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L’insoutenable sentiment de déjà-vu

L’insoutenable sentiment de déjà-vu
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Hier soir, à Nice, en France, en juillet 2016, un homme est donc, une nouvelle fois, passé à l’acte. Un homme était prêt à tuer au hasard dans la rue. Un homme s’est levé la mort dans l’âme. La sienne, et celle des ses cibles. Le nouvel épisode d’une triste série, toute récente mais déjà interminable, dont on a oublié le pilote, dont on ignore encore le terme et les échéances.


 

L’insoutenable sentiment de déjà-vu, la douloureuse exclamation du « Putain, ça recommence », ou du moins réaliste « Putain, ça va pas recommencer ». Hier, tout a recommencé. Les cris, les morts, les tirs. Les corps, les urgences, les hôpitaux. Les alertes infos, les éditions spéciales, les tweets en pagaille. Les rumeurs, les récups’ dégueulasses, les images de trop. Les donneurs de leçons, ceux qui l’avaient prévu, les solutions miracles. Les conditionnels, les « peut-être », l’incertitude. L’enquête qui démarre. Le bilan qui s’alourdit. Et la peur qui revient. L’indicible, l’absurde, qui galope tel un habitué. Le nouvel épisode d’une triste série, toute récente mais déjà interminable, dont on a oublié le pilote, dont on ignore encore le terme et les échéances.

Hier soir, à Nice, en France, en juillet 2016, un homme est donc, une nouvelle fois, passé à l’acte. Un homme était prêt à tuer au hasard dans la rue. Un homme s’est levé la mort dans l’âme. La sienne, et celle des ses cibles. Autant qu’il le pouvait, le plus étant le mieux. 84, à l’heure où nous écrivons ces lignes. 84 innocents, dont 10 enfants et adolescents. Difficile à conceptualiser, impossible à ignorer, comme à chaque fois. Du bon côté de l’écran, au bout du fil, devant les télés, ce même goût amer, l’étrange sensation d’être démunis, incapables, inutiles. Coupés du monde, car reclus dans nos âmes, dans nos chairs, et en même temps plus proche que jamais de son inextinguible bêtise.

Pour nos jeunes esprits d’occidentaux insouciants, l’invraisemblable est devenu vraisemblable, ordinaire, concret. Nous entendons les râles, les agonies, qui courent des dizaines, des centaines de kilomètres, jusqu’à trouver le creux de nos oreilles inertes, s’en aller aussitôt et recommencer. Nos vies sont (et seront) rythmées par des actes terroristes du même genre et par les mêmes schémas qu’ils entraînent avec eux, c’est un fait. Que nous les vivions par l’intermédiaire d’un écran, d’un proche ou en direct ne change presque rien. Nos vies sont rythmées par le moment où nous en prenons connaissance (le « Quoi ? »), le moment où nous essayons tant bien que mal de réaliser (le « Putain… »), et par celui où nous finissons presque (et c’est le niveau de ce « presque » qui est sans doute essentiel) par oublier (celui-là est inaudible). Ce dernier moment est le plus discret, le plus intangible, le plus étrange, le plus insensé et le plus humain, celui où nous « passons à autre chose », celui où nous reprenons le cours de nos vies comme si rien n’avait changé, alors que tout est chaque fois un peu plus différent. A chaque fois qu’un acte terroriste fait la une de l’actualité comme hier, nous prenons davantage conscience, et acte, de cette idée, celle du « Ce n’est pas fini ». Et nous jonglons alors comme nous pouvons entre deux impératifs, tous deux aussi essentiels : vivre, et prendre conscience.

 

La mort dans l’âme

 

Prendre conscience, d’abord, du risque qu’il y a à sortir dans la rue pour voir un feu d’artifice dans une grande ville. Prendre conscience, ensuite, d’être la cible privilégiée de ce type d’attaques, au hasard, à l’aveugle, dans le tas. Prendre conscience, enfin et surtout, que sa vie peut s’arrêter d’un instant à l’autre, comme ça, sans raison apparente. Prendre conscience qu’il y a « eux », et qu’il y a « nous », mais que la frontière est très poreuse. « Eux », les victimes, les blessés, les morts. « Nous », les rescapés, les miraculés, les « sains et saufs ». Disons-le tout net : en l’état, ceux-là, c’est-à-dire nous, vous et moi, doivent leur salut à la seule chance, au hasard. Le hasard d’avoir décidé de rentrer cinq minutes plus tôt, d’avoir choisi un autre chemin, d’avoir évité la promenade des Anglais pour rentrer parce que bon, c’est un peu trop touristique. Les histoires de ce genre se comptent par milliers.

Concevoir donc que, s’il n’y avait qu’une seule chose à garder, à un degré très personnel, de ces expériences-là, ce serait ce fil invisible qui se tisse doucement, dès les premières minutes de l’attaque, entre ce « eux » et ce « nous ». Entre eux et nous, ce tissu cousu d’or pâle et frêle comme nos cœurs est celui de la conscience. Celui qui nous lie les uns aux autres, qui fait que nous ne sommes pas seulement des individus, mais, ensemble, un « tout », une masse difforme, imparfaite certes, mais une masse tout de même. Et si cette conscience dont il est question ici est toujours individuelle, elle n’est pas nécessairement individualiste. La nôtre est extraordinaire, nous nous devons d’y croire, sinon de faire semblant. D’en prendre conscience, justement. Malgré nous, malgré notre assommante fatigue, malgré notre béate lassitude. Malgré l’indécence de nos rires, malgré la faiblesse de nos mots, malgré l’extravagance de nos disputes et l’incohérence de nos balbutiements, il y a de la bonté dans nos âmes, de la chaleur dans nos cœurs. Nos yeux embués, nos gorges nouées, nos pensées confuses sont d’imparables forces en devenir.

« Ça aurait pu être n’importe lequel d’entre nous. » Voilà une phrase répétée, assénée partout, presque vidée de sa substance, et pourtant détentrice d’une vérité brute. Il ne suffit pas de le dire, il faut en prendre conscience. Soyons conscients. Conscients d’être. Conscients, par-dessus tout, de l’urgence de vivre, et d’aimer. De l’amour, par pitié.

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Pablo Maillé

Rédacteur en chef
Rédacteur en chef. Étudiant à l'Académie ESJ Lille et en licence de science politique. Pour un an en échange universitaire à la Sungkyunkwan University de Séoul.

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