Image Image Image Image Image Image Image Image Image Image
Scroll to top

Top

No Comments

St-Etienne-du-Rouvray : le père Jacques Hamel, un « martyr » ?

St-Etienne-du-Rouvray : le père Jacques Hamel, un « martyr » ?
mm

Le 26 juillet au matin, Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean ont assassiné le prêtre Jacques Hamel au cours d’une prise d’otages. L’attentat, qui a visé l’une des deux églises de la petite ville normande de Saint-Etienne-du Rouvray, a donné lieu, bien sûr, à nombre de réactions horrifiées de tous bords, mais aussi à l’utilisation de qualificatifs jusqu’ici peu utilisés pour parler des victimes d’attentats revendiqués par l’État islamique (EI). Jacques Hamel, « martyr du fanatisme et des lâchetés politiques », titre FigaroVox, un des « premiers martyr du XXIème siècle » pour Christine Boutin dans l’un de ses tweets, « martyr de Saint-Etienne-du-Rouvray » pour Paris Match


 

Pour l’Église Catholique, qu’est-ce qu’un martyr ?

 

Selon le site de l’Église catholique en France, « martyr » vient du grec « martus, marturos » qui signifie « témoin ». Un martyr, au sens catholique du terme, est donc celui qui « témoigne de sa foi ». L’Eglise réserve ce titre à ceux qui ont « été jusqu’à donner leur vie par attachement à leur foi ». Si l’on suit cette définition, il est cohérent pour un croyant de dire que le père Hamel est « mort en martyr » : égorgé alors qu’il célébrait l’Eucharistie, il est mort « pour sa foi ».

« Vous les chrétiens, vous nous supprimez » auraient crié les assaillants, selon sœur Danielle, l’une des deux religieuses qui avait réussi à s’échapper de l’église avant le meurtre du prêtre et à avertir la police. C’est bien pour leur foi que les deux djihadistes les ont visés. L’utilisation de ce terme dans le cadre bien spécifique de la religion catholique n’est donc pas discutable. D’un point de vue doctrinal, contester l’utilisation de ce mot n’aurait pas de sens.

 

Ambiguïté

 

Premièrement, il ne faut pas confondre le martyre (l’épreuve physique, la souffrance, voire la mort, dans l’expression « souffrir le martyre ») et le martyr (la personne qui est morte « dans la foi », et qui répond à un certain nombre de critères théologiques). Deuxièmement, l’emploi du mot « martyr » n’est pas spécifique au catholicisme.

On retrouve à cinquante-six reprises les mots « chahada » (martyre) et « chahid » (martyr) dans le Coran ; cependant ceux-ci « désignent plutôt le témoignage, et non la mort sacrée », comme l’explique Ali G. Dizboni, professeur de science politique dans son article « Le concept de martyre dans l’islam », paru dans la revue Théologiques. « La notion de martyre prend en islam une double acception », et c’est le deuxième sens qui nous intéresse ici : « la mort du croyant dans une guerre pour la cause d’Allah ».

C’est dans cette deuxième compréhension du terme que l’utilisation par l’EI du terme « martyr » pour qualifier ceux qui perpétuent des attentats-suicides trouve sa source. L’immense majorité des savants musulmans rejettent l’idée de qualifier les djihadistes qui les commettent de « martyrs ». Pour l’EI, en revanche, le martyr est, selon Asiem El Difraoui, spécialiste des mouvements djihadistes, « un billet VIP qui lui permet d’entrer avant tous les autres croyants ».

Si la notion de « martyr » est présente dans les deux religions, la différence fondamentale aujourd’hui se situe dans le fait que les islamistes ont détourné ce terme et en ont fait un pilier de la foi, qualifiant ainsi et les victimes et les meurtriers de « martyrs ».

 

Favoriser l’émotion

 

D’un point de vue purement doctrinal, parler du père Jacques Hamel comme un martyr fait sens. Cependant, c’est un terme qui aujourd’hui ne peut être utilisé à la légère, et dont on ne peut espérer restreindre la signification à sa dimension théorique. Relayé par les médias, utilisé dans de nombreux tweets (8465 entre 9 heures du matin et 18h ce mardi selon Rue89), le mot « martyr » ainsi diffusé n’est-il pas aussi censé représenter une communauté, donner un nouveau sens à l’action collective, rassembler derrière un terme dont le potentiel clivant n’est pas bien évalué ? Est-il bien sage de qualifier le père Jacques Hamel de martyr, le différentiant ainsi des précédentes victimes (notons le terme) tombées sous le coup des attentats islamistes, alors que partout l’on cherche à rassembler plutôt qu’à diviser ?

Preuve que le terme est loin d’être neutre, de nombreux individus appartenant à la « fachosphère » s’en servent pour appeler à la « guerre de religion », ou pour se dire « prêts au combat ».

 

 

Le mot « martyr », parce qu’il fait référence à une construction idéologique et appelle au renforcement de la cohésion de certains groupes, apparaît alors anxiogène. Les martyrs, parce qu’ils sont aussi des figures mémorielles, symboliques et politiques, sont des ressources importantes que les groupes sociaux peuvent mobiliser et mobilisent déjà. Que la communauté catholique l’utilise pour faire son deuil est légitime.

Que les médias sans affiliation religieuse et des individus athées le relaient revêt une autre signification, une proximité émotionnelle qui devrait être questionnée. Parce qu’il est un carrefour polysémique important, utiliser le mot « martyr » pour qualifier la tragédie est une entreprise risquée, dont il faut mesurer les conséquences et peser le poids.

The following two tabs change content below.
mm
Etudiante en deuxième année à Sciences Po Paris (campus de Reims). Gardienne de buts et passionnée d'écriture sous toutes ses formes.

Submit a Comment