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Raphaël Glucksmann : génération combat

Raphaël Glucksmann : génération combat

Répondre aux passéistes – Zemmour et les autres – en plongeant dans le passé, dans notre Histoire. Et combler, au moins pour partie, le trou idéologique béant d’une gauche devenue trop morne. C’est le pari de Raphaël Glucksmann. Avec son nouveau livre, Notre France (Allary Editions), l’auteur entend sortir tous les progressistes de leur long sommeil. Réveiller les consciences, éclairer les citoyens, les préparer pour la première des batailles, celle « culturelle ». Car le combat a déjà commencé : « Plus rien n’ira de soi  » prévient-il. Il y a un an et demi, sa génération avait la gueule de bois. Et maintenant ? Rencontre.


 

Qu’est-ce que le « trouble français » dont vous parlez dans votre livre ?

En fait, je prends au sérieux le “C’était mieux avant” qui domine le débat français. Ce “C’était mieux avant” nous explique la chose suivante : “Aujourd’hui, nous avons – ce qui est indéniable – un trouble de notre identité. Nous ne savons plus qui nous sommes. Nous sommes une sorte de patchwork métissé, alors qu’avant nous savions qui nous étions, nous avions une identité claire, nous étions sûrs de nos racines.” Je le prends au sérieux et je pose la question : avant qui, avant quoi, avant quand ?

Et je découvre qu’en fait, nous avons toujours eu une identité troublée et équivoque, une identité multiple, une identité qui n’était pas simple à définir. Le premier grand texte qui réunit la France par-delà les divergences régionales, culturelles, sociales qui forment à l’époque la France et qui continuent à former la France, c’est le Roman de Renart. C’est un texte fondateur parce que dans chaque village et dans chaque ville de France, ce qu’on appelait les “jongleurs”, les conteurs itinérants – qui sont des éléments essentiels de la formation d’une culture française au Moyen-Age – venaient raconter devant l’ensemble de la population les aventures de Renart. Renart est un animal qui a connu un tel succès que l’Eglise a fait des règlements intérieurs pour interdire aux moines dans les cellules de leur monastère de remplacer les peintures de la vierge et du christ par les images du voleur de poules Renart. Renart est un animal qui est indéfinissable, il n’est ni un loup ni un chien, il n’appartient ni à la forêt ni au village, ni à la culture ni à la nature, il n’est de nulle part. C’est ce personnage-là qui devient le miroir dans lequel les Français se définissent comme Français en termes de culture et d’imaginaire.

 

« La vitalité française a toujours été d’assumer son trouble et son caractère changeant »

 

Cette figure inclassable traverse notre Histoire. A chaque grand moment de rayonnement de la France, c’est en fait une identité trouble, multiple, évolutive, changeante, parfois contradictoire qui est assumée et qui est affirmée. Qu’on prenne l’époque des Lumières, le Grand Siècle, la Troisième République ou la Résistance, ce sont à chaque fois des rencontres de personnes et de cultures différentes qui font la France. La vitalité française a toujours été d’assumer son trouble et son caractère changeant.

 

Dans votre livre, vous dites Le contrôle de l’Histoire constitue chez nous l’enjeu politique métapolitique, identitaire ultime. Or on a aujourd’hui une résurgence du discours sur le roman national. Est-ce que vous y souscrivez ? Pensez-vous qu’il faut réenchanter le roman national ?

Je pense que l’erreur fondamentale d’une partie de la gauche a été de penser qu’on pouvait vivre sans récit national, qu’on pouvait expliquer aux gens que les grandes histoires étaient finies et que la société mondialisée, ouverte sur le monde était un état de fait, et qu’il n’y avait pas besoin de la raconter, de la dire, de lui donner sens. On a toute une série de think tanks et de groupes de pensée à gauche qui ont décidé de saucissonner la société française et le peuple français en catégories, et de s’adresser à des catégories de gens, d’origines. C’est intéressant intellectuellement. Il ne faut pas en nier la valeur sociologique, la nourriture donnée à la réflexion, mais ça ne suffit pas. Et si on se limite à cela, d’autres voies avec d’autres principes et une autre vision vont s’emparer de ce récit national. C’est ce qui s’est passé ces dernières années : l’imposition d’un récit qui entre en opposition avec l’ensemble des principes que nous défendons.

