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« Westworld » : le nouveau succès monstre d’HBO

« Westworld » : le nouveau succès monstre d’HBO

Westworld, nouvelle superproduction de la chaîne américaine HBO, pourrait bien devenir l’oeuvre télévisuelle la plus « meta » de ces dernières années. A mi-saison de sa diffusion, on fait le point.


 

A Westworld, un parc d’attractions dernier cri, les visiteurs paient des fortunes pour revivre le frisson de la conquête de l’Ouest. Dolores, Teddy et bien d’autres sont des androïdes à apparence humaine créés pour donner l’illusion et offrir du dépaysement aux clients. Pour ces derniers, Westworld est l’occasion de laisser libre-cours à leurs fantasmes. Cet univers bien huilé est mis en péril lorsqu’à la suite d’une mise à jour, quelques robots comment à adopter des comportements imprévisibles, voire erratiques. En coulisses, l’équipe, qui tire les ficelles de ce monde alternatif, s’inquiète de ces incidents de plus en plus nombreux. Les enjeux du programme Westworld étant énormes, la Direction ne peut se permettre une mauvaise publicité qui ferait fuir ses clients. Que se passe-t-il réellement avec les androïdes ré-encodés ?

 

★★★★☆ – À ne pas manquer

 

Westworld est d’abord le nom d’un mastodonte de production : avec 100 millions de dollars de budget pour sa première saison (dont le quart pour le seul pilote), la série s’annonce comme le plus gros projet de la chaîne américaine HBO depuis Game of Thrones. Le plus couillu aussi, peut-être. Car l’intrigue – directement inspirée du film Mondwest sorti en 1973 – pose une action pour le moins complexe, où deux mondes cohabitent et s’entrechoquent sans cesse. Le premier est illusoire : c’est un immense parc d’attractions où des visiteurs (« guests ») sont accueillis par des androïdes (« hosts ») pour assouvir leurs fantasmes et revivre la conquête de l’Ouest – pas un hasard si « Wild West » sonne à l’oreille proche de « Westworld ». Le second monde, lui, est futuriste mais bien réel : les arcanes du parc révèlent une « régie » sous tension, où ingénieurs, managers et scénaristes s’évertuent à assurer le bon déroulement du séjour de leurs clients au sein du parc.

Côté casting, devant comme derrière la caméra, la chaîne câblée a frappé fort. Produite par J.J. Abrams – fils spirituel de Steven Spielberg et réalisateur, entre autres, du dernier Star Wars – la série est showrunnée par Lisa Joy (Burn Notice) et Jonathan Nolan – frère et scénariste de Christopher. A l’écran, les vétérans stars (Anthony Hopkins, Ed Harris) côtoient les plus jeunes (pêle-mêle Thandie Newton, James Marsden, Jimmi Simpson, Ben Barnes ou Luke Hemsworth – oui, encore un) ; et la fascinante Evan Rachel Wood (Dolores) y tient un premier rôle des plus ambigus.

 

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Crédits : HBO

 

L’impératif établi par Westworld (séduisant ou rebutant mais bien inhabituel) est double : portée par un savoir-faire très « nolanien » – donc très grandiloquent – la série requiert d’abord une attention constante de son spectateur, placé dans une position non plus passive mais active, forcé d’assembler seul et comme il le peut les pièces d’un puzzle infernalement dense. Conséquemment, elle implique aussi de ne pas tout comprendre au premier abord, mais de reconsidérer certains éléments énigmatiques des premiers épisodes à l’aune des suivants. Ce qui, à l’heure de lectures scénaristiques prémâchées d’autres grosses productions, peut, certes, décontenancer. Mais c’est, accomplissant cela et continuant parallèlement de prendre par la main son spectateur que la série justifie à merveille toutes ses contraintes. Pour preuve : le suspens et la soif de percer à jour le(s) mystère(s) continuent de s’exercer tout du long, rendant l’adhésion totale et, de fait, plus prenante encore à chaque fin d’épisode.

Cette tenue en très haute estime de l’audience passe aussi par de nombreuses et récurrentes implications sociales, philosophiques et politiques. La strate la plus évidente questionne bien entendu notre rapport à la réalité : dans Westworld, Dolores, Teddy et tous les autres androïdes sont si parfaits, si réussis, si humanisés par leurs concepteurs qu’ils en interpellent les consciences de quelques (rares) visiteurs – sur ce point, la réaction empathique du personnage de William semble « faire tâche ». La majorité y voit, au contraire, un moyen d’assouvir ses pulsions les plus « crasses » – meurtre, violence, aventure – réfrénées par la justice et l’ordre social dans le monde réel. D’autant que la série alterne – chose inédite – le point de vue des androïdes et celui des humains, sans jamais basculer dans une vision moralement définitive de la situation. Le comportement choisi par le personnage de Logan, par exemple, renvoie à la servitude volontaire théorisée par La Boétie : celui-ci se soumet aux règles du jeu de l’entreprise non pas parce qu’il y est contraint par la force mais en connaissance de cause, parce que sa volonté le lui dicte.

