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Alep : la guerre de l’intox

Alep : la guerre de l’intox
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C’est bon. C’est fini. Bientôt le ciel d’Alep retrouvera son calme, chose inhabituelle depuis septembre 2015 et l’entrée de la Russie dans le conflit. Mais, alors que le sort des civils se décide et que « l’après-Alep » se dessine pour Bachar El Assad, une autre guerre continue, sur un autre terrain : celui de l’information. Une guerre qui oppose deux camps, pro aux anti-Assad, anti aux pro-rebelles avec un même but : montrer que l’autre camp est celui des « méchants ». Et cette guerre justifie tout : les rapports de faits douteux aux intox et « fakes » les plus grossiers. Ce n’est plus une chasse à l’info mais une chasse à l’intox. 


Sur Twitter, où journalistes de terrain se mêlent à journalistes de bureau et à pseudo-journalistes, les fakes fleurissent. Photos sorties de leur contexte ou faits simplement non vérifiés, ces informations sont sans cesse réutilisées ou même créées par certaines chaînes d’information et journalistes. Oui, des journalistes diffusent de l’intox, vous avez bien lu.

Le tweet douteux de Bahar Kimyongur, journaliste réputé anti-Erdogan et par là, pro-Assad. Après vérification, la photo date de septembre. Ce tweet a aussi été posté alors qu’il pleuvait à Alep ce jour-là. 

 

Un autre exemple de photo sortie de son contexte, datant de 2014. Voulant faire croire à des massacres de sunnites par Bachar El Assad, cette photo date en réalité de 2014 et représente des victimes de l’organisation Etat Islamique. 

 

Chez certains médias et journalistes reconnus, la tendance n’est pas au fake mais le traitement des faits n’en est pas moins douteux et très engagé.

Prenons pour exemple les tweets d’Hugo Clément, partagés plus de 5 000 fois. Journaliste à Quotidien (TMC), il se présente depuis peu comme en contact avec un secouriste d’Alep Est. À l’aide de Skype, il rend régulièrement compte de la situation par son vécu sur le terrain. Sous prétexte qu’il est journaliste à Quotidien, qu’il sort d’une grande école de journalisme, on est censés se dire « oui, c’est un interlocuteur et une source légitime ». Mais réfléchissons deux secondes, soit un peu plus longtemps que notre émotion qui, par compassion pour les civils d’Alep, va nous pousser à appuyer sur le bouton « Retweeter ». Quelles sont ses sources quand il parle par exemple de « massacre à l’arme blanche » commis par le régime syrien ? A-t-il une vidéo ? Une photo ? Non, rien. Les plus sceptiques diront qu’on ne doit pas être sûr de la fiabilité de sa source, même si elle se trouve au centre du conflit. Ce serait peut-être même la principale raison qui met en doute sa fiabilité. On pourrait penser qu’il a vraiment été témoin de ce massacre. On pourrait aussi penser, qu’en tant qu’interlocuteur privilégié d’une émission qui fait de grosses parts d’audiences dans un pays occidental, il instrumentaliserait ses propos pour ses propres intérêts, pour inciter l’opinion publique à soutenir les rebelles. Mais comment penser qu’une telle chose serait imaginable dans l’enfer où son contact se trouve ? Cette « guerre du fake » rend parano.

Mais là où Hugo Clément représente surtout un problème, c’est dans son positionnement et son traitement du conflit. Se présentant explicitement contre Bachar El Assad, ses tweets prennent majoritairement le point de vue des rebelles. Cela est problématique, car il apporte une vision biaisée et subjective de la réalité, alors qu’il paraît être une source légitime auprès d’un public large.

Bien sûr, il est évident que les bombardements commis contre les hôpitaux d’Alep ne viennent pas des rebelles. Le gouvernement syrien a sa responsabilité dans les environ 300.000 victimes du conflit, c’est indéniable. La tentative d’intox de l’ambassadeur syrien à l’ONU la semaine dernière le prouve. Mais les rebelles sont-ils pour autant lavés de tout crime dans cette histoire ? Si l’armée syrienne tient sa réputation de la plus meurtrière dans le conflit, les rebelles ne sont pas blancs pour autant. En attestent certains faits récents. Rupert Colville, porte-parole du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme cite qu’« au cours des deux dernières semaines, le front Fatah al-Sham et les brigades Abou Amara ont apparemment enlevé et tué un nombre inconnu de civils qui avaient demandé aux groupes armés de quitter leur quartier afin d’épargner la vie de la population ». Selon des correspondants de l’AFP et des sources de l’opposition, des membres de ce même ex-front Al Nosra auraient mis le feu aux bus destinés à l’évacuation des civils. Si la faction rebelle Nourredine al-Zenki a demandé à des civils de ne pas quitter leur quartier assiégé, les passages vers les zones contrôlées par le régime n’étant pas sûrs, viennent les faits selon lesquels les rebelles auraient pris des civils en otage et s’en seraient servis comme boucliers humains. En effet, des familles qui tentaient de fuir ont été tuées dans la Vieille Ville par des tirs d’artillerie selon les Casques blancs. Si cette dernière information a été relatée par bon nombre de médias occidentaux, elle a été plus négligée dans d’autres, comme Quotidien et Hugo Clément. Ce dernier parle de « djihadistes » sans évoquer le mot « rebelles », voulant éviter de les présenter comme coupables et contredire son point de vue. Ainsi comme le souligne l’ONG Amnesty International, des exactions ont été commises dans les deux camps. Les rebelles ont le même traitement contre les populations qui leur sont hostiles que le régime contre les anti-Assad. Amnesty cite des crimes rebelles commis par des « armes imprécises, comme les obus de mortier et des roquettes artisanales fabriquées à partir de bouteilles de gaz [qu’ils surnomment] les canons de l’enfer ». Le régime syrien commet des atrocités, mais il n’est pas le seul pour autant, comme l’omet Hugo Clément.

