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« Moi, Daniel Blake » : la colère en or de Ken Loach

« Moi, Daniel Blake » : la colère en or de Ken Loach
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Palme d’or du dernier Festival de Cannes, Moi, Daniel Blake, du cinéaste britannique Ken Loach, est sorti ce mercredi 26 octobre au cinéma. Critique.


 

Pour la première fois de sa vie, Daniel Blake, un menuisier anglais de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale à la suite de problèmes cardiaques. Mais bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l’obligation d’une recherche d’emploi sous peine de sanction. Au cours de ses rendez-vous réguliers au « job center », Daniel va croiser la route de Katie, mère célibataire de deux enfants qui a été contrainte d’accepter un logement à 450km de sa ville natale pour ne pas être placée en foyer d’accueil. Pris tous deux dans les filets des aberrations administratives de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui, Daniel et Katie vont tenter de s’entraider…

 

★★★★☆ – À ne pas manquer

 

D’emblée, le film de Ken Loach pose les jalons de son ambition profonde : Daniel Blake, vieux menuisier, doit répondre à une série de questions posées par la responsable des indemnités d’invalidité. Il lui est demandé de dire l’état de ses bras, de ses doigts ; bref, de tout ce qui ne touche précisément pas à son problème : Blake a fait une crise cardiaque sur un chantier. C’est donc son cœur qui souffre. Le dialogue se fait pendant que le générique apparaît à l’écran, laissant les personnages livrés à eux-mêmes, derrière un grand voile noir qui les invisibilise. En cette seule scène d’ouverture, on lit déjà (encore) la grande force et la seule limite procédurales du cinéaste : dénoncer l’absurdité d’une bureaucratie étatique en rupture totale avec ses citoyens ; au prix d’un manichéisme et d’un méliorisme inflexibles.

Car le cœur de Loach, lui, saigne de voir le camp conservateur poursuivre sa politique néolibérale outre-Manche. L’octogénaire sorti de sa retraite est en colère, et refuse de baisser les bras. Première étape de sa démonstration : l’absurde. Il est omniprésent dans le film : ici quand un appel surfacturé fait patienter deux heures entières un vieil homme (pour une non-réponse) ; là quand on capitalise les « points santé » de ce dernier pour décider s’il pourra, oui ou non, travailler. Que faire, ensuite, et surtout comment ? S’organiser en autonomie, en tenant compte des savoir-faire de chacun. C’est ce qu’entreprennent les personnages du film : une mise en commun – certes très idéaliste –, une fondation sociale en dehors d’un système trop lâche, qui pousse les chômeurs, au mieux à « sortir du lot », « se démarquer », « faire leurs preuves » ; au pire à abandonner. La solidarité en dehors des clous est donc naturelle : elle sera ce que l’Etat n’est plus.

 

Dave Johns et Hayley Squires. Copyright 2016 PROKINO Filmverleih GmbH

Dave Johns et Hayley Squires. Copyright 2016 PROKINO Filmverleih GmbH

 

Cette propension à démontrer par l’absurde – puis par l’exposition froide – une certaine réalité sociale sans jamais verser dans le tire-larmes ou le pathos à outrance forme justement le nerf du film. D’autant qu’il n’est jamais plus exaltant que lorsqu’il saisit le refus de ses personnages, plutôt que leur dépit. Un exemple : cette séquence où le personnage de Daniel Blake (Dave Johns, incroyable) tague la devanture du Pôle emploi local de son nom et de sa requête. Il n’est pas en colère, ni même grave, simplement narquois face à l’Etat. Son énergie est communicative. Loach veut y croire : les consciences sont là, il lui suffit de les réveiller. A une échelle relative (pour lui, des salles de cinéma) ou microscopique (pour son personnage, des passants dans une rue), sans doute ; mais peu importe, tant son cinéma repose sur le symbole.

Les limites d’un tel choix y sont intrinsèques, constantes chez le réalisateur, aisément prévisibles : manichéisme sur la forme, didactisme sur le fond. La solidarité et la conscience de classe des protagonistes frisent l’excès de zèle et le monologue de fin paraît d’une lourdeur insoutenable – ce que l’effacement du cinéaste derrière sa mise en scène ne vient que renforcer. Il en va aussi de la place des enfants du personnage de Katie, réduits à des décors plus ou moins instrumentaux du propos. Tant pis : l’on se persuadera qu’en l’absence de ces éléments, Moi, Daniel Blake eût perdu son âme, donc de sa superbe.

 

Et c’est en somme dans ses fulgurances les plus simples que le film se fait le plus éloquent : dans un dialogue plein de grâce, une petite fille parle à son attache paternelle paupérisée à travers une porte, le suppliant d’ouvrir pour pouvoir le serrer dans ses bras. Simple, fort, bouleversant, et on ne peut plus politique.

 

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Pablo Maillé

Rédacteur en chef
Rédacteur en chef. Étudiant à l'Académie ESJ Lille et en licence de science politique. Pour un an en échange universitaire à la Sungkyunkwan University de Séoul.

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