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Hellfest : une expérience spirituelle

Hellfest : une expérience spirituelle
Sarah Houmsi

Cette année, sans annoncer un seul groupe, le Hellfest est parvenu à vendre 52 000 billets. Le tout en 72 heures. D’où vient cette fidélité aveugle pour le festival ? Comment expliquer une telle ferveur pour la musique métal ? Pour sa thèse et pendant sept ans, Corentin Charbonnier, anthropologue et fan de métal a cherché à répondre à ces questions. De cette thèse est né un livre « Hellfest: pèlerinage pour metalheads ». Entretien.


 

Quand on pense aux fans de métal, on a du mal à trouver un autre public aussi visiblement dévoué à sa musique. Il n’y a que le métal qui peut engendrer ça ?

C’est sûr qu’il y a un sentiment d’appartenance qui est beaucoup plus fort que dans d’autres styles de musique. Ça va quand même jusqu’à l’inscription sur le corps par le tatouage et le piercing. Je suis toujours bluffé de voir au Hellfest plein de gens se faire tatouer le logo « Hellfest » sur le corps par exemple. Il y a une vraie dévotion dans cette musique, les gens que j’ai interrogés pendant mes recherches l’expliquent clairement : le métal, c’est avant tout un sentiment d’appartenir à une culture qui va bien au-delà de la musique. C’est aussi le sentiment que ça ne s’arrêtera jamais.

 

Le métal ne s’arrêtera jamais ?

Les mouvements musicaux depuis un siècle ont beaucoup changé. Je prends souvent l’exemple du jazz qui était une musique afro-américaine et qui est maintenant une musique de cols blancs plutôt classes moyennes. Le ska, le reggae ont été complètement absorbés par la culture de masse. Les mouvements musicaux changent et le public ne suit pas. Par contre, dans la musique métal, qui existe depuis la des années 60 début 70, on a des groupes fondateurs comme Black Sabbath, Metallica et Iron Maiden qui sont toujours présents en force aujourd’hui. C’est un phénomène qui arrive à ce propager d’une génération à une autre. On le voit au public du Hellfest qui va de 7 à 77 ans.

 

C’est vrai que ce n’est pas une musique que l’on peut seulement associer à l’adolescence.

On a toujours cru que les sous-cultures jeunes étaient des phénomènes adolescents qui allaient cesser d’exister avec le temps. En fait, on se rend compte que cette musique-là persiste, on y trouve une sorte d’engagement pour la vie.

 

Si, comme vous l’expliquez dans votre livre, le Hellfest est un pèlerinage, le métal est une religion ?

Je ne sais pas si on peut aller jusqu’au terme de religion mais il y a des formes de religiosités qu’Olivier Bobineau [sociologue français ndr] a déjà abordé dès les années 2000. En fait, on a remplacé les pèlerinages antiques ou les pèlerinages catholiques par une sorte de pèlerinage au Hellfest. On observe chez le public du Hellfest qu »il y a un aspect communautaire qui va aller au-delà d’une démarche consumériste. On y vient pas seulement pour l’affiche. On y vient pour y être entre nous, pour participer à quelque chose de plus grand. Le lieu a une importance très symbolique pour les métalleux : aujourd’hui, le site du Hellfest est devenu un lieu de promenade. Il reste la statue de Lemmy de Motörhead et l’arbre géant ce qui fait que les métalleux se rendent sur le site tout au long de l’année. Donc on est vraiment sur une sorte de dévotion qui dépasse juste l’intérêt que pourrait avoir un festivalier pour un festival de musique. Le Hellfest occupe un espace public pendant un temps donné mais symboliquement, il occupe l’année du festivalier.

 

Avez-vous observé d’autres formes religiosités ?

La façon dont on a remplacé nos rites de communion. L’artiste est carrément au niveau de divinité et je suis toujours très surpris de voir un fan lever sa main pour le signe de la bête ou de lever vers l’artiste son verre de bière comme une sorte de communion avec lui. Je trouve aussi très intéressant qu’il y est des hommages rendus à nos artistes de référence ou aux personnages symboliques de cette culture : on a eu un feu d’artifice pour Lemmy l’année dernière et un autre il y a quelques années pour commémorer le parlementaire Patrick Roy qui a fait la promotion de la musique métal à l’Assemblée. On reconnaît la valeur de nos morts.

 

Il y a un besoin fort d’entre-soi dans ce public.

Le métalleux aime bien les espaces qui sortent un peu du temps social, c’est à dire qu’il apprécie se retrouver avec d’autres personnes qui ont les mêmes valeurs, la même culture. Le Hellfest, c’st une coupure hors du temps, c’est aussi une sous pape de sécurité. Ce sont des gens très intégrés mais ils sont contents pendant 4-5 jours de vivre dans cette communauté dans un espace temps donné.

 

Est ce que vous pouvez parler de la place de la violence dans le festival ? Je pense particulièrement aux danses.

