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Colombie : pourquoi le traité de paix avec les FARC est loin d’être ratifié

Colombie : pourquoi le traité de paix avec les FARC est loin d’être ratifié
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Cela fait maintenant plus d’un mois que le référendum populaire concernant la réconciliation avec les FARC a donné son verdict. À l’encontre des attentes générales, 50,26 % de Colombiens ont voté pour le « non ». Un choix que s‘est promis de contrer le président Juan Manuel Santos, par un travail de persuasion des parties réticentes et de discussion des modalités. Cependant, cela est loin d’être fait si l’on s’intéresse au débat public qui animait jusqu’alors la société colombienne, entre les partisans du « oui » et du « non ». Ces derniers ne sont pas prêts à laisser place à l’amnistie. Pourquoi donc se positionner contre la paix, qui nous semble être, en tant qu’occidentaux, une finalité à atteindre dans le processus de développement d’un État ? Pourquoi ce scepticisme après ces années qui comptent parmi les plus sombres de l’histoire de la Colombie ?


 

« C’est un délit politique »

 

Le 8 octobre dernier, à l’attribution du prix Nobel de la paix à Juan Manuel Santos, le camp du « oui » se réjouit, à l’image de l’actrice Adriana Mejia : « À l’étranger, l’accord de paix a été mieux reçu qu’ici, peut-être tout simplement parce que, là-bas, il a été lu. Pas comme ici, où les gens ont voté non parce qu’ils ont cru les mensonges de l’opposition. ». Ou comment instrumentaliser un fait pour en faire son argument. Car le camp du « oui » le sait : les partisans du « non » ont très bien lu le texte, et c’est pour cette raison qu’ils sont en désaccord.

Il s’agit de préciser un point essentiel concernant le mécontentement de certains Colombiens : ils ne s’opposent pas au processus de paix, mais à ses modalités. Ce dernier envisage, contre la destruction matérielle des FARC (par le retour des armes au gouvernement), de les intégrer dans la classe politique. Cela comprend 5 sièges de député (sur 166) et 5 de sénateur (sur 102), ainsi que le financement de leur propre mouvement politique. Une mesure qui ne trouve pas son écho auprès d’une partie du peuple colombien, qui garde encore le goût amer des périodes de séquestration, d’attentats et de corruption gouvernementale. Pour Hernando qui a connu la guerre civile à partir de 8 ans, c’est un « délit politique » que de placer les auteurs de crimes contre l’humanité dans le gouvernement. Et pour beaucoup de Colombiens touchés par l’enlèvement souvent définitif de certains proches durant la guerre civile, se voir gouvernés par ceux qui les ont meurtris paraît complètement absurde.

 

« On indemnise déjà les victimes avec nos impôts et, en plus, on indemnise les FARC en les réinsérant. C’est n’importe quoi. » Hernando, retraité colombien. 

 

En outre, le traité prévoit une « indemnisation matérielle des victimes » de la part des FARC, dont les conditions « seront établies dans l’accord final », cite El Tiempo. Cependant, « il n’est pas vrai que les FARC possèdent des réserves financières (…) contrairement aux idées reçues par les médias », admet le négociateur des FARC à La Havane, Iván Márquez, dans une interview au site BBC Mundo. Avec le processus de paix, les Colombiens – et surtout ceux favorables au non – se doutent bien que le financement de cette indemnisation se reportera sur les frais des contribuables. Le traité constitue ici une aberration, alors que les Colombiens ne se voient déjà pas payer des impôts pour des institutions composées de FARC : « On indemnise déjà les victimes avec nos impôts et, en plus, on indemnise les FARC en les réinsérant. C’est n’importe quoi. » pointe Hernando.

Selon lui, il faut pardonner, sans leur donner de telles opportunités pour autant. Comme certains de ses compatriotes, Hernando a peur que cela leur donne une force, de nouvelles ressources et de nouveaux soutiens pour accroître leur action, avant d’ajouter : « Ça va encourager les autres crimes de la sorte. » Effectivement, nombre de Colombiens dénoncent le « laxisme » des sanctions prévues contre les FARC et appréhendent le fait que ce ne soit pas assez dissuasif. Vivanco décrit notamment l’accord comme « un simulacre de justice qui garantit l’impunité pour les atrocités commises en Colombie ». 

