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Jack Fereday : « Avec le Brexit, l’Europe perd un contre-pouvoir »

Jack Fereday
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Le Brexit, une victoire du populisme et de la xénophobie ? Caricatural, répond Jack Fereday, pour qui les véritables raisons de l’euroscepticisme britannique sont à chercher du côté d’une longue tradition parlementariste. Diplômé en philosophie politique, journaliste indépendant travaillant au service anglais de RFI, il est surtout un britannique expatrié en France, bien placé pour nous aider à comprendre les malentendus entre l’Union européenne et les sujets de Sa Majesté. Interview.


 

Il y a presque un an, tu avais publié un article dans Philosophie Magazine dans lequel tu défendais l’idée que le « Brexit » n’était pas un phénomène isolationniste ou xénophobe, mais lié à la tradition politique britannique. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

Il faut comprendre l’importance au Royaume-Uni de ce que l’on appelle le « déficit démocratique », c’est-à-dire le manque de contrôle parlementaire sur les lois promulguées par Bruxelles. C’est une critique courante sur tout le continent, mais elle est particulièrement virulente outre-Manche en raison de la tradition parlementaire de ce pays.

Au Royaume-Uni, depuis les premiers philosophes libéraux du XVIIème siècle, le parlement est conçu comme le garant des droits individuels contre un pouvoir étatique trop contraignant. Elle doit donc jouir d’une souveraineté absolue. Le philosophe Edmund Burke, le père fondateur des conservateurs britanniques, fustigeait l’ardeur liberticide des révolutionnaires français, pour qui l’État se devait d’imposer une volonté générale, théorisée quelques années plus tôt par Jean-Jacques Rousseau.

Aujourd’hui, certains héritiers de John Locke et de Burke sont sceptiques vis-à-vis du grand projet d’une Europe politique, car à cette échelle, la démocratie ne peut qu’être indirecte, c’est-à-dire passer par une Commission non élue et des administrations nationales qui ne sont plus tenus de consulter leurs peuples respectifs.

 

À t’écouter, on a l’impression que la crise actuelle était inévitable…

On aurait pu l’éviter, si la construction européenne avait été plus démocratique et si l’on avait cherché plus tôt à s’entendre sur une conception commune du projet. Au lieu de cela, on a construit l’Union européenne sur la base d’un malentendu historique.

Certains europhiles aiment citer Winston Churchill quand, au lendemain de la guerre, il appelait à la création des « États-Unis d’Europe » pour mieux faire face au bloc soviétique. Mais Churchill n’a pas dit que le Royaume-Uni devrait en faire partie ! Traité après traité, l’Europe a marché aveuglément vers une plus grande intégration politique, sans que le peuple britannique soit consulté. On en paye aujourd’hui le prix.

 

On a vu beaucoup de médias expliquer le résultat du référendum en sous-entendant que les électeurs n’étaient pas assez éduqués, mal informés sur la réalité de l’Union européenne et malmenés par les sirènes du populisme. Penses-tu sincèrement que les électeurs ont voté pour les raisons philosophiques que tu décris ?

Je trouve aberrante l’idée qu’il faudrait posséder un diplôme universitaire pour exprimer une opinion légitime et que certains seraient trop bêtes pour pouvoir voter correctement.

La compétence d’un électorat n’est pas fonction de ses diplômes, mais de sa capacité à s’engager dans un débat libre. C’est là l’idée de délibération collective que défendent nombre de philosophes libéraux, comme Jürgen Habermas. Je la trouve bien plus édifiante que le paternalisme républicain, encore très répandu en France, où l’on préfère taxer une question de populiste que d’essayer d’y répondre.

C’est facile de décréter que la moitié de la population vit dans l’ignorance. Mais sur les sujets de désaccord, on a toujours tendance à penser que le camp d’en face est mal informé. Les eurosceptiques diront la même chose.

 

Mais on voit bien que la question de l’immigration a été centrale dans la campagne des pro-Brexit…

Oui, l’immigration a joué un rôle déterminant et il est évident que de nombreux électeurs, notamment ceux qui soutiennent UKIP, ont peur de l’arrivée massive d’étrangers en Angleterre. Mais pour beaucoup d’autres, la volonté de contrôler ses frontières ne signifie pas que l’on doive se fermer sur le monde.

Si c’était le cas, on pourrait faire le même procès de xénophobie à l’Union européenne, qui contrôle bien ses frontières avec l’Afrique et la Turquie !