Ce qu’on peut observer sur le festival, en plus de dix ans de pratique, c’est que la violence est circonscrite à ceux qui veulent y participer. On la retrouve dans les tous premiers rangs où c’est un peu plus violent au niveau des danses. Il n’y a pas de violence dans le festival, c’est très fraternel contrairement à ce qu’on peut penser. Pour moi, la violence elle existe seulement dans des pratiques rituelles très fortement codifiées. C’est ce qu’on retrouve dans les sociétés primitives, je pense entre autres à des confrères en anthropologie qui parlent de joutes ou de combats de chefs dans les tribus primitives. Je pense qu’on s’en rapproche grandement.

 

C’est un retour à la primitivité ?

Oui, les danses c’est quand même très primitif. Chez les métalleux, on a le pogo hérité du punk où on se donne des coups de coudes et on se pousse les uns les autres. On a le Wall of Death où on avait des gens qui se fonçait dessus… Mais c’est codifié, ceux qui veulent y participer y vont, les autres s’éloignent. On a pas de violence pour ceux qui n’en veulent pas et chez les autres c’est une violence rituelle.

 
Mais pourquoi certains choisissent cette violence rituelle ?

Je pense qu’il y a des musiques qui s’y prêtent plus que d’autres. Dans le Hardcore, c’est quand même une musique qui a un énorme héritage de revendications sociales donc c’est une musique qui pousse à se donner à fond devant. Il engendre les danses les plus spectaculaires du milieux métal. Et tout est codifié dans l’inconscient collectif c’est à dire que si vous êtes métalleux depuis quelques années, vous regardez les clips, vous vous rendez bien compte de ce qui est attendu pendant les concerts : on s’attend à ce que ça bouge. La plus belle récompense d’un artiste c’est un public qui réagit par rapport à sa musique et la plus belle récompense du festivalier c’est de voir l’artiste se donner à fond parce que lui se donne à fond.

 

Vous avez participé au pèlerinage de Lourdes pour ce livre, qu’est ce que ça vous a appris ?

J’ai fait le pèlerinage parce qu’il y a des ponts qui sont très importants entre la pratique religieuse catholique et la pratique quasi-religieuse de la musique métal et culture métal. C’est intéressant le nombre de points communs que l’on peut trouver entre quelqu’un qui va pèleriner à Lourdes et quelqu’un qui va pèleriner au Hellfest : pourquoi on achète une croix à Lourdes qui va coûter 15 euros alors qu’on pourrai en trouver à 5 euros dans le magasin à côté de chez soi ? Qu’est-ce qui fait que quand j’achète un t-shirt à plus de 20 balles au Hellfest j’ai un sentiment d’appartenance beaucoup plus fort que si je l’avais acheté ailleurs ? Pour moi, on est dans la même pratique. Pourquoi, au lieu de communier avec de l’eau bénite, je vais communier avec une bière ? Pourquoi je vais mettre une bouteille devant la statue de Lemmy et pourquoi d’autre vont poser un cierge devant la sainte vierge ? Effectivement, on a pas le même look, on a pas la même musique mais dans l’absolu, ça se ressemble. Plus je retourne au Hellfest et plus je me rend compte qu’on a encore du religieux un peu partout. Au Hellfest, un objet religieux détourné, une croix à l’envers par exemple, ça va toujours créer beaucoup d’humour. Par contre, quand l’artiste est décédé on met la croix à l’endroit. Il y a un respect du mort qui existe dans le milieux métal malgré le fait que le métal soit très critique de la religion catholique. 

 

Au final, dans votre livre, vous contrecarrez un peu toutes idées reçues et les préjugés qui circulent autour des métalleux et de cette musique. 

Moi, je dis toujours que la plupart des représentations qu’on colle au métalleux comme quoi ce sont des marginaux, sataniques et dangereux, c’est très drôle parce que c’est pas représentatifs. Valérie Fournier [auteure de «Les nouvelles tribus urbaines» ndr] avait parlé d’une forme de marginalité culturelle que je trouve un peu dépassé. On m’a déjà demandé si pèleriner dans la musique métal c’est dangereux. Non, on est pas un danger pour notre société quand on pèlerine au Hellfest.

 

Oui, il n’y a pas de radicaux dans le milieu métal.

(Rires)

Non, Olivier Bobineau racontait qu’il avait fait une étude sur le satanisme dans la musique métal. Ils ne sont même pas une centaines sur toute la France. Après, utiliser Satan parce que ça fait peur et que c’est méchant c’est toujours très drôle, Iron Maiden joue avec les conventions quand il sort son squelette bizarroïde sur scène. Jouer avec la mort, c’est drôle mais c’est aussi une façon de l’appréhender. Après, j’aimerai bien que le bouquin ouvre un peu le débat entre ceux qui se sentent très connaisseur du métal et un public néophyte qui cherche à mieux comprendre ce qu’est le Hellfest.

 

«Hellfest: pèlerinage pour metalhead» paraîtra le 2 décembre.

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