Certains craignent encore que cette intégration des FARC donne place à un « castro-chavisme » colombien avec un gouvernement reposant parfois sur une base militaire, « une pratique autoritaire de la démocratie » comme le souligne l’historien Olivier Compagnon, et s’inspirant d’un « socialisme du XXIème siècle ». Cette comparaison des forces armées révolutionnaires au chavisme a pour origine leur doctrine marxiste originelle qui persiste encore de nos jours.

 

Un sentiment de déjà-vu qui laisse sceptique 

 

Ce processus de paix n’est pas le premier à intervenir dans la guerre civile colombienne. Il achève la série de six processus de paix, entamée depuis 1953 lors d’un cessez-le-feu engagé par le coup d’État imposé du général Rojas Pinilla, qui forçait la fin des combats entre les deux partis politiques traditionnels de l’époque. Bien qu’il soit le plus complet à ce jour, le traité laisse sceptique les partisans du « non » qui ne voient pas en ce processus de paix une issue concrète et doutant de son efficacité, comme cela l’a été lors de ces dernières décennies.

 

La campagne pour le « non » d’Uribe et des conservateurs 

 

« On peut y voir un triomphe d’Uribe », a déclaré à l’AFP l’analyste politique Arlene Tickner, à propos du leader de l’opposition et sénateur de droite, qui considère aujourd’hui le centriste Santos comme un « traître » pour avoir négocié avec les FARC. L’homme qui a dépensé 4% du PIB dans la guerre contre les forces armées révolutionnaires n’est pas opposé à la paix mais aux modalités de l’accord, comme ses compatriotes cités plus haut. « La paix est enthousiasmante, les textes de La Havane décevants », a-t-il déclaré après les résultats du 2 novembre.

Il bénéficie surtout d’un important soutien populaire, comme en attestent ses 2 millions d’abonnés sur Twitter. Une grande partie de ce soutien est constituée de propriétaires terriens, qu’Uribe a pendant longtemps représenté. Ces propriétaires ne sont pas prêts de voter pour le oui. Leur économie étant une « forte concentration d’une richesse obtenue illégalement » selon le politologue Fernando Giraldo, elle serait fortement menacée par l’arrivée des FARC au pouvoir, qui par le idéologie marxiste de base, ont tendance à la dénoncer.

Il assoit ce même soutien en gardant sa politique de 2002, basée sur l’autorité. Il désigne alors les FARC comme des « terroristes » qui pourraient se retourner contre l’État colombien une fois au pouvoir. Ce discours trouve un écho auprès d’une grande partie des Colombiens dont les FARC n’ont pas encore gagné la confiance, comme le souligne M. Forero : « Alvaro Uribe a fait une campagne populiste en jouant de la haine des FARC, qui est vive dans le pays, et de la peur du futur ». Cela le conforte comme principal rempart à la stratégie de Juan Manuel Santos, qui a pour but de convaincre les partisans du « non » de la légitimité de cet accord.

 

Juan Manuel Santos, une image de moins en favorable 

 

Le président centriste est souvent pointé du doigt par l’ancien président et une partie de la population, au nom de traître mais surtout en soulignant une logique électorale et clientéliste qui dominerait dans la campagne de Santos. Cela renvoie à la notion de « mermelada », à savoir l’utilisation de fonds publics dans une logique clientéliste électorale. Ici sont dénoncés les millions d’euros dépensés en publicité en faveur du « oui », ce qui n’arrange en rien l’image du président auprès de la population. En effet, ses 13 % de popularité (score le plus bas jamais atteint par un président colombien) risquent de compliquer son travail de persuasion des opposants au traité de paix, Santos étant souvent vu par le peuple comme prêt à tout pour obtenir le prix Nobel de la paix et de nouvelles voix, même prêt à accepter tout arrangement et concession possible avec les bourreaux historiques de son pays. Alvaro Uribe base notamment sa campagne sur les critiques envers son opposant, portant sur ce côté hypocrite et clientéliste de celui qui veut être perçu comme le défenseur des droits de l’homme et de la paix.

