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Michel Rocard, une certaine vision de la gauche

Michel Rocard, une certaine vision de la gauche

C’est l’histoire d’un homme qui voulait changer la gauche. Un homme qui voulait être président et qui n’y parvint jamais, un homme en opposition à une gauche « archaïque », « vieillissante », incarnée par François Mitterrand, son rival de toujours.


 

Le 2 juillet 2016, la gauche a perdu un de ses visages. Atteint d’un cancer dont il affirmait être guéri en 2015, Michel Rocard s’est éteint, succombant à cette maladie. Premier ministre sous François Mitterrand, défenseur de l’Europe, militant socialiste aguerri, Michel Rocard a traversé 60 ans de vie politique, faisant de lui une figure emblématique du paysage politique français. Considéré comme le vieux sage de la gauche progressiste et paradoxalement, longtemps associé à des petites phrases comme « sucer n’est pas tromper » et « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais elle doit en prendre fidèlement sa part », Michel Rocard a traversé les décennies et a été le témoin d’une longue transformation du socialisme français auquel il a participé. Retour sur un homme ayant inspiré une certaine vision de la gauche.

 

RMI, CSG et accords de Matignon

 

Michel Rocard est nommé Premier ministre par François Mitterrand en 1988, peu après la réélection de ce dernier. Dans un climat de croissance économique, le réformiste Rocard se lance dans de grandes mesures sociales comme l’instauration du Revenu Minimum d’Insertion (RMI) en 1988, une allocation perçue par les personnes nécessiteuses dans le but de faciliter leur insertion (RMI remplacé en 2009 par le RSA). En 1990, il fait adopter un nouvel impôt : la Contribution Sociale Généralisée (CSG), prélevé directement à la source et participant au financement de la sécurité sociale, lui donnant sa nature de cotisation sociale en plus d’impôt.

Au niveau international, il est le père des accords de Matignon de 1988, mettant ainsi fin au conflit opposant les indépendantistes et loyalistes en Nouvelle Calédonie. « Les accords de Matignon, c’est un des plus beaux souvenirs de ma vie politique » déclare-t-il dans une interview pour Télérama en 2014.

En trois ans donc, Michel Rocard marque son style par des réformes économiques audacieuses et n’hésitera pas à utiliser le fameux article 49 alinéa 3 – et ce, à 28 reprises – pour faire adopter ses réformes. L’escalade des tensions entre ce dernier et le président Mitterrand le conduira vers la sortie le 15 mai 1991, remplacé par Edith Cresson.

 

L’ennemi désigné de la Mitterrandie

 

L’inimitié entre Michel Rocard et François Mitterrand était avérée, ces deux hommes se détestant (presque) cordialement. Cette mésentente est née dans les années 70, au moment de la pleine ascension politique de Mitterrand, qui prend peu à peu le contrôle de la gauche socialiste, notamment lors du congrès d’Épinay de 1971. Ce dernier, dans sa stratégie de conquête du pouvoir, est un ardent défenseur de l’union des socialistes et des communistes. Au contraire, Michel Rocard se revendique de la Deuxième Gauche (ancêtre de la social-démocratie), promouvant une gauche en phase avec les réalités économiques.

Candidat déclaré à la présidentielle de 1981, il est doublé par son meilleur ennemi, pourtant perçu comme un homme du passé, qui le nomme « simple » ministre du Plan après sa victoire en mai 1981. Le gouvernement de Pierre Mauroy met en œuvre des mesures très à gauche, comme la multiplication des postes de fonctionnaires et des programmes de nationalisation. En raison de ce programme aux antipodes de ses idées, Rocard répond « Quelle incompétence ! » à un Mitterrand qui avait dit à son égard « Quelle inculture ! ».

Autre différence importante entre les deux hommes : l’éthique. Élevé dans le protestantisme, Michel Rocard a un grand sens de la morale et de l’éthique, l’amenant à adopter une action publique aussi propre que possible. À l’inverse, Mitterrand excelle souvent dans l’art de la manipulation et du cynisme. En 1985 par exemple, Rocard est un farouche opposant à la décision de réforme du mode de scrutin voulue par le chef de l’État, qui souhaitait piéger la droite. Le maire de Conflans-Sainte-Honorine dénonce une tentative de légitimation de l’extrême-droite et de retour de la suprématie des appareils politiques, avant de démissionner du gouvernement de Laurent Fabius.

Malgré les tensions très fortes entre les deux hommes, « Tonton » doit se résoudre en 1988 à nommer Rocard à Matignon, à cause d’une majorité très courte et de la popularité du nouveau Premier ministre. Le Président de la République fait de cette façon un cadeau, apparemment empoisonné, à celui dont, « vous verrez, au bout de dix-huit mois, nous verrons au travers ». Mais malgré les attentes du chef de l’État, Rocard agit, et il agit bien, exaspérant le locataire de l’Élysée qui le remplace par Edith Cresson en 1991. Le dernier coup-bas du stratège Mitterrand à l’égard de son ancien Premier ministre intervient en 1994, quand il soutient la liste menée par Bernard Tapie aux élections européennes, au détriment de la liste du Premier secrétaire du PS, menée par… Michel Rocard.

 

Un héritage dans l’air du temps

 

Michel Rocard a laissé une image d’un homme croyant en ses idées, progressiste, libéral et social. Il est le visage de cette « deuxième gauche » illustré par le Parti socialiste unifié dont il fut le dirigeant de 1967 à 1973 avant de rejoindre le Parti socialiste en 1974. Il est un modèle pour bon nombre de politiciens de gauche comme de droite, ayant une vision « réaliste » du monde et du socialisme. La « deuxième gauche » apparaît alors comme celle qui « ne doit pas seulement traiter de l’idéal, mais doit aussi comprendre le réel pour le changer » selon Emmanuel Macron, disciple éloigné de la pensée rocardienne, qui ajoute dans une interview au journal l’Express : « Michel Rocard a renouvelé la vie de la gauche. » Rien que ça.

Européiste convaincu, avec des prises de positions parfois considérées comme « taboues » comme la baisse du temps de travail et la baisse des cotisations sociales pour les entreprises, Michel Rocard est un agitateur d’opinion, un esprit éclairé aux positions clivantes, qu’elles soient économiques ou sociales. Convaincu de l’utilité de l’alternance gouvernementale, il apparaît comme un OVNI, distillant sa propre vision de la gauche.

La discrète opposition de Michel Rocard au socialisme mitterrandien s’inscrit dans cette vision de la gauche, celle de la social-démocratie et du « parler vrai » qu’il prône, traduite dans une de ses sorties : « La politique est dégueulasse, parce que les hommes qui la font la rendent dégueulasse. » Une phrase qui, aujourd’hui encore, n’a pas pris une ride.

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Corentin Bemol et Quentin Cornic

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