 

La Boétie, les Stones et Prométhée

 

Un autre moment-clé, philosophique, de Westworld intervient à la fin de l’épisode 4, quand la « conscience de caste » émerge pour la première fois chez un personnage androïde, dans une séquence scotchante d’intensité dramatique. Avec l’aide du personnage d’Hector – voir par ailleurs cette extraordinaire séquence sur la musique culte des Rolling Stones Paint It, Black, en guise de conclusion de l’épisode 1 – elle saisit pour la première fois la réalité de sa situation d’aliénation totale, ce que son programme algorithmique lui empêche, en théorie, d’entendre. Sa (première) réaction n’est pas la révolte ni l’indignation ; mais la recherche épicurienne de la jouissance immédiate, du plaisir. D’ailleurs elle le dit elle-même : « None of this matters. » En attendant la fronde ?

Souvent grandiloquent, Westworld fait son marché dans la culture philosophique autant que mythologique. Les pistes d’analyses sont lancées avec une profusion qui n’a à envier que son nombre d’arcs narratifs. L’inévitable figure de Prométhée revient en leitmotiv, habitée par le personnage de Bernard, créateur des nouveaux robots. Obsédé par la quête de la conscience chez ses créatures, il opère en cachette, cherchant à réveiller l’androïde incarnée par Evan Rachel Wood, de son oubli permanent. De même, les figures d’Arnold, énigmatique fondateur du parc et partenaire du Docteur Robert Ford, joué par Anthony Hopkins, pourraient être reliée à celles d’Icare et de Dédale : le premier, mort jeune dans sa quête d’absolu ; le second, créateur d’un interminable labyrinthe dont il a apparemment seul la clé. Enfin, les locaux administratifs de Westworld revêtent eux aussi une signification théologique. A la fin de l’épisode 4, Hector évoque « l’enfer » lorsqu’il parle de notre monde. Etrange ironie lorsque l’on sait que les bâtiments de l’entreprise sont rassemblés en un building inversé, tourné vers les profondeurs de la Terre (comme l’a révélé HBO lors du lancement de la série).

 

Crédits : HBO

Crédits : HBO

 

Les ficelles de la narration de Westworld sont énormes, justement. Par ce traitement volontaire d’une histoire grossière au Far-West, la série pourrait bien devenir l’oeuvre télévisuelle la plus « meta » de ces dernières années. Westworld est une oeuvre post-moderne, qui s’observe et renvoie en miroir son créateur et inévitablement, son spectateur. Telle une nouvelle Amérique, le monde est décrit dans l’épisode 1 comme un Eldorado, aussi bien pour ses employés (car gage d’excellence) que pour ses visiteurs. Pris froidement, si on l’observe du point de vue de la structure narrative, le parc de Westworld est loin d’être remarquable. Rejoué chaque jour à l’identique avec ses stéréotypes et ses défauts, tout se passe comme si les employés de Westworld essayaient de faire vivre leurs spectateurs dans un reboot de western hollywoodien.

Le bon, la brute, et le truand, ainsi répétés à l’infini avec des variations sur un même thème. Evan Rachel Wood et James Marsden ont des têtes de jeunes premiers : jeunes premiers ils seront. Hector, joué par Rodrigo Santoro, est déguisé d’une belle balafre en plein visage. Habillé comme un méchant de Western, méchant il sera. Les Amérindiens, silhouettes à peine entrevues à partir de l’épisode 3, ne sont que des ombres inquiétantes, comme ils ont pu l’être – et le sont peut-être toujours – dans l’imaginaire collectif. Simpliste à première vue, le monde de Westworld a donc tout pour être un mauvais reboot. Un des employés l’avoue lui-même à Simon Quaterman, le scénariste principal du parc. Les histoires, les quêtes, les arcs narratifs ne sont que secondaires. Ils sont un arrière-plan nécessaire pour distraire et déculpabiliser le visiteur qui n’est là que pour une raison : assouvir ses pulsions les plus sombres.

Ed Harris, jouant l’homme en noir, refuse de son côté la simplicité du parc. Visiteur rodé à ses ressorts, plus rien ne le surprend. Comme un joueur lassé par sa réalité virtuelle, il ne trouve plus aucune satisfaction à s’y échapper. Enigmatique bienfaiteur – il est dit dans l’épisode 4 qu’il possède une « fondation » – le personnage d’Harris est en quête de sens, et fait tout pour accéder au niveau supérieur du jeu. Il n’a pas été assouvi par le parc ; ne l’est plus en tout cas. Figure prophétique des futurs habitués du jeu, il erre en quête de réponses. Pour lui, ce monde ne peut se limiter à un gigantesque déploiement de consommation. Il doit y avoir davantage et il est déterminé à trouver le « prochain, dernier niveau de jeu ». A contrario, comme construit en miroir, le premier personnage à réaliser ses souvenirs et à rencontrer sa conscience, est joué par Thandie Newton. Lorsqu’elle comprend l’absurdité de sa condition, la souteneuse n’a qu’un désir : aller dans l’autre monde pour le percer à jour, et trouver la réponse qui donnera un sens à son existence. Une raison pour contredire son agonisant « None of this matters. »

 

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