Image Image Image Image Image Image Image Image Image Image
Scroll to top

Top

No Comments

Au Liban, la jeunesse reste prudente face à l’élection de Michel Aoun

Au Liban, la jeunesse reste prudente face à l’élection de Michel Aoun
mm

Lundi dernier, la place Sassine, au cœur du quartier chrétien d’Achrafieh à Beyrouth, a été submergée par une vague orange, couleur emblématique du parti de Michel Aoun. Sous un ciel de drapeaux libanais, les résultats tombent : « 65 voix », crie l’organisateur du rassemblement.


 

Ce lundi 31 octobre, Michel Aoun, 81 ans, est élu président de la République du Liban. Personnage controversé, il est tantôt adulé comme chef charismatique par ses partisans, tantôt haï pour son opportunisme par ses détracteurs. Quoiqu’il en soit, son retour au Palais Baabda, résidence traditionnelle de la présidence libanaise, ne laisse personne indifférent. « C’est un jour historique », entend-on sur la place Sassine. Moins par l’accession d’Aoun à la présidence 26 ans après son premier gouvernement, que par la fin d’une vacance du pouvoir de plus de deux ans.

Malgré l’âge avancé du nouveau président, beaucoup de jeunes se sont rassemblés sur la place. « Je ne m’intéresse pas vraiment à la politique, et à vrai dire, je me moque de cette élection », me confie l’un d’eux. Et pourtant il est ici, au coeur d’une assemblée célébrant l’accession au pouvoir de Michel Aoun. Comme si malgré les désillusions, il ne pouvait s’empêcher de prendre part à ces festivités, de garder une connexion avec le déroulé des évènements.

Le lendemain des élections, devant l’Université Libanaise, un groupe d’étudiants exulte. Leur joie se fait entendre jusque l’autre côté de la rue. L’un d’eux se hisse sur le toit de l’établissement, y suspend un immense portrait du nouveau président et demande à ses camarades de le prendre en photo. Mais lorsque je lui demande quels espoirs il fonde en Aoun, l’excitation retombe comme un soufflet et laisse place à la prudence. « Pour l’instant, on attend de voir ce qu’il va proposer, et s’il est capable de mettre en oeuvre des mesures concrètes. » Impossible d’obtenir plus de précisions.

Car s’ils n’ont pas connu l’époque où le général Aoun était à la tête d’un gouvernement militaire (de 1988 à 1990), beaucoup parmi la jeune génération ont conscience des critiques dont il fait l’objet. « Il faut que les dirigeants arrêtent de nommer les membres de leur famille aux postes clés. Les règles du jeu doivent être claires et justes », indique un autre étudiant. « Ça vaut aussi pour Aoun, il doit arrêter ça », précise-t-il. En effet, malgré sa lutte affichée contre le népotisme, il est parvenu à faire nommer ministre son gendre, Gébrane Basil, et tente en vain d’obtenir le poste de chef de l’armée pour son second gendre.

 

« Mieux vaut un président que pas de président du tout ! »

 

Dans ce cas, comment se fait-il que la plupart des jeunes semblent célébrer l’ex-général quand ils ont autant de réserves à son égard ? En réalité, ce qu’ils célèbrent n’est pas l’élection d’Aoun en tant que personnalité politique, mais la fin d’une période de 30 mois sans président. Et par là même, c’est la figure présidentielle en tant que telle qui est fêtée. « Mieux vaut un président que pas de président du tout ! », explique un autre étudiant.

Car la fragmentation exceptionnelle du spectre politique libanais n’avait pas permis l’élection d’un président depuis mai 2014. Pendant 30 mois, les sessions parlementaires se sont enchaînées sans jamais aboutir à une élection. Soit à cause du boycott d’une minorité de parlementaires (notamment les chrétiens aounistes et les chiites du Hezbollah), soit à cause de l’opposition entre sunnites et chiites (qui s’opposent notamment via le conflit syrien), qui paralyse les institutions du pays. Mais Michel Aoun avait créé la surprise en s’alliant d’une part au Hezbollah chiite en 2006, et plus récemment en obtenant le soutien de deux de ses adversaires : le musulman sunnite Saad Hariri et le chef chrétien maronite des Forces Libanaises, Samir Geagea. Ces alliances stratégiques lui ont permis d’obtenir le nombre de voix nécessaires à son élection.

Mais peu semblent convaincus que le président Aoun soit capable plus qu’un autre de répondre aux attentes des libanais. « C’est difficile de dire quoi attendre de cette élection pour le moment. Je ne sais pas si Aoun est mieux qu’un autre. Ce qui nous importe à tous je crois, c’est que pour la première fois, on a un président “100% libanais” », explique un étudiant de l’Université Libanaise. « Aoun est le président des libanais, il n’est pas au service d’un autre pays que le Liban. »

Cette question de la souveraineté libanaise revient régulièrement dans les conversations. Cela peut s’expliquer par l’histoire du pays : en tant que petit État marqué par une série d’ingérences et de clivages internes, l’identité libanaise met du temps à se construire et pose en permanence la question de la solidité de sa souveraineté. Et c’est ce que semble incarner cette élection présidentielle aux yeux de ces étudiants : l’expression de leur souveraineté. Si beaucoup de jeunes font preuve de cynisme à l’égard de Michel Aoun, il est impossible de rester détaché de ces évènements, parce qu’ils portent malgré tout l’empreinte de ce sentiment particulier : celui de maîtriser (pour une fois ?) le destin de leur pays.

 

The following two tabs change content below.
mm

Camille Schmitt

mm

Derniers articles parCamille Schmitt (voir tous)

Submit a Comment