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« Nocturama » : renversante insomnie

« Nocturama » : renversante insomnie
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Le nouveau film de Bertrand Bonello, Nocturama sort ce mercredi 31 août au cinéma. Nous en sommes sortis retournés ; notre critique. Attention spoilers.


 

Paris, un matin. Une poignée de jeunes, de milieux différents. Chacun de leur côté, ils entament un ballet étrange dans les dédales du métro et les rues de la capitale. Ils semblent suivre un plan. Leurs gestes sont précis, presque dangereux. Ils convergent vers un même point, un Grand Magasin, au moment où il ferme ses portes. La nuit commence.

 

★★★★★ – À voir absolument

 

De quoi Nocturama est-il le nom ? D’une énigme, en premier lieu. Vingt minutes ont lieu sous terre ; sur les quais, dans les couloirs et les rames du métro parisien. De jeunes et bientôt illustres inconnus regardent leurs montres, serrent les dents, scrutent les alentours. Certains surgissent en surface. Leurs corps sont raides mais leur démarche, déterminée. Une autre, chez elle, semble se préparer à sortir ; elle se change en toisant son propre reflet. Et toujours ce mystère, cet entrelacs confus d’êtres en perdition. Nul ne dit mot, mais chacun – spectateur inclus – comprend. L’envergure de la tâche qu’il est en passe d’accomplir, d’abord ; et l’explosion, imminente, inévitable, évidente.

Soufflé, enivré, désemparé. Voilà l’état auquel l’on se confronte au sortir de cette bluffante séquence d’introduction. Elle est à elle seule un hymne à la capitale. Paris est une fête : c’était l’intitulé de départ du projet, lancé en 2010, quand les jours étaient moins mornes, et que le livre d’Hemingway n’était pas si populaire. Actualité brûlante, troublante concordance des temps : Bertrand Bonello, le réalisateur, jure ne s’être « jamais laissé déborder par tout qui entourait le film ». Quoi, exactement ? Impasse : pour ne gâcher le plaisir à personne, l’on se doit de taire, autant que possible, l’intrigue. Disons seulement qu’elle rassemble des individus jeunes – exclusivement – d’horizons, de classes sociales, et de caractères différents. Réunis le temps d’une nuit, sous l’étendard d’une (seule ?) cause suprême, implicitement évoquée, dont le scénario ne dévoile que les contours.

C’est qu’avec Bonello, la mise en scène parle d’elle-même : les cliquetis des roues sur les rails du métro en disent autant sur l’état des sujets qu’il filme que toutes ses lignes de dialogue – qu’il soupèse avec une acuité rare. Peu à peu (mais jamais totalement), les inspirations historiques du groupe sont éclairées, de la réhabilitation des journées révolutionnaires de 1830 aux théories critiques sur les démocraties du XXème siècle. Et là réside le grand tour de force de Nocturama : ne rien dire explicitement, sinon le strict minimum, des revendications du groupe ; tout en démontrant les limites théoriques de la cause elle-même, lorsque l’instinct de justice sociale de l’un des membres (en clair, lorsque deux sans-abris voués à rester hors-champ pénètrent la bande) vient mettre en péril le dessein même de la cause. C’est la pratique contre la théorie, ou – puisque cette dernière n’est jamais totalement dévoilée – la pratique contre elle-même, ses limites et ses failles.

 

Copyright Wild Bunch Distribution.

Copyright Wild Bunch Distribution.

 

Ce sidérant renversement de perspective, qui consiste à placer les « coupables » au centre du jeu, découle d’une extraordinaire et poétique rage politique : se souvenir que François Hollande avait fait de la jeunesse la priorité de son quinquennat ; comprendre la cible de la statue de Jeanne d’Arc comme une attaque frontale contre les symboles de l’extrême droite ; savoir que celle de l’Etat et du ministère de l’Intérieur détiennent, comme le disait Weber, « le monopole de la violence légitime » ; faire tout cela, c’est aussi comprendre le chemin du film, autour duquel tous ces éléments gravitent grâce à la seule attraction de la mise en scène – Bonello, paraphrasant Godard, dira d’ailleurs : « Je ne fais pas de films politiques, je filme politiquement ». La clé du film est certainement là.

Surtout, Nocturama prend un tournant dérangeant, amoral et passionnant à mi-parcours, quand l’escouade débarque dans une grande enseigne déserte, en pleine nuit. Dès lors, l’empathie à l’égard du petit clan (dont on sait toujours si peu de choses) explose, comme si le pouvoir de la mise en scène atteignait son paroxysme. On l’observe durant cette extraordinaire scène, où chacun danse et tournoie, comme en apesanteur, chaloupe dans le noir, et finit par faire corps en se promettant d’accomplir son action. Il y a des frères, des sœurs, des couples, peut-être une génération, mais surtout des êtres que la société n’aurait jamais dû rassembler. Une société incarnée dans une sublime idée de cinéma : des mannequins en plastique au regard absent, personnification glaçante du double de chacun, et de l’apathie politique de la masse, qui les dévisage sans comprendre le sens de leur action. Finnegan Oldfield irradie l’écran, le reste des acteurs l’illumine. Dans ce tourbillon d’images, d’émotions et de rage, une jeunesse furieuse (re)naît ; et dans les rayons du magasin vide, c’est le paradoxe qui domine, et la théorie qui s’écoule, encore une fois : tous prennent un plaisir fourbe, malin, jouissif à dérober et à saccager les derniers symboles du consumérisme ; mais, de fait, les idolâtrent. C’est la décadence qui précède la renaissance. Chacun vit ses rêves et regarde le dehors s’effondrer. Il n’y a plus de classes, plus de contraintes, seulement une antithèse : quatre murs et la liberté.

 

Et dans un ultime et magnifique geste de cinéma, d’une violence et d’une beauté sourdes, les protagonistes emportent au paradis deux certitudes, transcendantes de toutes les idéologies : « Je t’aime » ; « Je vais mourir ». L’amour, la mort, la lutte. Nocturama est renversant.

 

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Pablo Maillé

Rédacteur en chef
Rédacteur en chef. Étudiant à l'Académie ESJ Lille et en licence de science politique. Pour un an en échange universitaire à la Sungkyunkwan University de Séoul.

Comments

  1. Fabien Loncke

    J’ai été voir le film uniquement car tu l’as noté 5/5.
    J’ai vraiment adoré, avec un vrai plus pour la partie dans le magasin, l’ambiance que l’on ressentait était très intéressante. Et la fin est tout simplement géniale.
    Je saurais que je pourrais aller voir les films noté 5/5 sans me poser de questions 🙂

    Merci

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