 

« L’erreur fondamentale d’une partie de la gauche a été de penser qu’on pouvait vivre sans récit national »

 

Le grand problème d’aujourd’hui n’est pas tant l’existence du récit fermé et replié sur soi de Zemmour, Buisson ou de Villiers : il a toujours existé. C’est l’absence d’un récit opposé qui s’assume de manière aussi forte que le leur. Et c’est ce que j’ai essayé de faire : quelle est l’histoire contraire, l’autre vision que l’on peut raconter sur la France, en l’assumant de manière aussi claire et nette qu’ils assument la leur ?

C’est pour moi un geste intellectuel nécessaire parce qu’on est devenus des fact-checkers et des analystes du récit réactionnaire. L’attitude dans laquelle on se limite, c’est de dire que Zemmour ment, que de Villiers ment, que Buisson ment, que leur récit est dangereux, qu’ils vont détruire l’ensemble de nos principes s’il s’impose. Mais on ne leur oppose jamais un autre récit.

 

Est-ce qu’en réécrivant ce récit, vous ne passez pas tout un pan moins reluisant de l’Histoire de France sous silence ? Vous citez de Gaulle, mais de Gaulle c’est aussi la Françafrique, vous citez le projet républicain de la IIIème République, mais c’est aussi ce qui a créé le colonialisme, non ?

Bien sûr. Il ne s’agit pas de faire l’Histoire de France, il s’agit de voir dans l’Histoire de France ce qui permet de défendre nos principes. C’est pour moi quelque chose d’important : évidemment, il y a la Françafrique, le colonialisme, le post-colonialisme. Et même la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen peut entraîner la terreur ou la conquête de l’ensemble de l’Europe par Napoléon au nom de l’imposition du Code civil. Il y a forcément un versant négatif de l’Histoire de France. Même quand on prend une figure comme Voltaire aujourd’hui, le débat est : est-ce que Voltaire a participé au commerce triangulaire ? Tout ça est vrai.

 

« Il s’agit de voir dans l’Histoire de France ce qui permet de défendre nos principes »

 

Mais aujourd’hui, dans le débat à gauche, on débat beaucoup plus de la repentance sur le colonialisme et les errements de personnes qui ont par ailleurs fait des grandes réformes scolaires comme Jules Ferry, que de retrouver le geste de l’enseignement gratuit, laïque et universel. Il y a là un problème : face à un discours qui exalte une fierté dangereuse d’être français qui est le discours réactionnaire, nous nous serions condamnés à être dans une investigation et un rejet de soi qui mutile pour aller au combat.

J’aimerais bien sûr qu’on produise des études sur le versant trouble de la personnalité de Voltaire, de Jules Ferry, mais sans oublier qu’à la fin, Ferry et Voltaire nous permettent de penser aujourd’hui une société ouverte pour la France. L’énorme problème qui se pose est que, étant donné qu’on est à ce point sur l’introspection sur l’état de nos grandes figures, de nos oeuvres et de nos combats, on laisse le Front National kidnapper la figure de Jaurès, de Blum, de Ferry, de de Gaulle. Parce qu’on a oublié quel était le sens de leurs gestes.

On peut et on doit mener une investigation, exercer notre esprit critique sur ces figures et sur ces moments, mais sans oublier ce que ces moments et ces figures nous disent de la France, qui ne peut pas être le récit fermé qu’on nous impose. J’ai voulu, revisiter ces gestes sans en faire une Histoire exhaustive ;  ça serait complètement irréaliste et prétentieux de vouloir résumer l’Histoire de France en 300 pages. Ce n’est pas l’objet, mais plutôt : qu’est-ce qui, dans notre Histoire, nous permet aujourd’hui de défendre des principes qui ne sont pas des principes de fermeture ?

 

Vous dites justement d’Angela Merkel qu’elle a “rencontré l’histoire”. Pensez-vous qu’il faut avoir vécu des drames pour être un bon dirigeant ?

Je pense qu’on vit aujourd’hui une situation très différente de celles des années 1980 ou 1990. Il y a le terrorisme, il y a des mutations dans le monde qui font qu’on va avoir des mouvements de population qui vont être problématiques. Ce qui pouvait sembler acquis – la stabilité institutionnelle, l’existence de l’Union Européenne, le fait que l’on ne retrouvera plus de frontières entre pays européens – ne l’est finalement pas du tout. Pour affronter ce moment de bascule historique, c’est mieux d’avoir conscience de ce qu’est un moment historique. Ce qui me frappe dans la manière dont les élites politiques françaises répondent à ce moment historique, c’est leur incapacité à s’élever au niveau de l’Histoire. Depuis Mohamed Merah, la France est ébranlée, troublée et violentée par l’arrivée d’une forme de guerre bizarre et asymétrique sur son territoire. C’est le moment où il faut dessiner un horizon clair pour les gens, le moment où il faut dire quels sont les principes sur lesquels repose notre société, vers où on va et comment on va se sortir de cette situation sans se perdre, sans sacrifier nos principes. Je n’ai pas entendu ce discours-là.

