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« Protéger sa vie privée relève de la protection de nos droits »

« Protéger sa vie privée relève de la protection de nos droits »
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Edward Snowden, le lanceur d’alerte à l’origine des révélations sur la surveillance de masse menée par les agences de renseignement américaines, est intervenu par visio-conférence à l’université de McGill, à Montréal. L’occasion pour lui de s’exprimer sur le récent scandale d’espionnage d’un journaliste québécois et sur la surveillance canadienne.


 

Les services de renseignements du Canada ne sont pas correctement supervisés. Voici ce qu’Edward Snowden a dénoncé lors d’une vidéo-conférence à l’université de McGill, à Montréal.

 

C’est une coïncidence qui a amené le lanceur d’alerte à intervenir à McGill le 2 novembre dernier, trois jours après que La Presse a révélé que son chroniqueur Patrick Lagacé avait été mis sur écoute par la Société de Police de la Ville de Montréal (SPVM). La conférence, prévue depuis plusieurs semaines, a permis à Snowden de s’exprimer à ce sujet. Il avait tweeté une première fois le jour même du scandale.

 

 

Mardi soir, la queue pour rentrer dans l’amphithéâtre s’étendait sur plusieurs centaines de mètres. L’ambiance était survoltée et les bousculades furent nombreuses. Une salle de 600 places était ouverte pour l’appel direct, tandis qu’une salle de rediffusion était prévue pour accueillir 150 personnes. La conférence, perturbée par la ligne de piquetage des membres du syndicat d’employés occasionnels de l’université de McGill (AMUSE), a dû être suivie par le biais d’un livestream pour les nombreux individus qui n’ont pas pu y assister en personne.

 

Patrick Lagacé, une personnalité canadienne placée sous surveillance

 

Patrick Lagacé avait été placé sous surveillance depuis début 2016. La SPVM a enregistré la localisation, ainsi que les appels et messages entrants et sortants du téléphone portable du chroniqueur. Ces enregistrements, permis par 24 mandats au total, ont été en majorité autorisés par la juge Josée de Carufel afin de permettre à la police de trouver la source des fuites liées à l’enquête sur la fabrication de preuves par des policiers spécialisés des gangs des rues.

D’autres journalistes canadiens travaillant chez TVA, 98.5 FM, Radio-Canada ou au Journal de Montréal ont également été mis sous surveillance au cours des dernières années, a révélé la Sûreté du Québec (SQ), le corps de police de la province. Les réactions de toutes parts ont été immédiates : le maire de Montréal, Denis Coderre, a renouvelé sa confiance au directeur de la SPVM, Philippe Pichet, tandis que les Premiers ministres du Québec, Philippe Couillard, et du Canada, Justin Trudeau, ont fermement condamné ces agissements. Une commission d’enquête a été ouverte au niveau provincial : elle rendra ses recommandations d’ici le printemps 2017. Conjointement, les journalistes ont été inscrits au même niveau de protection que les députés et les avocats pour l’obtention d’un mandat de surveillance.

 

Edward Snowden intervient

 

Edward Snowden s’est personnellement emparé de l’affaire, conseillant la création d’un corps judiciaire permettant de contrôler les actions des services de surveillance canadiens au cas par cas. Il a également souligné que le Premier ministre, même s’il a annoncé désirer réformer ce système, n’avait pas encore agi en ce sens.

Ce nouveau scandale de surveillance relance le débat de protection des sources des journalistes. « Peut-être que nous étions naïfs », commente Aaron Derfel, journaliste pour Montreal Gazette. « Mais nous ne nous attendions pas à ce que la police espionne les journalistes. » Sa voix est basse, tendue, et son débit plus rapide que d’habitude. « C’est encore plus perturbant de réaliser que c’est le pouvoir judiciaire, censé juger pour le bien de tous, qui a autorisé la mise sous surveillance du téléphone de Lagacé. »

 

« Je fais une distinction entre Snowden et Assange », continue Derfel. Pour lui, Snowden est peut-être le lanceur d’alerte le plus important des deux derniers siècles. Ayant pris la décision de travailler avec des journalistes, il est tenu en bien plus haute estime par l’opinion publique et les médias qu’Assange, qui fait fuiter des informations « brutes », sans forcément en donner l’accès en priorité à des journalistes qui les analyseront.

« Il y a un changement de paradigme dans cette affaire : les journalistes espionnés ne se sont rendus coupables d’aucun crime », argumente Derfel. « C’est pourquoi Snowden, quand il a tweeté à ce propos, a fait le buzz. Il a une crédibilité importante en vertu de son statut. » L’intervention de Snowden est entièrement positive, poursuit le journaliste. « Il a magnifié l’affaire, parce que tout le monde le connaît. Nombre de politiciens et de journalistes respectent son courage. (…) Il a permis de sensibiliser un plus large public. »

Le 18 octobre dernier, Edward Snowden avait déjà commenté le renseignement au Canada lors d’une conférence sur la cybersécurité à Toronto. Il y avait critiqué les libéraux qui avaient promis de revoir les « dispositions problématiques » de la loi C-51, une loi anti-terroriste mise en place par le gouvernement conservateur précédent. Snowden accuse cette loi d’être écrite avec une langue trop vague, ouvrant la voie à de potentielles dérives sécuritaires.

 

Protéger sa vie privée

 

« La police qui vous espionne, vous, journalistes, pour identifier vos sources, ce n’est pas une hypothèse. Ça se passe aujourd’hui », tweete Snowden. « La technologie qui devait vous valoriser vous affaiblit », a-t-il ajouté pendant la vidéo-conférence. Ce n’est pas même le contenu qui intéresse les gouvernements : ce sont les méta-données, ces informations contextuelles qui « entourent » le contenu du message. À qui vous parlez, quand, comment, à quelle fréquence et par quels moyens : voici ce que les méta-données – principales données sauvegardées – contiennent.

« Les méta-données sont par procuration révélatrices du contenu », poursuit Snowden. En réponse à une étudiante qui s’interroge sur les moyens concrets de protéger ses données, il conseille Signal, une application qui crypte les messages et bloque donc l’accès aux méta-données. « Protéger sa vie privée ne relève pas de la dissimulation, mais de la protection de nos droits », assène-t-il.

L’application est gratuite, disponible sur Android et iOS. Elle chiffre de bout en bout les messages, ce qui assure que personne, pas même Signal, n’ait accès à vos messages. Des applications équivalentes sont utilisées en France par exemple : parmi les plus connues, Telegram. Mais qu’en est-il des risques du chiffrement ? Que répondre aux corps judiciaires et policiers qui tentent de traquer les djihadistes français qui utilisent Telegram pour éviter d’être repérés ? Comment faire la part entre protection de la vie privée et sécurité nationale ?

 

Selon de récentes enquêtes, les données collectées par la National Security Agency (NSA), l’agence de renseignement américaine, n’auraient pas été « essentielles » en termes de lutte antiterroriste. La collection de données par les agences de renseignement nationales et les entreprises de télécommunication n’en est que moins justifiée.

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Etudiante en deuxième année à Sciences Po Paris (campus de Reims). Gardienne de buts et passionnée d'écriture sous toutes ses formes.

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