Image Image Image Image Image Image Image Image Image Image
Scroll to top

Top

No Comments

« Juste la fin du monde », ou l’apogée de Xavier Dolan

« Juste la fin du monde », ou l’apogée de Xavier Dolan
mm

Grand Prix du Jury à Cannes, Juste la fin du monde, le nouveau film de Xavier Dolan, sort ce mercredi 21 septembre dans les salles françaises. Critique.


 

Après douze ans d’absence, un écrivain retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine. Ce sont les retrouvailles avec le cercle familial où l’on se dit l’amour que l’on se porte à travers les éternelles querelles, et où l’on dit malgré nous les rancoeurs qui parlent au nom du doute et de la solitude.

 

★★★★★ – À voir absolument

 

« C’est une histoire de dingue. Une histoire bête à pleurer. » À l’instar de la chanson de Gainsbourg, Juste la fin du monde parle d’amour, et de passé. De ces deux objets liés à jamais, fracassants. Qui reviennent, toujours. Comme un boomerang, précisément.

Faire fi de la retenue, de l’épargne, des préceptes — pour le dire autrement, de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une convention : voilà plusieurs années que Xavier Dolan s’y emploie. Le fils prodigue du cinéma canadien n’avait jamais été si direct : « Je vais leur annoncer que je vais mourir » pose le personnage principal en tout début de film. Comme ça. Sans larmes, sans cris, sans grande scène esthétique. Froid, sobre, expéditif. Circulez, plus rien à voir ? Au contraire, tout reste à vivre. C’est que l’essentiel n’est pas là : la mort arrive, à coup sûr. Reste à savoir comment l’annoncer. À sa famille, à ses proches déjà si loin. Direction passé.

 

Des performances d’acteurs extraordinaires

 

La destination compte moins que le voyage : ce brutal désamorçage de l’enjeu narratif prendrait presque le contre-pied de la filmographie du cinéaste canadien. À l’endroit du récit, les personnages. Et seulement les personnages. Ceux-ci font figure de système, gravitant sans interruption, presque cycliquement, autour du solaire Gaspard Ulliel, qui interprète le rôle de Louis, écrivain (il n’avait jamais paru si absent — c’est sa grande force). Que tous soient joués par des mastodontes du cinéma populaire national n’a d’ailleurs rien d’un hasard : chacun est une planète tentant vainement de dompter le soleil qui s’éloigne, se mystifie et se meurt en même temps : la mère (Nathalie Baye), la sœur (Léa Seydoux), le frère (Vincent Cassel), et le mystère (Marion Cotillard). Tous sont incroyablement talentueux, et magistralement dirigés. Vincent Cassel est éblouissant, dans le rôle de ce frère rongé par une rancœur dont on ne connaît l’origine, qui finit par exploser dans la scène finale, le montrant furieux, son visage noyé de larmes et éclairé par la lumière du soleil, face à son frère qui demeure d’un stoïcisme glacial. Ce n’est pas la fin du monde mais (juste) la fin d’un monde, où l’humanité est réduite à quatre rôles, plus un extra-terrestre.

Juste la fin du monde déroute. On en sort avec un arrière-goût étrange, retenant les sensations transmises par le long-métrage de Xavier Dolan, mais s’interrogeant aussi, finalement, sur ce à quoi on vient d’assister. Si Mommy marquait par ses rebondissements et nous faisait vivre l’évolution des personnages principaux, ainsi que les évènements marquants de leur vie, Juste la fin du monde ne nous guide pas pour la compréhension de l’intrigue. Libre à nous d’interpréter ce que l’on voit, rassemblant les paroles de chacun des personnages paraissant parfois insignifiantes mais qui constituent autant d’indications nous permettant de comprendre ce long-métrage et l’étrange tableau familial qu’il dépeint. À moins, peut-être, que toute interprétation soit vaine et que la force de cette œuvre soit à trouver ailleurs, dans ces scènes d’une intensité émotionnelle rare qui prennent au ventre. Davantage dans la sobriété qu’à l’accoutumée, Xavier Dolan rompt souvent le rythme et laisse le temps au spectateur. Le temps de l’admiration, de la pensée, de l’analyse, de la sidération. Le temps aussi, finalement, de trouver sa place dans ce huis clos.

