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Ère numérique et vie privée, l’amour vache

Ère numérique et vie privée, l’amour vache
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Si plus personne ne remet en cause l’importance croissante que prennent les technologies de l’information dans nos vies, les grandes questions qu’elles soulèvent, elles, n’ont pas beaucoup avancées. Et une des plus brûlantes est certainement celle de la vie privée. Tantôt décrit par les médias comme le glas de toute intimité, tantôt comme le placard ou se cachent dans l’ombre les pires croque-mitaines de la planète, la perception d’Internet par le public reste contradictoire, changeante, mais dans tous les cas, pas vraiment rassurante. Et si on faisait le point ?


 

Cage de verre

 

Septembre 2016. Le site Yahoo dévoile dans un communiqué de presse avoir été victime d’un des plus gros piratages informatiques de l’histoire, compromettant les informations de 500 millions de comptes utilisateurs. Problème : ledit piratage date… d’il y a deux ans.

Mars 2016. Le public suit avec attention le bras de fer opposant Apple au FBI, celui-ci désirant accéder au contenu de l’Iphone d’un des auteurs de l’attentat de San Bernardino. Tous les géants du secteur, dont Google et Facebook, font bloc derrière la marque à la pomme, au nom de la vie privée de leurs utilisateurs. Une belle solidarité qui ferait presque oublier l’implication de ces entreprises dans le programme PRISM, une collecte géante de données individuelles effectuée par la NSA de 2007 à 2012.

Un petit bond dans le temps maintenant. Octobre 2014. 90 000 photos et 9000 vidéos d’utilisateurs fuitent sur internet après le piratage d’une application tierce de Snapchat permettant de sauvegarder les images reçues. 10% d’entre elles proviennent d’échanges à caractère sexuel. L’évènement n’est pas sans rappeler le Fappening, la vague de clichés de stars dénudées ayant inondée le site 4chan en janvier 2014, et utilise les mêmes méthodes de diffusion, par les forums anonymes et les fichiers Torrents.

 

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Difficile de dire, après ces évènements, que les 10 dernières années aient été l’âge d’or du respect de la vie privée. Au contraire, dans l’esprit des gens, l’ère numérique commence de plus en plus à tourner au cauchemar à la George Orwell. La géolocalisation sur les smartphones inquiète, les réseaux sociaux paraissent être des trous de serrure par lesquelles on scrute nos vies, tandis que le big data, cette collecte de données visant à personnaliser l’expérience de l’utilisateur, s’entoure d’un flou artistique qui n’a rien de rassurant. Ainsi, selon un sondage Acsel datant de 2015, les français sont 60% à juger l’usage d’Internet risqué. Un climat anxiogène largement relayé par les médias, friands de ces scandales du numérique réguliers, riches en chiffres impressionnants et surtout très impliquants pour leur audience, directement touchée. Et même de plus en plus touchée, car malgré ce sentiment croissant de mise à nu du cercle intime qui lui est associé, le numérique progresse, imperturbable, à travers toutes les crises. Le nombre d’utilisateur de ce « nouveau média » plus si jeune est passé de 16% de la population mondiale en 2006 à près de 50% en 2016, tandis que les ventes d’objets connectés liés au Big Data si décrié ont littéralement explosées, multipliant le nombre de produit par 8 en un peu moins de 10 ans. Étrange ? Pas vraiment. Malgré les inquiétudes qu’elle suscite, l’expansion du numérique s’appuie sur trois ressorts imparables, qui finissent à terme par faire plier même les plus soucieux de leur intimité.