 

« Je regarde ça et je m’interroge : je me dis “Mais quel dirigeant français aurait eu ce discours-là à un moment pareil ?” »

 

J’étais le premier à critiquer Angela Merkel sur la Grèce et sur sa vision de l’Europe qui était apolitique, technocratique et purement économique. Mais une chose me frappe : un réfugié syrien venu sous son mandat commet un attentat à Ansbar, au moment-même où elle explique qu’il faut accueillir un million de réfugiés. C’est la pire situation pour elle. Quelle est sa réponse à cette situation dramatique qui la questionne sur le fond ? Elle dit “Les terroristes voudraient que nous changions d’attitude, que nous rejetions ces gens à la mer. Je ne le ferai pas, et je joue ma carrière politique là-dessus”. Je regarde ça et je m’interroge : je me dis “Mais quel dirigeant français aurait eu ce discours-là à un moment pareil ?” Franchement, j’ai du mal à me l’imaginer.

 

Qui sont les responsables d’une telle débâcle ?

Ce qui me sidère, c’est l’incapacité de François Hollande par exemple, mais pas seulement – François Hollande est le nom de l’ensemble de ces élites-là – à formuler un récit et un projet clair qui donne sens à la moindre réforme engagée ensuite. Il y a là-dessus une démission sur les mots et sur les faits qui entraîne le triomphe du Front National.

Prenons deux exemples concrets, deux thèmes toxiques aujourd’hui : d’abord l’Europe. Aujourd’hui, défendre une vision progressiste de l’Europe est quasiment un suicide électoral. Il y a une forme de domination des grilles de lecture souverainistes très claire – souverainistes qui ne sont pas nécessairement réactionnaires. Pourquoi ? Parce qu’à aucun moment, il n’y a eu un projet européen cohérent qui a été exposé. Selon moi, le moment qui définit la faillite mentale et politique de la gauche en Europe, c’est le moment où l’ensemble des gouvernements européens sont socialistes, en 1999 : il y a D’Alema en Italie, Schröder en Allemagne, Jospin en France, Blair en Angleterre. Il n’y a pas de Berlusconi, pas de Kaczyński, pas d’Orban pour polluer le débat. Le sommet européen a lieu en décembre à Vienne, et l’ensemble de ces dirigeants socialistes, bien-pensants, ouverts, pro-européens, se réunissent. Et D’Alema dit en sortant de la réunion que 90% du temps a été consacré au duty free ; qu’à aucun moment on ne s’est posé la question de comment on construit une Europe plus démocratique, plus intégrée, plus cohérente, plus solidaire, plus symboliquement parlante pour les citoyens européens. S’il n’y a à ce point pas de projet et d’horizon collectif dessiné, comment voulez-vous empêcher le triomphe d’un projet très cohérent qui est “On abandonne l’Europe et on revient à la souveraineté nationale” ?

 

« Il y a une démission sur les mots et sur les faits »

 

L’autre question qui me semble intéressante parce qu’elle est aussi toxique et que très peu la défendent, c’est l’accueil des réfugiés. On est à l’été 2015, il y a une crise essentielle pour définir ce que nous sommes, pas seulement parce qu’il faut accueillir des gens en train de se noyer dans la Méditerranée, mais qui définit quel type d’Europe et quel type de société on veut. En Allemagne, une chancelière de droite tient un discours d’ouverture et accueille un million de personnes en un an. Cela ne va pas sans problème, ça a un coût politique, c’est un combat, l’AfD monte. Mais il y a deux positions très différentes qui s’expriment et se combattent.

Pourquoi en France, alors qu’on a un président de gauche, issu de la tradition républicaine, il n’y a pas le dixième du discours public allemand qui s’exprime ? Pourquoi, alors que les supporters de foot allemands manifestent dans les stades avec des banderoles “Refugees welcome”, en France les intellectuels se sentent mal à l’aise avec cette question ? Pourquoi même un leader de gauche non gouvernementale qui se prétend radical comme Mélenchon, quand il répond à Pujadas qui lui demande s’il faut faire comme Merkel, il dit non ? Parce qu’on explique que l’opinion est hostile, que les sondages le montrent. Mais les sondages sont des des photographies d’un rapport de force culturel et idéologique. Si personne ne mène le combat pour l’accueil de manière claire, comment voulez-vous que l’opinion ne bascule pas sur le refus de l’accueil ? C’est comme sur l’Europe : si on n’est pas foutu de défendre l’Europe avec conviction, comment voulez-vous que les gens ne pensent pas qu’il y a quelque chose de mauvais dans l’Europe ?