 

Copyright Shayne Laverdière, courtesy of Sons of Manual.

Copyright Shayne Laverdière, courtesy of Sons of Manual.

 

En ce dimanche caniculaire, crépusculaire, c’est une famille déchirée qui se réunit. Et la chaleur, l’ardeur qui tranche avec les tons plutôt sombres de la photographie. Suite logique : ne filmer qu’eux, le haut de leur corps. Et resserrer encore la focale, jusqu’à ne percevoir que leurs visages. Plonger le spectateur en apnée, alors que tout s’assèche à l’écran ; ne le libérer qu’aux prix de formidables jaillissements parnassiens, de scènes inutiles mais sublimes, électrisées par des musiques a priori inconciliables, formalisées parce qu’anodines, simples. Sauf qu’ici tout coule de source, et rien ne jure avec l’à-côté : le récit se fond dans les personnages eux-mêmes. Libéré de son propre poids esthétisant, jamais Xavier Dolan n’était apparu à ce point talentueux. Les époques s’entremêlent, le passage de l’une à l’autre se fait avec une fluidité désarmante. Le thème du souvenir est rendu central, il est invoqué par les récits de la mère, « les dimanches » que sa famille passaient lorsque les enfants étaient jeunes, le désir de Louis de retourner « dans l’ancienne maison », et ces flash-backs qui évoquent le temps passé avec son amant dans sa jeunesse, souvenirs qui ressurgissent par le toucher d’un vieux matelas. Les relations, les sensations, anciennes ou présentes sont invoquées, s’additionnent et expliquent l’étourdissement émotionnel complet qui règne dans cette demeure familiale.

 

Plaie ouverte

 

Ainsi cette étourdissante idée de mise en scène (seulement-les-visages) se retrouve-t-elle délivrée par… la musique. Celle-ci ne saurait mieux servir certaines scènes du film, notamment cette frissonnante séance d’aérobics, en plein milieu du long-métrage, où le vieux groupe roumain O-Zone se voit réhabilité en un éclair. Et c’est peut-être dans ces moments-là que Xavier Dola se démarque véritablement. Car transmettre une telle émotion par la mise en scène d’une danse ridicule dans une cuisine étroite relève, pour le coup, d’un talent brut. Ce grand écart entre quinze premières minutes inquiétantes et froides et une soudaine, chaude et bête chorégraphie mère-fille dans la cuisine invente d’emblée un formidable modelage cinématographique, qui consiste à conjuguer les contraires en en éclatant les frontières : d’un côté la banalité du dimanche, de l’autre la grande irrationalité de la mort à annoncer ; d’un côté le dressage très minutieux des mets, de l’autre un grand désordre moral et familial ; d’un côté la sueur qui coule sur les visages et les cheveux des personnages, de l’autre l’austérité de leurs échanges. Toutes ces oppositions servent le récit singulier et non conventionnel de ce long-métrage, où le drame n’est pas conté, ni expliqué, mais suggéré. Juste la fin du monde raconte l’histoire d’une plaie ouverte négligée pendant des années, que l’on tenterait de suturer à la hâte sachant la fin imminente.

 


Radio Londres lance son émission cinéma : « Clapclap » ! Pour cette première, nos rédacteurs passent en revue « Juste la fin du monde ». Vous pouvez retrouver Clapclap sur YouTube ainsi que sur la page Facebook de Radio Londres.

 

The following two tabs change content below.
mm

Claire Schmid et Pablo Maillé

mm

Derniers articles parClaire Schmid et Pablo Maillé (voir tous)

Submit a Comment