  • Le premier, c’est tout simplement le potentiel extraordinaire offert par ce colossal brassage de données. Alors qu’il a déjà renversé l’ordre établi dans des domaines aussi divers que l’accès à l’information, le divertissement ou les communications, et ouvert de nouvelles voies dans à peu près tous les autres, le monstre digital a à peine commencé à dévoiler toutes ses possibilités. L’Internet des objets et la réalité augmentée connectée, en trouvant des applications concrètes dans les années à venir, révolutionneront à coup sûr notre quotidien avec la même force que les précédentes innovations.
  • Découlant directement de cette profusion de nouveautés, le deuxième ressort de l’ancrage du numérique est plus insidieux, mais tout aussi puissant : il s’agit de l’effet de groupe. En effet, si l’apparition de cette nouvelle vague connectée est une histoire scientifique, son intégration dans nos vies, elle, est avant tout sociale : de la popularisation des smartphones au développement des réseaux… sociaux, justement, le conformisme, le désir d’intégration et l’émulation par les proches sont à chaque fois au cœur de ces phénomènes. Et comme dans toute histoire sociale, si les succès sont retentissants, les échecs le sont tout autant : l’Apple Watch et les Google Glass sont là pour en témoigner…
  • Enfin, cette tolérance vis-à-vis des écarts du numérique s’appuie sur un dernier phénomène, en forme d’illusion d’optique : malgré les faits, on se sent rarement plus protégé qu’en agissant derrière un écran.

 

Mouvements de foule…

 

Cet étrange sentiment, qui semble complètement en décalage avec la réalité, est pourtant bien présent chez de nombreux utilisateurs, parfois de manière presque inconsciente. Elle cohabite même la plupart du temps avec l’image anxiogène d’un web « tout transparent », menaçant l’intimité. Quoi de plus normal, quand ces deux visions opposées, celle d’un web anonyme et celle d’un réseau où rien ne peut rester cacher bien longtemps, sont transmises par les mêmes médias, et le plus souvent en même temps ? En effet, dire que ceux-ci tiennent un discours paradoxal sur le net constitue presque un euphémisme. On voit fleurir à chaque piratage de grande envergure, chaque fuite massive de données, une pléiade de sujets rappelant à tout un chacun à quel point le développement de ces nouvelles technologies sonne la fin de l’intimité, nous plaçant à la merci d’attaques visant notre vie la plus privée. Attaques perpétrées, elles, par des pirates décrits comme des fantômes intraçables, tapis dans les méandres d’un net qui semble les soustraire à toute recherches. Une image devenue un véritable cliché de la culture populaire, relayée par des jeux comme Watch Dogs, des films comme Hacker de Michael Mann, ou bien des figures fantasmées comme celle de l’Anonymous. Tous diffusent cette représentation d’un web impénétrable, d’où agissent des figures masquées, dans l’ombre, insaisissables car totalement maîtresses de leur outil. Imprégnés parfois à leur insu de cette image, les utilisateurs finissent par se l’approprier, développant un rapport sécurisant avec le numérique, qui leur paraît être un labyrinthe complexe où leurs données, si elles ne sont pas sécurisées, sont du moins cachées, brouillées, à l’abri tant que personne n’y vient regarder de trop près.

 

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De plus, l’expérience personnelle de l’usager contribue à lui donner cette impression de « presque-sécurité » de sa vie sur le net. Mis devant la profusion des informations, des personnes et des plateformes qui peuplent l’univers numérique, il se sent noyé dans la masse de données en perpétuel changement, masqué par la foule. Après tout, qui s’intéresserait à lui en particulier, se donnerait la peine d’accéder aux informations d’un utilisateur lambda, parmi des millions, des milliards d’autres utilisateurs lambda ? C’est principalement ce sentiment de faire partie d’un groupe immense et compact, rendant improbable leur ciblage en particulier, qui permet aux individus d’accepter la remise en question de leur vie privée soulevée par ces innovations technologiques, et donc de leur accorder toujours plus de place dans leurs vies. Bien qu’elle doive tout à l’instinct et à l’expérience, et pas grand-chose aux faits, cette perception d’un net rendu sûr par sa complexité et le nombre immense de données et d’utilisateurs qu’il brasse n’est pas loin de la réalité. Que ce soit les grands piratages, ou les campagnes de surveillance organisées par des gouvernements, ces deux menaces visent les données individuelles en tant que masse exploitable pour atteindre un but, et non pas les individus eux-mêmes. Les hackers à l’origine du piratage géant de Yahoo ont ainsi vraisemblablement vendu les données aux plus offrant, par paquets comportant des millions d’informations de comptes, et on peut parier que de nombreuses personnes possédants un de ces comptes ne s’apercevront jamais de son piratage. On voit donc que le nombre d’usagers de ces immenses bases de données limite l’impact de leur fuite à l’échelle des individus, personne n’ayant intérêt à s’en prendre aux informations de quelqu’un en particulier, au risque de tomber sur de simples photos de vacances.