 

« Idéologie du genre »

 

La Colombie n’est pas un pays laïc. Avec une grande majorité chrétienne (plus de 10 millions de fidèles), ce pays latino-américain connaît une très forte influence de l’Église et des valeurs catholiques. Des valeurs qui ne sont pas compatibles avec le projet de loi que le processus de paix envisage, comprenant la mise en place de nombreuses mesures de gauche ou d’extrême-gauche, en faveur des droits des femmes et de la communauté LGBTI (lesbiennes, gays, bisexuels, transsexuels, intersexués). En effet, la division qui règne entre FARC et Colombiens n’est pas seulement militaire ou géographique : elle est aussi idéologique.

Les FARC ont globalement gardé leur doctrine marxiste de base, qui n’est pas vraiment compatible avec les valeurs prônées par l’Église. En atteste le débat provoqué autour de « l’idéologie du genre », terme de plus en plus présent dans la société colombienne depuis le « premier accord de paix au monde qui prend en compte la perspective de genre » (dixit la communauté internationale). Un élément qu’Uribe s’est empressé de citer comme une de ses principales directives afin de rassembler le plus de catholiques possible en faveur du « non » : « L’idéologie du genre incluse dans les accords de paix entrera, sans vrai débat, dans notre ordonnancement constitutionnel. »

Le rejet de ces projets de lois se traduit aussi par la réaction de nombreux fidèles et personnalités évangélistes, comme le pasteur Marco Fidel Ramirez : « J’ai voté non parce que je ne veux pas que la Colombie tombe dans les griffes de l’athéisme, du communisme et du pouvoir homosexuel ». La grande majorité des fidèles et des pratiquants aurait ainsi largement pesé dans la victoire du « non », alors que la Cour constitutionnelle avait auparavant légalisé le mariage homosexuel sans que cela ne suscite aucune réaction. Si le gouvernement veut voir le bout du tunnel, il semble que la suppression de ces mesures de droits envers les minorités soit indispensable.

 

L’impasse du marché de la drogue 

 

Une des motivations du gouvernement colombien à instaurer cette paix repose aussi sur l’éradication du marché de la drogue, véritable fléau qui persiste aujourd’hui en Colombie, malgré de nombreux progrès. La mise en place d’une production légale et encadrée serait alors envisagée, afin d’annihiler à long terme ce fléau. Mais, il serait utopiste de penser que sans les FARC, le marché clandestin de la drogue serait annihilé. La production légale serait forcément encadrée par des taxes, pénalisant ses bénéfices face à celle illégale. En outre, une telle opportunité financière (des chiffres parlent de près de 22 millions gagnés par les FARC) est forcément reprise par d’autres acteurs avides de bénéfices, dont d’autres groupes armés comme l’ELN font partie. Le climat colombien favorable à la pousse et à la production de plantes (comme notamment la coca) nécessaires à la production reste également un facteur que les autorités colombiennes ne peuvent modifier. Cela constitue un argument des fervents opposants à cette paix, qui leur permet de la caractériser d’inutile.

 

Face aux multiples contestations des modalités de l’accord, aux certaines absurdités qu’il présente, sans oublier la ténacité d’Uribe face au moins populaire Juan Manuel Santos, les efforts pour convaincre les opposants à cette paix sans entraver le soutien des partisans du « oui » s’avèrent herculéens. Mais comme le dit Rodigo Londoño, chef de guerre des FARC, « nous ne pouvons gâcher la possibilité de mettre fin à une confrontation qui dure depuis déjà 52 ans (…). Nous écoutons les différents secteurs, tant ceux du non, que ceux du oui ». Car oui, mettre tout le monde d’accord ne sera certes pas une tâche facile, mais nécessaire au président colombien pour enfin voir le bout du tunnel. À lui de prouver que son prix Nobel ne représente pas un accomplissement, mais qu’il est bien l’étape d’un long acharnement pour cette cause universelle qu’est la paix. 

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Mathieu Hennequin

Etudiant en L3 Sciences-Politiques et en journalisme, en échange à Beyrouth. Passionné de Moyen Orient, de géopolitique et de raclette.

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