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Le Louvre d’Abu-Dhabi, exportation ou marchandisation de la culture ?

Le Louvre d’Abu-Dhabi, exportation ou marchandisation de la culture ?
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Premier musée au monde à être issu d’un accord diplomatique, le Louvre d’Abu Dhabi s’apprête à ouvrir ses portes. La construction du bâtiment est achevée mais les collections ne sont pas encore installées. L’inauguration devrait intervenir le 3 décembre, date du déplacement de François Hollande aux Emirats.


 

Conçu par l’architecte français Jean Nouvel, le Louvre d’Abu Dhabi, un colosse de 8500 mètres carrés, possède environ 600 pièces issues de prêts internationaux. Ce projet, qui à première vue témoigne de la prospérité culturelle française n’est pourtant pas sans zones d’ombre. Bien des débats dénoncent d’ores et déjà des sommes astronomiques pour un concept qui n’est finalement que la face visible d’un investissement à long terme et d’une diversification vitale pour les Emirats Arabes Unis. Sans motivation réelle quant à l’épanouissement de la marque française, le musée d’Abu Dhabi ne serait le fruit que d’une marchandisation de la culture peu fortuite.

 

Des sommes astronomiques

 

Le 13 août 2005, Philippe Douste-Blazy, alors ministre des affaires étrangères du gouvernement De Villepin, reçoit un courrier venu des Emirats. L’idée est simple : créer un second musée du Louvre, qui n’est autre que le premier musée au monde en terme de visites, devant le British Museum londonien. Renaud Donedieu, alors ministre de la Culture, est saisi du dossier. Rapidement mis au courant, le gouverneur du musée de l’époque, Didier Selles tente de convaincre son directeur, Henri Layrette, de prendre en charge le dossier à la place du gouvernement. Ce dernier, réticent à l’idée de créer « une annexe du Louvre » et inquiet quant aux éventuels dépouillements des collections nationales d’une part, du voyage des oeuvres d’autre part, se laisse pourtant séduire par les montants en jeu. Didier Selles avait, en effet, quatre ans auparavant, déposé la marque du Louvre, qui valait alors à elle seule près d’un demi milliard d’euros. L’accord est trouvé en 2007. 400 millions pour l’exploitation de la marque, 190 millions pour des prêts d’oeuvres sur dix ans, 195 millions pour exposer pendant 15 ans et 165 pour s’octroyer l’expertise de l’Agence France Museum. C’est évidemment sans compter les frais inhérents au bâtiment, évalués à 580 millions d’euros.

 

Un musée « universel » controversé

 

A l’été 2014, Le musée du Louvre parisien présentait une exposition baptisée « Naissance d’un musée » dans laquelle se dévoilaient les prémices de la collection Emirati. A travers une visée « universelle », le Louvre d’Abu Dhabi affichait déjà une diversité assumée dans ses choix artistiques. Plus de 3000 ans d’histoire de l’art pour une harmonisation toute relative et un manque d’homogénéité soulevé par de nombreuses critiques. Cette exposition, censée refléter l’esprit des acquisitions du musée et de ses futures expositions, offrait aux spectateurs un voyage riche et éclectique ; entre bracelet iranien datant de 3000 ans, sphinge archaïque grecque, vierge à l’enfant de Bellini et tableaux de maîtres des 19 et 20ème siècles : Monet, Caillebotte, Gauguin, Magritte, Picasso… Un parcours impressionnant donc, mais dont l’ensemble bigarré peinait à se trouver un réel sens. Un bon aperçu de l’universalisme promis par Abu Dhabi. Ces critiques, criant à la marchandisation de la culture, n’ont pas oublié de citer l’absence de quelconque nu féminin, ou encore l’incroyable audace d’un Etat qui se vantait alors d’être le berceau de l’humanité. La Mésopotamie jouit certes d’une place de choix dans l’histoire de l’art mais les Emirats Arabes Unis, nés en 1971, ont une portée historique et artistique somme toute limitée.

 

De plus larges perspectives

 

L’ouverture du Louvre d’Abu Dhabi s’inscrit dans une dynamique culturelle déjà bien avancée. En témoigne le choix géographique : Saadiyat. Cette île de 2700 hectares, située à 500 mètres au large de la capitale Abu Dhabi fait l’objet d’un important projet d’aménagement visant à en faire un haut lieu culturel pour certains, touristique pour d’autres. Entre résidences de luxe, marinas et terrains de golf, s’établissent de hauts lieux culturels. Le Louvre D’Abu Dhabi vient ainsi concurrencer le musée d’art contemporain – ou musée Guggenheim d’Abu Dhabi, construit par Frank Gerhy, un musée maritime, un grand hall de concert et un campus de la prestigieuse New York University, inauguré en 2010. La cité des Arts ou « Performing Art Center », pensée par feu l’urbaniste et architecte Zaha Hadid, prix Pritzker 2004 , complète cet impressionnant complexe culturel aux allures d’investissement à long terme. La question de la légitimité d’une enseigne telle que Le Louvre sur l’île de Saadiyat et au sein de ce vaste programme d’investissement mérite d’être posée et les critiques relatives à la marchandisation de la culture disposent, quoi qu’on en pense, d’une certaine pertinence.

 

Laborieuse naissance

 

Que le chemin fut long pour voir ce musée sortir de terre ! Entre polémiques inhérentes au chantier et au bâtiment, et celles concernant le concept en tant que tel, cela va sans dire que le projet a connu des hauts et des bas. En effet, les critiques ne sont pas injustifiées : un musée du Louvre, témoin de l’excellence française, illustration de sa richesse culturelle, mais surtout vitrine d’une philosophie bâtie sur les acquis de 1789, 1905 et 1948, verra le jour au sein d’une monarchie absolue dans laquelle la peine de mort prime et les droits de l’homme sont sans cesse bafoués. Difficile de comprendre. En février 2015, l’association Human Rights Watch pointe du doigt le traitement infligé aux travailleurs étrangers oeuvrant sur le chantier du Louvre. Rétention des salaires, confiscation des passeports, attribution de logements précaires… Autant de polémiques qui n’ont pas lieu d’être quand la France est impliquée, et qui renforcent les critiques quant à la réalisation du projet, son intérêt et plus largement, sa visée. Nonobstant que l’ancienne ministre de la culture Aurélie Filippetti ait souligné en 2014 les apports du Louvre d’Abu Dhabi, louant « une vitrine pour notre savoir-faire », moult voies s’élèvent pour dénoncer la marchandisation de la culture qu’opèrent les Emirats, contraints à la diversification et que la chute du prix du pétrole a rendus exsangues.

 

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Victor Hamard

Diplômé de l’Institut catholique de Paris en Économie et Relations Internationales, j’étudie cette année la sociologie à Lille. J’aime penser que les sciences sociales sont incontournables pour aborder les enjeux contemporains. Aspirations journalistiques et goût prononcé pour l’écriture.

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