 

Notre génération a 20 ans. Nous avons vécu une crise financière, nous avons eu des attentats atroces en France, nous traversons une grande crise écologique : que dire à notre génération qui a de quoi être pessimiste et sceptique d’absolument tout ?

C’est une génération qui naît au monde avec la conscience du tragique de l’Histoire, ce qui est terrible parce que c’est la première génération qui naît au monde ainsi. Je fais partie d’une génération qui a la gueule de bois : on lui a dit, quand elle est née au monde, que cela se passerait bien, qu’il y aurait la prospérité, la paix, et elle se retrouve en regardant les images du djihad dans Paris, la crise financière, la crise écologique. Donc c’est une forme de choc. Les gens qui ont 20 ans aujourd’hui naissent dans un monde déjà en crise, dans une société déjà instable et avec une violence qui fait déjà partie de leur vie. Ce que ça veut dire, c’est que cette violence-là peut conduire au pessimisme et au scepticisme, mais qu’elle rend la politique nécessaire. Quand la société va bien, qu’il y a la croissance des Trente Glorieuses, qu’il y a la paix éternelle, la politique peut être un luxe : les choses vont bien par elles-mêmes.

 

« Plus rien n’ira de soi »

 

Mais pour la génération qui a 20 ans aujourd’hui, la politique fera partie de la vie de manière impérieuse. Parce que plus rien n’ira de soi. Vivre en démocratie n’ira pas de soi, vivre dans une Union européenne qui n’a pas de frontières intérieures, où on échange avec ses voisins, où on a la même monnaie, où on participe du même monde, ne va pas de soi. Avoir une société qui assume sa tolérance et son ouverture ne va pas de soi. Plus rien n’ira de soi. Donc chacun doit plonger en soi-même et dire en quoi il croit, au-delà des circonstances immédiates et au-delà de ce que disent les autres. Tu es obligé, à partir du moment où tu crois en quelque chose aujourd’hui, de te battre pour ces choses et ces principes. Parce qu’il ne tiendront pas d’eux-mêmes.

C’est pour ça que quand on dit que les jeunes ne s’intéressent plus à la politique, je pense d’abord que c’est faux : ils s’y intéressent mais il n’y a pas d’offre politique qui leur correspond ; et de toute façon, ils n’auront pas le choix. Qu’ils s’intéressent à la politique ou pas, elle s’emparera de leur existence.

 

Vous dites dans le livre “Quelque chose d’essentiel et d’immatériel s’est brisé : le bonheur, la fierté d’être français”. Pourquoi faut-il être fier d’être français ? Quel sens cela revêt-il pour vous ?

Pour tout vous dire, j’ai hésité à mettre en titre ce slogan du Front National : “Fier d’être Français”. Parce que je ne comprends pas pourquoi on laisserait à l’extrême droite la fierté d’appartenir à la France, à l’Histoire de France et à la République française. C’est comme si l’on s’interdisait d’être fiers de quoi que ce soit. On n’est pas fiers de la France, on n’est pas fiers de l’Europe, on n’est même plus fiers de nos principes. Je ne crois pas à la possibilité de construire une société sans un moment, sans des institutions, un récit, un projet qui puisse rendre fiers les gens d’appartenir à cette société.

Il y a des très belles pages de la philosophe Simone Weil sur les grèves de 1936 et sur ce qu’est le sentiment de fierté : elle dit que c’est ce qu’éprouve un être humain quand il a l’impression de dépasser ses problèmes immédiats et d’appartenir à quelque chose de plus grand que lui. Je pense que cette fierté d’appartenir à une nation qui, avant d’être un lignage, une généalogie ou un territoire, a été une idée, c’est une fierté qu’il faut reprendre. Il ne faut pas laisser le monopole de la fierté de notre Histoire à des gens qui en fait l’amputent et en refusent la majeure partie. Il faut être fier d’appartenir à une nation qui à un moment a proclamé que l’ensemble des êtres humains étaient libres et égaux. Il faut être fier d’appartenir à une nation qui a comme héros des Arméniens, des Juifs, des Espagnols et des Italiens qui sont morts pour elle. Il faut en être fier. Si on n’en est pas fier, au fond, cela veut dire que l’on n’assume pas le combat qui vient.

 

Vous pouvez suivre ce lien pour lire l’interview dans son intégralité.

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