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Le petit commerce de la peur

© Philippe Leroyer
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Les banlieues sont-elles vraiment ces « ghettos » que l’on décrit ? En 2013, un documentaire d’Envoyé spécial met en scène une banlieue crépusculaire, dangereuse, terrorisée. Symptomatique, ce documentaire illustre les travers de la représentation des quartiers dits sensibles. Les émeutes du Val d’Oise, suite à la mort d’Adama Traoré en juin dernier, ont été traitées par les médias avec les mêmes clichés éculés qui avaient été accolés au quartier de la Villeneuve. Cependant, dans le Val d’Oise comme à Grenoble, une résistance s’organise ; les habitants excédés de Villeneuve avaient décidé, par exemple, en 2014 de poursuivre France Télévision en justice : tout un symbole.


 

L’émission s’ouvre sur une image troublante, une odeur de crainte dans la voiture de la police. Il ne faut pas s’attarder expliquent les policiers, les pierres tombent vite ici et les forces de l’ordre sont des cibles privilégiées. Les garants de l’ordre républicain ne peuvent ainsi pas intervenir comme ils le souhaiteraient dans cette enclave piétonne qu’est Villeneuve, mal configurée, véritable dédale de béton et de verre. Les policiers ont peur ; comment ne pas partager avec eux, même derrière un écran, cette sensation ?

Sortie de terre à partir de 1973 et jusqu’au milieu des années 1980, la Villeneuve est née de la volonté de Hubert Dubedout, alors maire socialiste de Grenoble. Le quartier est imaginé comme un nouveau concept de périphérie urbaine. Jouissant encore des retombées des Trente Glorieuses, Villeneuve se veut un nouveau modèle de société avec une grande mixité sociale, une architecture audacieuse que l’on doit à un lauréat du prix de Rome, Henri Bernard, et promouvant l’idée de l’éducation nouvelle. 

Quarante plus tard, cette image a bien changé. En 2010, un braqueur est abattu par un policier, c’est l’étincelle dans la poudrière. Des émeutes éclatent. La Villeneuve devient le symbole de ces « banlieues-ghettos », décriées par les politiques. Nicolas Sarkozy se rend alors à Grenoble le 30 juillet, où il y prononcera un discours devenu célèbre, critiqué par la majeure partie de la classe politique qui accusera le président en exercice de faire siens certains des arguments du Front national – même le pape Benoît XVI condamnera le discours. 2010, la France a peur de Villeneuve.

 

Photo d’une émeute de juillet 2010 à Villeneuve. Crédit photo : AFP/Philippe Merle

Photo d’une émeute de juillet 2010 à Villeneuve. (© AFP/Philippe Merle)

On estime qu’une cinquantaine de personnes ont participé à ces émeutes. Villeneuve, quatorze mille habitants, est alors réduit à cette cinquantaine. Cette cinquantaine de « jeunes » comme l’expliquent les journaux. Le reportage d’Envoyé spécial en est truffé, on ne voit que ça : des « jeunes » en perdition, qui « tiennent le mur ». C’est inscrit dans les mentalités, « jeunes de banlieue » est une association indissociable. Seulement, on oublie que les banlieues vieillissent. Le nombre de jeunes ne cesse de diminuer depuis 1990 au profit des plus de 60 ans1. Surtout, ces jeunes représentent 30% des moins de 25 ans de ces zones urbaines sensibles (ZUS), qui elles-mêmes ne composent que 8% de la population française. 30% de 8%, c’est peu ; face à 25% de 92%2. Le magazine de France 2 montre quelques uns de ces plus de 60 ans, présentés comme des « irréductibles », soixante-huitards aux idéaux qui auraient mal vieillis. La présentation n’est pas innocente : un d’entre eux, 78 ans, a été passé à tabac par des jeunes voyous. C’est le péril jeune.

Les problèmes sont là depuis longtemps, il n’est pas question d’angélisme. Les habitants ont conscience des difficultés auxquelles ils font face, et cela depuis bien longtemps. Le sociologue Patrick Champagne sondait déjà l’état d’esprit des habitants de Villeneuve3 avec pour symbole Maria, immigrée espagnole arrivée dans les années 1970 et toujours installée là-bas dans les années 1990. Pour elle, les familles nombreuses « difficiles à cadrer » et le chômage étaient les deux plaies qui faisaient souffrir le quartier. Vingt ans après, rien n’a changé.

Contrairement à l’idée populaire, l’État ne s’est pourtant pas désengagé de ces quartiers, comme l’explique le sociologue Dominique Lorrain4 : l’État est impuissant, mais bel et bien présent. L’investissement est même plus important dans les ZUS que dans n’importe quel autre quartier, même défavorisé. C’est donc en bonne partie la représentation de Villeneuve, la peur que ce nom inspire, qui repousse.

L’image de Villeneuve a ainsi fait fuir ceux qui le pouvaient encore. Malgré de nombreuses installations, un quartier désenclavé grâce au tramway qui le relie au centre-ville, les deux collèges et des infrastructures qui font défaut dans de nombreuses autres banlieues, l’image de l’endroit continue d’effrayer. L’idéal de mixité s’est effondré, les 80% de logements sociaux, ce gros mot, cette insulte, se louent pour presque rien. Les classes moyennes se désintéressent de l’endroit qui se paupérise pour aller accélérer la gentrification du centre-ville.

