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Facebook, ou le théâtre de nos existences

Facebook, ou le théâtre de nos existences
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Dans les rues, dans les transports en commun ou même dans notre intimité, Facebook a progressivement pris une place de plus en plus importante. Par habitude, par réflexe ou par une volonté de tromper l’ennui, on ne cesse de liker, de commenter et de partager les statuts d’individus rencontrés au gré de nos études, de notre carrière professionnelle ou de nos soirées. C’est donc un fait : désormais nos vies sont régies par le like. Finalement, dans des sociétés occidentales de plus en plus connectées, que dit vraiment de nous cette omniprésence du pouce bleu ?


 

Facebook comme allégorie de la pensée durkheimienne

 

En 1893, le sociologue français Émile Durkheim publiait son ouvrage majeur De la division du travail social. En s’interrogeant sur la place de la cohésion sociale dans des sociétés qui subissent une grande vague d’industrialisation et d’urbanisation, il constate que les individus sont de plus en plus différenciés et que les consciences individuelles s’autonomisent de façon croissante. Ainsi, pour lui, une nouvelle forme de solidarité – qualifiée d’organique – voit le jour, en prenant en compte la forte interdépendance des individus entre eux.

Alors quel est le lien entre une théorie datant de la fin du XIXème siècle et un réseau social créé en 2004, par un jeune étudiant d’Harvard, répondant au nom de Mark Zuckerberg ?

Pour l’essayiste Pascal Bruckner, la corrélation est évidente puisque « l’individualisme moderne entraîne une invisibilité de l’individu ». Ainsi Facebook devient une façade, permettant à tout individu de se mettre en scène et de rompre avec cet anonymat.

Mais, aujourd’hui, il ne suffit pas d’être vu, il faut être vu par le plus grand nombre. L’émergence d’une starification éphémère, dû à l’avènement des téléréalités, ou le développement d’un voyeurisme exacerbé envers les peoples sont les témoins que cette volonté de mettre en exergue sa propre vie passe aussi par une volonté de connaître celle des autres.

 

Facebook comme apologie de la quantification humaine

 

Les sociétés modernes de plus en plus connectées et mondialisées ont quasiment toutes intégrées les grands préceptes du capitalisme. La contamination de la sphère privée par la sphère économique a eu une conséquence principale : la quantification de l’individu.

La quantification humaine est une idée qui fascine une grande quantité de chercheurs et de spécialistes. Le 18 octobre dernier, le docteur en économie François-Xavier Aldouy a publié un ouvrage intitulé Le Prix d’un Homme, plaidoyer en faveur de la fixation d’un prix minimum de la vie humaine. Pour son auteur, « cette norme obligerait des politiques économiques et des stratégies d’entreprise cohérentes dans le souci de préserver et de développer la vie. »

Mais cette quantification ne repose pas uniquement sur une volonté de donner un prix à tout individu. Aujourd’hui, la multiplication d’objets connectés ou d’applications permettant de développer des données chiffrées – le nombre de battements de cœur, le taux de cholestérol, le nombre de pas que l’on fait en joggant… – entraînent un développement du « quantified self », un mouvement qui permet de regrouper, d’analyser et de partager ces données. A l’heure de la recherche effrénée du profit, l’homme d’aujourd’hui se gère comme une petite entreprise, avec ses pertes et ses profits.

Pour de nombreux psychanalystes, cette quantification permet de rassurer les individus, qui peuvent dès lors mettre un prix et par corrélation une importance sur leur propre existence. En instaurant un système de dénombrements des likes et des commentaires, Facebook entretient cette idée et force les individus à se sublimer, à devenir des « surhommes » comme le dirait Nietzsche, quitte à s’inventer une vie. Ce réseau social devient un royaume personnel mis en scène où nous ne nous contentons pas de gouverner notre profil mais où nous en sommes aussi les tyrans : on supprime les posts dépourvus de likes et de commentaires ; on s’invente des vacances ensoleillées pour paraître auprès de nos amis. Vitrines illusoires de notre propre vie, nos Facebook sont donc avant-tout des moyens de se mettre en avant et de faire croire à nos amis que nous sommes plus heureux qu’eux.

 

Facebook comme source d’homogénéisation des individus

 

4100 posts par seconde, soit plus de 350 millions échangés dans une seule journée. Pendant que la présence des individus sur Facebook est de plus en plus grande, le nombre de photos, vidéos et humeurs partagées sont également de plus en plus conséquentes. Cette quantité astronomique de statuts permet au like de se propager de plus en plus et donc de devenir le miroir de nos propres goûts. Ainsi, comme l’ont découvert des chercheurs d’une cellule de l’université de Cambridge, le like permet avant tout de nous cerner avec une précision effrayante. Plus que jamais l’expression « Je like donc je suis » semble être devenu une réalité.