Dans son discours au lendemain du référendum, Boris Johnson a répété qu’il était favorable à l’immigration. Il a même appelé à une amnistie pour les sans-papiers travaillant au Royaume-Uni depuis de nombreuses années. Mais pourquoi faudrait-il réserver un traitement de préférence aux nationalités européennes ? Lorsqu’on la regarde de plus près, on voit bien que là aussi, la question de l’immigration est plus complexe qu’elle n’y paraît, car elle concerne la vision que se font les Britanniques de leur place dans le monde.

 

Au lendemain du vote, Sylvain Courage écrivait dans le Nouvel Obs : « Un Londonien partage plus de valeurs et de communauté de destin avec un Parisien, un Milanais, un Berlinois ou un New-Yorkais qu’avec un agriculteur du Devon. » Est-ce qu’on peut encore trouver du sens dans le concept d’État-nation aujourd’hui ?

C’est évidemment la grande question qui sous-tend la crise politique que nous vivons. Parce que derrière le rejet d’une union politique en Europe, il y a la volonté de conserver le modèle national, avec un parlement souverain. L’idée n’est plus tellement à la mode, au sortir du XXème siècle et de ses horreurs… Mais on ne s’en débarrasse pas si facilement, car passée les frontières de la nation, la démocratie semble se heurter à un problème de représentation.

Emmanuel Kant a bien formulé ce problème, lorsqu’il envisageait l’hypothèse d’un gouvernement mondial comme solution aux guerres entre États. Un tel gouvernement, selon Kant, serait soit inefficace – car il obtiendrait peu de consensus entre les divers peuples et cultures –, soit tyrannique – car il devrait imposer ses lois sans se soucier du consentement de tous ces peuples. À l’échelle d’une nation, les clivages sont déjà difficiles à résoudre ; à l’échelle supranationale, cela relève d’une utopie dangereuse.

Il est possible que dans cent ans, nous soyons tous Européens ; ou mieux, que nous soyons tous Humains. Mais en attendant, je partage le scepticisme libéral d’Edmund Burke, qui tenait en horreur l’aspiration jacobine à imposer une nouvelle culture politique ex nihilo.

 

Toi, à titre personnel, tu étais pour ou contre le Brexit ?

J’étais contre, car je trouve dommage de jeter le bébé avec l’eau du bain ! Je ne pense pas que l’idée de l’Europe appartienne à qui que ce soit en particulier et qu’il faille en abandonner la conception aux protagonistes d’une union politique toujours plus étroite.

Les Britanniques apportaient une vision alternative qui me paraissait intéressante et que de nombreux citoyens partagent à travers l’Europe. En partant, ils abandonnent le projet à l’Allemagne et à la France, comme si l’Union européenne appartenait aux fédéralistes. Avec le Brexit, l’Europe perd un contre-pouvoir au couple franco-allemand. Concernant le pluralisme des idées, c’est une grande perte, que l’on ressentira partout où l’on se bat pour une autre vision de l’Europe, de l’Italie à la Grèce, ainsi qu’aux Pays-Bas.

Je ne partage pas le défaitisme des militants pro-Brexit. Malgré ses failles, j’aime l’Union européenne, où j’ai voyagé et vécu durant toute ma jeunesse. J’aime les opportunités d’échange qu’elle permet et je pense qu’elle méritait qu’on se batte pour la réformer.

 

On a eu des titres de presse vraiment catastrophistes, allant jusqu’à dire que c’était la fin pour le « Royaume désuni », ou encore que les jeunes s’étaient fait confisquer ce vote par les séniors. Tu n’es pas un peu atteint par ce « Brexit regret » ?

Le catastrophisme n’est pas un état d’esprit très britannique ! Je ne suis pas économiste et, de toute façon, je doute que les économistes sachent comment les choses évolueront dans le long terme. Cela dépendra en partie de l’attitude des dirigeants européens, qui pourraient réagir avec plus ou moins de rancœur…

Mais d’un point de vue philosophique, une question me taraude depuis le début : lors d’un référendum historique comme celui-ci, tous les analystes partent du présupposé qu’il existe une bonne et une mauvaise réponse, et qu’il faut à tout prix choisir la bonne… Mais je ne suis pas sûr que cela soit le cas. Parfois un choix se fait entre deux chemins, qui mèneront dans deux directions différentes, chacune avec ses propres embûches et récompenses.

Ignorant tout de l’avenir, je suis plutôt optimiste. Je pense que même s’il en ressort affaibli à court terme sur un plan économique et géopolitique, le Royaume-Uni est peut-être en train de se forger un destin unique, entre l’Europe et le reste du monde, comme il l’a toujours fait.

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Numa des Borderies

Journaliste indépendant