terroristes] passeront au stade des véhicules piégés et des engins explosifs, et qu’ainsi, ils monteront en puissance. Nous savons très bien qu’ils vont recourir à ces modes opératoires : ils ont bien vu les effets provoqués par une opération massive dans des lieux où est rassemblée une foule importante ».

 

Le nouveau terroriste

 

Mais autre que la facilité à frapper sur le sol français et le caractère inédit de l’attaque, c’est un nouveau genre de terroriste, incarné par Mohamed Lahouaiej Bouhlel, qui a émergé en cette nuit de fête nationale. Première particularité : il agit seul. Au moment où cet article est écrit, aucun complice ou commando n’a été identifié. On a ici affaire à un véritable loup solitaire. C’est une rupture dans les attaques de Daech, car on constate que de moins en moins de terroristes agissent seul depuis Mohammed Merah, notamment ceux se revendiquant des rangs de l’EI. Les terroristes agissent le plus souvent sous forme de commandos comme l’ont démontrées les attaques du 13 novembre, les logisticiens étant même sur le terrain, ce qui ne semble pas être le cas ici, ni même nécessaire, car il n’y a désormais plus plusieurs groupes à coordonner mais un seul homme. C’est une véritable économie de moyens financiers, humains et matériels (un camion se suffit à tout un arsenal de guerre, en atteste le seul pistolet que l’assaillant possédait).

 

Absence de signe distinctif

 

Mohamed Lahouaiej Bouhlel n’a pas présenté non plus de signe revendicatif traduisant son appartenance à une quelconque organisation terroriste. En effet, pas de drapeau, ni de « Allah Akbar ». Comme lors des précédentes attaques comme notamment avec Amedy Coulibaly, le tireur de Montrouge en janvier 2015, les acteurs des attaques laissent habituellement une trace, un testament ou parfois une vidéo lors de laquelle ils prêtent allégeance à l’EI.

Dans le cas de Nice, rien de tout cela, aucune trace. Cet évènement s’inscrit dans un nouveau genre, tout en rendant confus médias et opinion publique sur l’origine de l’attaque. Cette absence de signe distinctif va de paire avec le long délai de la revendication, d’un jour et demi cette fois-ci contre quelques heures après le 13 novembre. Tout cela dans le même objectif d’installer l’incompréhension, comme si le futur dépendait de la décision des terroristes. Ce fait de « jouer avec les émotions et avec les médias est remarquable », affirme Jean-Pierre Filiu, spécialiste du Moyen-Orient sur France Info.

 

« Il se foutait de la religion »

 

Un autre aspect qui le distingue définitivement de ses prédécesseurs : l’absence de religion. Selon ses voisins, l’assaillant se « foutait de la religion », « mangeait du porc, buvait de l’alcool et fumait du shit », alors que les signes de la radicalisation constituent le plus souvent une escalade de la pratique religieuse. La barbe pour les hommes, le port du voile pour les femmes, une véritable plongée dans le Coran et l’islam ont jusqu’ici constitué le noyau de la radicalisation, un motif crédible et une étape inévitable vers l’endoctrinement et le passage à l’acte.

N’allant jamais prier, il n’a également jamais été vu dans une mosquée dite radicale ou salafiste, où dans la plupart des cas, se rencontrent de nombreux djihadistes en devenir. Cela représente souvent un passage inévitable pour s’intégrer à un groupe de « soldats du califat ». En outre, si prendre un non-religieux montrait une fois de plus l’absence de lien entre l’islam et Daech (si cela n’était pas déjà assez clair), cette absence de religieux chez le franco-tunisien permettait surtout de ne pas éveiller les soupçons de son entourage, souvent synonymes d’alerte envers les services de police.

 

Seuls des faits de droits commun

 

Connu des services de police et de justice pour quelques faits de droit commun qui faisaient de lui un petit délinquant de base (menaces, violences, vols et dégradations commis entre 2010 et 2016, selon le procureur de Paris), ce père de famille n’était pas pour autant « fiché S », car inconnu des services de renseignement. Ce statut le situe à l’opposé des derniers djihadistes impliqués dans des attentats, auparavant la plupart du temps connus des services de renseignement pour une mise en contact avec des réseaux terroristes ou pour un projet de départ en Syrie. Avec une surveillance accrue ces derniers mois ces fichés S, Mohamed Lahouaiej Bouhlel représentait la personne idéale pour commettre un attentat sans être inquiété par les services de renseignement.