 

… et cibles isolées

 

Évidemment, cette sécurisation par la foule ne fonctionne que pour ceux qui en font partie. Les évènements de ces dernières années ont démontré que sitôt qu’on quittait l’anonymat pour devenir un personnage public, on devait s’attendre à devoir renoncer à toute vie privée, que ce soit sur le plan personnel ou professionnel. Reprenons le programme PRISM de la NSA. S’il brassait indistinctement les données de millions d’inconnus, il agissait également conjointement avec un système d’écoute de grande envergure visant directement 35 chefs d’états, notamment de pays alliés des États-Unis, comme la France ou l’Allemagne. Un système dont la révélation en 2013 provoqua un froid inédit dans les relations internationales américaines, faisant comprendre aux dirigeants que l’ère numérique démontrerait plus que jamais que les murs, même entre amis, ont des oreilles. Plus légèrement, le piratage ciblé des clouds de nombreuses stars comme Jennifer Lawrence, en 2014, a permis d’arriver à la même conclusion : dans un monde où la sécurité des informations ne dépend que du niveau de ressources que sont prêts à déployer ceux qui veulent les récupérer, s’écarter du groupe protecteur des utilisateurs anonymes, c’est se peindre une cible dans le dos. Ainsi, on assiste depuis le début de la décennie, avec l’expansion tentaculaire du digital, à une redéfinition du concept de vie privée. Celle-ci n’est plus secrète et inaccessible, mais simplement cachée, noyée dans un torrent d’autres intimités d’anonymes, qui finissent par former un bloc opaque rendant complexe leur décryptage par tous les Big Brothers, qu’ils soient pirates ou gouvernements. Un bloc qui cesse de nous protéger sitôt que l’on accède à un statut de personnage public, rendant nos faits et gestes suffisamment intéressants pour que quelqu’un se donne la peine de chercher à les découvrir.

 

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L’intimité de l’avenir s’annonce donc comme un système à deux vitesses, et chacun doit se demander s’il est souhaitable que le passage d’un régime à l’autre soit entre les mains d’une poignée d’entreprises à l’influence grandissante. Le développement fulgurant du géant Google, désormais Alphabet, pose en effet des questions qui sont loin d’être anodines. Non content de ses activités de moteur de recherche, de fabrication de smartphones, de géolocalisation et de diffusion de contenu vidéo, l’entreprise déjà leader du numérique compte bien développer ses domaines encore timides de fabrication d’objets connectés et d’ingénierie biotechnologique, deux secteurs qui s’infiltrent une fois de plus au plus près de la vie du consommateur, et qui donneront au géant de Mountain View une vision toujours plus précise de ses habitudes. Si les pirates et les gouvernements devront ruser pour accéder à ces informations, les entreprises, elles, y auront accès en permanence, et ce en toute légalité. Toute la question est de savoir si, à terme, l’individu pourra refuser quelque chose à ces multinationales pouvant potentiellement tout savoir de lui, et au cœur d’un si grand nombre d’aspect de sa vie quotidienne.

 

États, hackers et entreprises sont trois acteurs du présent qui dessineront ensemble le futur visage de la vie privée, pour le meilleur s’ils s’inter-régulent, et pour le pire dans le cas contraire.

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Quentin Peschard

Lycéen de 17 ans, passionné par l'actu et les questions de société, et cofondateur de la chaîne Youtube Studio Tot
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