Ainsi, pour bon nombre de gens, grandir là-bas est un handicap. C’est le cas du rappeur Diougy Dioug’s qui y a vécu. Selon lui, habiter à Villeneuve est la garantie de ne pas trouver de travail, comme il l’explique à Télérama5. D’aucuns songent que les banlieues sont pauvres, ce qui n’est pas forcément faux ou vrai ; héritage d’une société où le mépris social est érigé en monument, ces mêmes-là pensent que les pauvres ne sont pas éduqués, violents et, à demi-mots, barbares. Ainsi, par extension, les banlieues sont des repaires de barbares, d’incapables, « d’assistés ». Rage et pleure, banlieusard, car tu es condamné de par ton lieu de résidence, à demeurer, pour certains, un être primitif.

 

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Vue de Villeneuve. (© Place Gre’net)

Les habitants ont été déboutés de leur plainte. Mais si ces derniers n’ont pas réussi à faire rectifier par voie de justice l’image qui a été diffusée sur la Villeneuve par France 2, ils ont gagné en revanche la deuxième manche médiatique. La mobilisation qui a émergé après la diffusion du reportage en septembre de 2013 et la longue marche vers le procès ont permis de fédérer des centaines de riverains, de faire lire et entendre dans la presse imprimée, web et audiovisuelle leur point de vue sur le reportage de France 2 et plus largement sur la vie à La Villeneuve. De nombreux journalistes étaient d’ailleurs présents à l’audience du 15 mai, et lui ont accordé un compte rendu : l’AFP, Télérama, Le Monde, Libération, Politis, La Vie, Le Dauphiné Libéré, Télégrenoble, entre autres. Même France 3 Isère, du groupe France Télévisions, s’est fait l’écho du procès.

Les animatrices n’ont pas fait le chemin, pas de producteur, ni de journaliste. Envoyé spécial était le grand absent de ce procès. Bien qu’émission-phare de France 2, la peur aurait-elle changé de camp ? Les faiseurs d’informations seraient-ils effrayés par la possibilité de voir leur réputation entachée ? La journaliste, qui brava l’épreuve de Villeneuve de nuit « malgré les indications : trop dur, trop dangereux, trop compliqué », serait-elle inquiète de se confronter aux conséquences de son travail ? Ou est-ce par mépris ou désintérêt que celle-ci ne se présenta pas ?

L’émission, quant à elle, reste très décriée. Comme l’explique dans son mémoire Pauline Jonquères d’Oriola6, les émissions d’investigation à la télévision ont vu trop grand. N’ayant pas les moyens de leurs ambitions, elles tombent inévitablement dans le sensationnalisme et le spectaculaire malsain. La peur ne fait pas seulement la côte des politiques, mais également le beurre des publicitaires.

Le tissu associatif reste malgré cela très présent dans le quartier. En réponse, les habitants ont monté une télévision associative. L’équipe éducative ne tombe pas dans le défaitisme, comme le prouve Joseph Sergi, directeur du collège Lucie Aubrac qui explique : « Il faut montrer qu’on est un collège comme les autres. Certes, on est confronté à la misère sociale ; je sais par exemple qu’il y a des gamins qui ne mangent pas à leur faim. Mais c’est un très beau défi à relever. Moi aussi, je suis d’origine étrangère, mes parents étaient des immigrés italiens. Je sais qu’on peut réussir grâce à l’école de la République. »

 

Projet de rénovation de l’arlequin entamé en 2014.

Projet de rénovation de l’arlequin entamé en 2014.

La mairie, quant à elle, entame la deuxième partie des travaux engagée pour rénover le quartier afin d’attirer des couches sociales plus aisées mais ne pouvant, ou ne voulant, se permettre le centre-ville.

Là se trouvent les vrais héros, ceux qui ne frémissent pas, ceux qui ne se limitent pas aux fantasmes malsains d’une société en prise aux sensations fortes et aux terreurs infondées. Ces personnes conscientes des problèmes d’une ville, mais également conscientes d’une mission qui dépasse bien plus l’obligation salariale pour atteindre un idéal citoyen. Ces gens dont la seule peur est la perte de cet espoir. Ceux qui croient encore. Ceux qui bougent encore. Voilà ce qu’il manquait dans ce reportage. Cette vision-là, qui perdure mais s’amenuise ; ces efforts. Il manquait une moitié de réalité.

Là est toute la recherche de la Villeneuve, dépasser les clichés, se réinventer, relancer l’intérêt pour ces quartiers délaissés. La Villeneuve et tant d’autres sont les symboles des enjeux que représentent l’intégration, des villes à visage humain, l’élévation sociale.

 

Là, aussi, est notre responsabilité. Bien que rejetée, cette plainte des habitants de Villeneuve nous renvoie à notre propre responsabilité. En allant consommer les émissions ou en soutenant des personnalités qui font tourner des petites boutiques à horreurs, c’est bien nous les responsables de ce petit commerce de la peur.


1,2 Christophe Guilluy, Fractures françaises, Flamarrion, 2010.

3 Patrick Champagne, La misère du monde sous la direction de Pierre Bourdieu, Seuil, 1993.

4 Dominique Lorrain, « La dérive des instruments. Les indicateurs de la politique de la ville et de l’action publique », Revue française de science politique, vol. 56, n°3, juin 2006.

5 Virginie Félix, « À la Villeneuve, pas de quartier pour les clichés », Télérama, numéro 3356, 07 mai 2014.

Pauline Jonquères d’Oriola, « Peut-on encore parler de journalisme d’investigation à la télévision ? Étude de l’uniformisation et de la spectacularisation de l’information. », mémoire sous la direction de Claire Chatelêt, IEP de Toulouse, 2010.

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Reno Descamps

Idéaliste aux goûts douteux. Ex-étudiant à l'ESJ Lille, palien à SciencesPo Toulouse. Un petit peu gauchiste. Mais léger.
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