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World Press Photo 2016 : le photojournalisme, de crises… en crise ?

World Press Photo 2016 : le photojournalisme, de crises… en crise ?
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Le World Press Photo, le plus prestigieux des concours de photographie professionnelle, vient de clore son édition montréalaise le 2 octobre dernier. Cent-cinquante images lauréates ont été présentées, accompagnées par quatre expositions complémentaires. 41 photographes provenant de 21 pays ont participé. L’occasion d’embrasser presque d’un regard l’actualité de l’année dans toute son intensité, des écoles coraniques sénégalaises aux manifestations parisiennes, des paysages nus de la toundra aux réfugiés passant sous des barbelés en Europe de l’Est. Un « résumé émotif de l’actualité », selon Anaïs Barbeau-Lavalette, réalisatrice et porte-parole de l’exposition. Un rappel également des accomplissements et des défis rencontrés par les photojournalistes en 2016.


 

Photojournaliste ? Journaliste visuel ? Visual story-teller ?

 

Matthieu Rytz, le producteur de l’évènement, ne se définit pas lui-même comme photojournaliste, mais plutôt comme « visual storyteller ». Ayant initialement étudié l’anthropologie, ses travaux se concentrent plus sur le long terme que sur l’actualité. « Le World Press couvre toutes ces façades », précise-t-il. « Ils ont même changé leur slogan pour parler non plus de photojournalisme, mais de journalisme visuel, afin d’englober davantage de travaux. »

Photo Guillaume Simoneau. Légende : Le jeune Ali Al Schihadeh, un des sept enfants de Nidal, récemment arrivé à Montréal. Copyright Guillaume Simoneau, Consulat. Exposition « Je ne viens pas d’ailleurs ».

Photo Guillaume Simoneau. Légende : Le jeune Ali Al Schihadeh, un des sept enfants de Nidal, récemment arrivé à Montréal. Copyright Guillaume Simoneau, Consulat. Exposition « Je ne viens pas d’ailleurs ».

Anaïs Barbeau-Lavalette, elle, présente un travail hybride complémentaire à l’exposition du World Press avec le photojournaliste Guillaume Simoneau. Intitulée « Je ne viens pas de l’espace », leur exposition entremêle photos des familles syriennes arrivées au Canada posant avec les familles d’accueil québécoises et textes poétiques donnant la parole aux réfugiés. « J’avais envie qu’on raconte, en tant qu’être humain et que citoyenne, la suite. Je n’ai pas vu beaucoup de récits plutôt doux, qui racontent des parcours de combattants sans tomber dans le happy end ». L’exposition se place ainsi en fragile équilibre entre le tragique de l’actualité et la douceur de l’accueil québécois. La réalisatrice a en effet voulu faire place à une certaine poésie, poser un regard nouveau sur ces êtres qu’on a tant scrutés, décrits, dépeints.

 

Alors, photojournalisme ou pas ? « C’est nécessaire que le photojournalisme soit objectif, pour moi. C’est à la personne qui reçoit la photo de se construire l’histoire qu’elle veut autour de cette photo. (…) Je pense qu’on a essayé de se décrocher du photojournalisme pratique en assumant un regard plus poétique. Notre exposition répond à celle du World Press, qui est du photojournalisme pur. » Une tentative métissée, donc, à mi-chemin entre esthétique et actualité, pour informer tout en portant un espoir parfois absent chez les poignants lauréats du World Press. Les réfugiés passent ainsi d’une image de victimes à celle d’individus forts, rafraîchissants, qui avaient « soif d’apprendre les codes du pays ». Un cliché que le photojournalisme a parfois du mal à capturer.

 

Esthétique ? Impact ? Information ?

 

Cet exemple de travail original n’est pourtant pas la norme. La photo du petit Aylan, l’enfant échoué sur une plage turque, a fait le tour du monde et choqué plusieurs millions de citoyens, éveillant les consciences et informant sur les conséquences de la guerre civile syrienne. « Tout le monde s’attendait à la voir au World Press » commente Matthieu Rytz. « Cette photo a eu un gros impact qui a créé des débats houleux au sein du jury. On lui a préféré une photo esthétiquement plus puissante. »

Pour le jury du World Press, c’est « Hope for a New Life », de l’Australien Walter Richardson, qui remplit ce critère. Floue, en noir et blanc, on y voit un réfugié passant un bébé sous les barbelés à la frontière hongroise. « C’est en Hongrie, mais ça pourrait être ailleurs » Commente Matthieu Rytz. Un universalisme qui ne manque pas d’émouvoir. « Nous cherchons des images qui sont fortes et qui parlent d’elles-mêmes, un mélange d’information et d’esthétique. Une image doit être capable d’être auto-suffisante » ajoute-t-il. Le jury du World Press, représentant différentes factions du photojournalisme et du monde, influencent évidemment largement le type d’esthétique préféré.