Pourtant, cette idée est mise à mal et contrebalancée par certains acteurs, comme l’artiste américain Benjamin Grosser. Il a voulu tester l’étendue du phénomène et a créé une extension pour navigateur internet, appelée le “Demetricator”, qui cache toutes les données chiffrées sur Facebook. Dans le principe, les utilisateurs savent quand ils ont des demandes d’amis, mais ils ne savent pas combien. Ils sont toujours informés qu’une publication a été commentée, mais ne savent pas par quel nombre de personnes, et, surtout, ils ne connaissent pas la quantité de likes reçus.

 

Photo tirée de l'installation vidéo de l'artiste américain Benjamin Grosser, intitulé You like my like of your like of my status.

Photo tirée de l’installation vidéo de l’artiste américain Benjamin Grosser, intitulé You like my like of your like of my status.

 

Cacher le chiffrage, qui est pourtant la base théorique de Facebook, permet avant tout de mettre en exergue la réalité pernicieuse du réseau social. Cette comptabilité numérique nous soumet avant tout à la compétition, à la manipulation émotionnelle, à la dictature de la nouveauté et à l’homogénéisation des individus. En tant qu’ami, nous likons donc plus facilement un post déjà liké par d’autres, particulièrement s’il est récent. Et en tant que « publicateur », nous voulons plus de likes sur nos posts que nos « amis » ; et nous nous remettons en question quand nous n’en obtenons pas assez à notre goût. D’une certaine manière, nous sommes tous plus ou moins surtout soumis les uns aux autres.

 

Finalement, Facebook n’est que le reflet de notre époque contemporaine, soumise à la compétition entre individus. Si cette idée se répandait uniquement dans la sphère entrepreneuriale et économique durant les décennies précédentes, cela prend également racine aujourd’hui au sein de la sphère privée et dans nos relations sociales. L’addiction aux likes montre avant tout que l’individu a besoin de se rassurer, en se comparant aux autres pour trouver sa place dans une société de plus en plus connectée et de plus en plus impersonnelle.

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Simon Wautier

Étudiant en Sciences Politiques à l'Université de Lille 2 et à l'Académie ESJ Lille. Aime l'ironie et Maître Gims.

Comments

  1. Ugo

    Tout d’abord, un grand bravo pour cet article, tant sur la forme que sur le fond. Il est rassurant,je trouve, de voir maintenant de plus en plus de voix s’élever contre Facebook et les réseaux sociaux plus généralement.
    Même si l’ont ne peut pas dénier le fait que ceux-ci soient très pratiques pour suivre l’actualité ou pour échanger avec des amis, il est vrai que son utilisation est, pour une grande majorité, loin d’être réfléchie et raisonnée.
    Patrick Baud (Axolot) disait dans une interview que les réseaux sociaux sont comme la rue : la rue en elle-même n’est pas extraordinaire ou malsaine, ce sont les gens qui la peuplent qui font d’elle ce qu’elle est. Facebook est un outil très pratique, mais malheureusement mal utilisé.

    Pour finir sur quelque chose d’assez ironique (et plus négatif), il me semble que RadioLondres possède un compte Facebook, et n’hésite pas à y partager presque tous ses articles. De plus, je suis persuadé que tu ne serais pas contre le fait que ton article soit partagé en masse sur fb et donc lu par bcp de gens. Finalement, même conscient du fait de l’impact conséquent et pas toujours positif qu’ont les réseaux sociaux dans nos vies, il semble difficile de s’y désinscrire une fois tombé dedans. C’est bien là le comble : on a beau connaitre l’impact négatif de nos actes, on continue quand même de les faire, les réseaux sociaux n’étant pas le seul exemple…

    • Victor

      Je suis tout à fait d’accord avec Ugo. C’est un très bon article de bonne qualité. Ce qui est le plus perturbant mais qui ne vient pas de Simon mais plutôt du système en général, c’est que nous prenons conscience individuellement des dérives de ces réseaux, mais qu’en tant que groupe nous refusons d’en abandonner l’usage. Il n’y a pas eu de suppression massive de comptes Facebook, au mieux un désintérêt progressif.

      Nombreux sont les journalistes et les sociologues qui ont identifié et retourné le problème dans tous les sens, mais personne n’a encore pris les choses en main pour lutter contre ce problème d’enfermement au sein de ces réseaux. Malheureusement plus le temps passe plus Facebook et bien d’autres plateformes comme Google se standardisent grâce à la croissance de leur réseau. Il serait temps de nous montrer plus courageux que ce que nous prétendons. J’ai fait le test de supprimer mon compte Facebook et je suis très satisfait du résultat.

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