 

Tout seul et « déprimé »

 

Mais il manquait une chose à cette personne pour qu’elle soit prête à commettre l’irréparrable. Il lui manquait une certaine démence pour être docile et ce sentiment de n’avoir plus rien à perdre. Ce sentiment régnait en maître chez Mohamed depuis quelques temps. Père de famille séparé, en difficile situation financière, seul et montrant une certaine fébrilité psychique, il semblait être un homme qui, à défaut d’avoir raté sa vie, ne voulait pas rater sa mort. Déséquilibré mental selon ses voisins du 12ème étage, dans un immeuble de l’est de Nice, il est vu comme un homme extrêmement fermé, ne répondant pas aux « bonjour » de ses voisins, auteur de certaines crises selon l’un d’eux : « Quand il s’est séparé de sa femme, il a déféqué partout, trucidé le nounours de sa fille à coup de poignard et lacéré les matelas ». « Son épouse avait demandé le divorce suite à une altercation violente », ajoute-t-il.

Une fébrilité psychologique dont l’EI semble avoir largement abusé. Ici, le terrain était déjà fertile et préparé, la labour de l’endoctrinement n’était presque plus nécessaire. Mohamed était déjà fou, prêt à passer à l’acte. Il ne suffisait plus qu’à l’y convaincre, à lui trouver un motif. C’est ici que la radicalisation intervient, par une juxtaposition du modèle terroriste dans la folie du futur tueur. L’islam n’ayant pas vraisemblablement eu de place importante dans sa vie, il reste à savoir s’il fut convaincu par un autre motif. D’autre part, ces troubles psychiques aussi évoqués par son père (montrant qu’ils étaient bien réels) expliquent la vitesse à laquelle ce tueur a pu être radicalisé, sans doute par Internet. L’avenir nous dira par quel moyen il a été mis en contact avec des djihadistes.

La différence principale entre Mohamed Lahouaiej Bouhlel et les anciens auteurs d’attentats en terrain franco-belge, c’est le type de leur déficience : quitte à ne plus prendre des gens déjà fébriles socialement ou intellectuellement, on choisit ceux déjà faibles psychologiquement. Et c’est notamment ce qui fait en eux leur plus grande force : leur isolement, leur solitude et leur imprévisibilité.

 

Ce nouveau type de radicalisation express et de nouveau tueur complètement imprévisible, sans signe préventif et capable de frapper à tout moment pourrait constituer la prochaine arme de Daech. Avec un nouveau type de revendication, un nouveau type d’attaque (au véhicule cette fois-ci) et un nouveau type de tueur, l’EI s’inscrit une fois de plus dans sa stratégie de surprise citée plus haut. Ainsi, il n’y a plus vraiment de moyens de discerner les futurs assaillants s’ils ne présentent pas les critères actuels des fichés S. En ce moment, Daech démontre sa capacité à avoir toujours une longueur d’avance et sa capacité à contourner le système, terrifiante de réalisme.

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Mathieu Hennequin

Etudiant en L3 Sciences-Politiques et en journalisme, en échange à Beyrouth. Passionné de Moyen Orient, de géopolitique et de raclette.

Comments

  1. MrPatat

    Tu devrais quand même te renseigner sur l’expression « Allah Akbar » qui doit être énoncée au moins plusieurs milliards de fois par jour à travers le monde et qui ne veut juste dire « dieu est grand ». Si c’est un signe de radicalisation, autant mettre les millions de musulmans en taule…
    Sinon, article assez bien construit dans le fond. On sent bien la rupture dans l’histoire de DAESH et nous entrons désormais dans la deuxième phase, celle où l’organisation terroriste ne sert plus à grand chose, les graines sont plantées, les pays terrorisés vont s’effondrer sur eux-même en réagissant exactement comme l’EI le voulait : la haine et le rejet de l’autre. L’hystérie de ces 2 derniers jours nous le démontre…

    • Mathieu Hennequin

      Oui bien sûr que je sais que ça n’est pas seulement un signe terroriste au départ. Ce que je voulais dire, c’était que c’est un signe de revendication sur les lieux de l’attaque, un signe d’appartenance à l’EI qui permet de définir l’origine de l’attaque 🙂
      Et oui pour le reste c’est exactement ça ! Merci pour votre commentaire en tout cas 🙂

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