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« Fuocoammare », feu à la mer et larmes de sang

« Fuocoammare », feu à la mer et larmes de sang
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Ours d’or à la Berlinale cette année, Fuocoammare a pu être présenté comme un film sur les migrants affluant sur l’île de Lampedusa. C’est en fait une véritable chronique de la vie de cette île, entre le quotidien de ses habitants et le drame qui s’y joue, que Gianfranco Rosi construit dans son documentaire. Critique.


 

Samuele a 12 ans et vit sur une île au milieu de la mer. Il va à l’école, adore tirer et chasser avec sa fronde. Il aime les jeux terrestres, même si tout autour de lui parle de la mer et des hommes, des femmes, des enfants qui tentent de la traverser pour rejoindre son île. Car il n’est pas sur une île comme les autres. Cette île s’appelle Lampedusa et c’est une frontière hautement symbolique de l’Europe, traversée ces 20 dernières années par des milliers de migrants en quête de liberté.

 

★★★★☆ – À ne pas manquer

 

La caméra de Gianfranco Rosi s’attèle longuement à suivre le quotidien de Samuele. Samuele est fils de pêcheur, il passe une bonne partie de ses journées sur les côtes et sur la mer. Samuele apprend l’anglais à l’école, il doit aussi porter un cache-œil pour améliorer la vision d’un de ses deux yeux. Samuele passe beaucoup de temps avec sa grand-mère, qui lui raconte des anecdotes comme celle d’un bateau où s’était déclaré un incendie au large de la côte : « on aurait dit que la mer était en feu ». La mer en feu, « Fuocoammare », c’est aussi le titre d’une chanson populaire locale. Samuele vit à Lampedusa, île de 6000 habitants, principal carrefour de l’immigration africaine vers l’Europe qui a vu transité plus de 200 000 migrants en l’espace de quinze ans. Samuele construit des lance-pierres et apprivoise les oiseaux, il y consacre une application infinie. Ce qu’il se passe autour, il n’en a pas conscience.

 

Copyright 21 Uno Film.

Copyright 21 Uno Film.

 

Gianfranco Rosi pose sa caméra et son regard tantôt sur ces migrants qui débarquent sur l’île de Lampedusa, tantôt sur ses habitants. En effet, on pourrait presque oublier la présence d’habitants sur cette île de 20 kilomètres carré en raison des expositions médiatiques incessantes de celle-ci et de sa présentation comme le théâtre principal du drame humain dont elle est le premier témoin. Le tableau réalisé par Rosi est saisissant. Sa construction sert l’exposition du paradoxe de la vie de ces habitants à la fois extrêmement proches et très éloignés de ce qui se joue à quelques kilomètres d’eux. Le prouve ainsi cette vieille femme qui écoute la radio lui énoncer le nombre des victimes du naufrage d’un bateau pneumatique en provenance  d’Afrique, qui laisse simplement échapper un « pauvres gens » en écoutant ces chiffres avant de les laisser se substituer aux informations régionales. Des chiffres auxquels les médias nous ont habitués mais qui laissent la situation de ces migrants à l’état d’une idée, d’un fait dont il est difficile d’imaginer la réalité et la portée. Le documentaire nous montre également avec précision le lourd dispositif militaire et médical employé sur les côtes de l’île pour aider les migrants. C’est l’occasion du déploiement de scènes presque surréalistes exposant des hommes vêtus de combinaisons blanches sur des plateformes gigantesques flottant sur la mer, affublées de radars et autres dispositifs de communication, dans cette lumière singulière de l’aube ou du crépuscule qui tapisse la mer.

 

Copyright 21 Uno Film.

Copyright 21 Uno Film.

 

Gianfranco Rosi ne nous fait pas voir la situation des migrants en Méditerranée et sur cette île. Il nous la fait la regarder. Si on avait pu craindre un traitement trop peu personnel de ceux qui sont souvent noyées dans une masse impersonnelle, certaines scènes nous font envisager de façon très précise l’histoire et les difficultés endurées par ces gens. La scène la plus marquante est celle d’un chant entonné par plusieurs survivants recueillis dans un camp, contant leur fuite du Nigéria où ils vivaient sous les bombardements, leur traversé du Sahara sans aucune ressource, la façon dont ils ont été rejetés du nord de l’Afrique pour finalement fuir vers l’Europe qui constituait leur dernier espoir. Cette dimension humaine est magnifiquement mise en lumière par les gros plans employés dans l’une des dernières scènes du film, nous montrant le sauvetage d’un bateau par des secouristes. La caméra s’éternise sur chacun des rescapés et sur les corps désarticulés de ceux qui n’ont pas survécu au voyage. Cette dimension humaine est également, et surtout, illustrée par le médecin de l’île, personnalité passionnée et passionnante que l’on aurait aimé voir plus à l’écran, qui a vu sa profession et sa vie infiniment transformées par l’arrivée de ces migrants. « Chacun se doit de réagir à ce drame » estime-t-il, hanté par de nombreuses interventions qu’il a menées durant lesquelles la souffrance de ces personnes l’a marqué à vie. Les corps martyrisés par les voyages aux conditions inhumaines et les traitements abjects ? On ne s’y fait jamais.

Le rythme parfois très lent de ce long métrage qui nous place dans un état contemplatif, d’attente, parfois presque exaspérant, pousse à la réflexion. Et si en plaçant le spectateur devant des scènes le mettant dans un état infiniment passif, Gianfranco Rosi essayait justement de lui tendre un miroir et de construire le reflet des européens face au drame qui se joue en Méditerranée ? « Quelle est votre position ?… Quelle est votre position ?… » répète inlassablement l’employé de la tour de surveillance du port captant les appels des migrants à l’approche de l’île, au bout de leur voyage et de leurs forces, s’accrochant à une embarcation sommaire et à l’espoir d’une vie meilleure.

 

Fuocoammare marque par son choix narratif d’une grande originalité, qui sert parfaitement le message politique transmis par le réalisateur. C’est une œuvre bouleversante, pas seulement en raison de la violence de certaines images, mais parce qu’elle nous montre le drame qui se joue à nos portes d’une façon inédite, qui pousse à la réflexion, et à la remise en question. Les images de l’île, des côtes, et de certains visages sont aussi désespérément belles. Fuocoammare est un documentaire d’une actualité brûlante, et d’une nécessité absolue.

 

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Claire Schmid

Responsable Culture. Etudiante en Master à l'Ecole de Droit de Sciences Po. Passionnée par le Cinéma, la peinture, l'écriture et la politique.

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