« En 2016, une bonne image reste une bonne image » continue cependant Matthieu Rytz. « Il y a des modes, bien sûr (du noir et blanc, des images très contrastées), mais fondamentalement, rien ne change. » Quels sont alors les défis rencontrés par les photojournalistes aujourd’hui ?

 

« L’âge d’or du storytelling »

 

« L’image n’a jamais été aussi importante. Nous vivons un âge d’or incroyable en ce qui concerne le story-telling » s’enthousiasme le producteur. Les techniques de production se multiplient, de la vidéo à la réalité virtuelle. A travers les réseaux sociaux, on regarde plus d’images qu’on ne lit de textes. L’argent que débourse Facebook pour acheter Instagram n’est qu’une des preuves les plus convaincantes de cette toute-puissance visuelle.

« Le défi est plus économique : il faut comprendre les transformations du modèle. » Pour les clichés sportifs et les photographies sur la nature, la composante économique est primordiale. Les grandes agences de presse peuvent ainsi plus facilement acheter les meilleurs angles pour positionner leurs photographes lors d’évènements sportifs. National Geographic possède des équipements très coûteux qui permettent de filmer et de prendre des photos de très grande qualité sous l’eau. Les contraintes temporelles jouent également : « Certains photographes travaillent depuis le début de la crise syrienne dessus, tandis que l’AFP par exemple travaille plus avec du fil de presse et ira peut-être moins creuser un sujet » explique Rytz. Certains travaux moins évidents nécessitent aussi plus de temps : c’est le cas de Paolo Woods, un photographe qui travaille sur les paradis fiscaux. « Ca peut prendre parfois des années de travail, d’information, de recherches. La problématique est plus subtile et requiert une construction documentaire. »

 

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Photo Whale Whisperers. Légende : Murmure aux baleines, Copyright Anuar Patjane Floriuk. Nature, 2ème prix – World Press Photo

 

Si l’émergence des réseaux sociaux et des citoyens-photojournalistes a fait de l’image le médium du XXIème siècle, la compétition avec les photographes professionnels n’est pas significative, toujours selon lui. Certains citoyens présents sur le terrain sont devenus, par la force des choses, photojournalistes, comme ce dentiste syrien engagé par la suite à l’AFP, mais les cas restent peu nombreux. « Mais il y a une multiplication des tâches que le photographe doit faire. Il devrait y avoir plus de coopération à ce niveau-là pour s’adapter au modèle économique. Les photographes ne peuvent plus se concentrer uniquement sur la photo. Ce n’est pas comme au cinéma avec un preneur de son, un monteur, un producteur… : on demande au photographe de s’occuper de tout pour un court de 5 minutes. »

 

Crises contemporaines, crise éthique

 

La question est presque galvaudée, la réponse toujours en mouvement. Dans les cas d’extrême détresse, les crises humanitaires par exemple, le photographe devrait-il laisser tomber son objectif et mettre la main à la pâte ? « Normalement, le photographe n’est pas censé être là pour aider. Il est pour témoigner » déclare Matthieu Rytz. Il y a bien sûr eu beaucoup de cas où la situation était trop insupportable pour rester spectateur. Cette question reste sensible au sein de la communauté des photojournalistes. L’exemple de Kevin Carter, un photojournaliste sud-africain qui s’est suicidé à cause de la désapprobation de l’opinion publique face à « La petite fille et le vautour », où une enfant affamée est guettée par un vautour, pèse sur tous les esprits.

 

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Photo Kevin Carter. Légende : Vautour guettant une petite fille en train de mourir de faim, Soudan, 1993. Crédits Kevin Carter / Sygma

 

« Il y a un photographe de Montréal qui était à Haïti dans le tremblement terre. Il a fait une photo d’un enfant sortant des décombres, qui a fait les unes de toutes les nouvelles du monde. Il a ensuite réalisé l’ampleur des dégâts et a laissé tomber sa caméra pour aider un médecin à sauver les gens » explique Rytz.

Le photojournalisme fait réagir. Au niveau politique, certains clichés ont un impact considérable. Les images des conséquences du tremblement de terre en Haïti étaient extrêmement puissantes et ont accéléré l’action du milieu politique. « L’image d’Aylan a eu un impact considérable dans les politiques mondiales. Même au Québec, la ministre de l’immigration a confié dans un discours que cette photo, qu’elle a découverte en prenant son café, a été un déclic conduisant à un programme d’accueil des réfugiés syriens ». Photojournalistes, déclencheurs sans être acteurs ? « C’est difficile pour nous d’agir. On espère faire bouger l’opinion publique»

 

 

Photo à la une : Warren Richardson, Hope for a New Life. Légende : Espoir d’une nouvelle vie, 28 août, frontière serbo-hongroise. Copyright Warren Richardson – Prix Photo de l’année 2015 – World Press Photo

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Etudiante en deuxième année à Sciences Po Paris (campus de Reims). Gardienne de buts et passionnée d'écriture sous toutes ses formes.

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