Un autre élément au centre de ce débat entre pro et anti-Assad concerne le nombre de ces djihadistes intégrant les rangs de l’opposition rebelle. Du nombre de 900 il y a un mois pour ceux appartenant au groupe djihadiste Fatah al-Sham selon Staffan de Mistura, envoyé spécial de l’ONU en Syrie, ils côtoieraient les quelque 4 000 combattants de l’Armée Syrienne Libre (ASL). Ce sont d’ailleurs ces mêmes djihadistes accusés des crimes cités plus haut.

Pour les pro-Assad, ces chiffres sont faux et dérisoires, diffusés par des ONG et médias qu’ils jugent manipulés par les régimes occidentaux. Selon eux, les crimes contre l’humanité attribués aux Russes et Syriens seraient justifiés par le fait que les rebelles sont quasiment tous des djihadistes. Les anti-Assad répliquent en relativisant leur part à un niveau extrêmement minoritaire et en se basant notamment sur les chiffres de l’OSDH (Observatoire Syrien des Droits de l’Homme), ONG dont la fiabilité est souvent remise en cause. En effet, nombre de chercheurs et d’experts ont montré que ses financements provenaient d’abord du Qatar et l’accusent d’être par là un outil de propagande des Frères Musulmans. De plus, l’OSDH est géré par Rami Abdel Rahman, de son vrai nom Ossoma Suleiman, sunnite laïc, membre de l’opposition et vivant à Coventry en Grande-Bretagne.

Ainsi s’ils restent minoritaires face à la part de rebelles appartenant à l’ASL, les djihadistes ont pris de l’importance ces dernières années dans l’opposition et montrent que les rebelles ne doivent pas être présentés comme de pures démocrates. Ces djihadistes, bien qu’ils affirment ne pas vouloir frapper en dehors de la Syrie, représentent une menace sérieuse pour les services de renseignement. On est donc loin de la dichotomie simpliste entre « gentils » et « méchants » présentée par certains journalistes anti ou pro-Assad.

Et, quand on parle de la prise d’otage des civils par les rebelles, l’information est directement réfutée par les anti-Bachar, rejetant la faute sur le régime syrien et ses atrocités. Atrocités dont l’existence a été relativisée par un communiqué de l’ONU qui montre que, de toutes les exactions commises, rien n’est prouvé : « nous espérons que cela est faux et exagéré, (…) bien que cela nous vienne de sources fiables ». Cela rend compte de l’incertitude permanente des faits rapportés. Cependant, ce communiqué a ensuite été réutilisé par les pro-Assad pour se défendre de ces mêmes crimes leur ayant été reprochés. C’est un cercle sans fin, une guerre qui n’a pas la bonne information pour victoire. Le plus grave, c’est qu’il est parfois difficile d’accéder à source objective.

 

Les civils, victimes « utiles » de ce conflit

 

Au centre de ce conflit souvent stérile et sans fin se trouve le sort des civils. Toujours utilisé pour justifier le point de vue de chaque camp (« Le régime a commis plus de 80 exécutions depuis la libération sur des civils », « les rebelles avaient pris des civils en otage »…), mais jamais pour les aider vraiment. De son côté, chaque camp se plaint des crimes commis par l’autre contre les civils, s’affichant comme défenseur des droits de l’homme, mais ne propose aucune solution concrète. Cela tend parfois à relever de l’hypocrisie.

 

Un conflit symptomatique d’un journalisme en crise ?

 

Qu’une chose soit claire : il ne s’agit pas ici d’être pro ou anti-Assad, mais d’être seulement pour une vraie information. Et c’est ce qui nous manque souvent aujourd’hui, ce n’est pas normal. Cet article ne devrait pas avoir à être écrit. Cela montre que les convictions personnelles sont encore supérieures, que le journalisme n’est pas encore pleinement dans sa mission d’objectivité. Ce n’est pas normal qu’en 2016, avec les progrès journalistiques et techniques effectués, l’on n’arrive pas toujours à avoir la bonne information et encore plus que certains professionnels ne la diffusent volontairement pas. C’est tellement triste que ce soit à nous-mêmes d’aller distinguer le vrai du faux. En atteste la dernière chronique de Nicole Ferroni sur France Inter, qui s’étonne presque d’avoir accès à une source fiable à Alep.

Il ne faut pas pour autant blâmer tous les médias occidentaux et partager la thèse selon laquelle ils seraient forcément du côté des rebelles. Bien sûr et heureusement, certains restent neutres et fiables. Il ne sont pas engagés comme d’autres dans ce conflit qui ne devrait pas être animé par des journalistes. Lorsqu’on traite de ce conflit auquel la population occidentale n’a en général pas forcément accès et cherche à en comprendre les enjeux, il est tentant d’abuser de sa position de journaliste pour favoriser tel ou tel camp. Cependant, cela diffère du cas des médias d’opinion, qui sont orientés politiquement et qui le disent explicitement, contrairement à beaucoup de journalistes engagés dans ce débat. Il est alors plus compliqué de distinguer le vrai du faux, car l’on pense que ces derniers sont neutres et que leur point de vue est le bon à adopter. Ce fut le cas avec une vidéo présentant un discours de la journaliste canadienne Eva Bartlett, partagée et visionnée des centaines de milliers de fois. Dans cette conférence filmée dans un local de l’ONU – lui attribuant une légitimité, alors que l’ONU n’avait rien organisé et n’avait rien à voir avec cette rencontre – cette journaliste critique violemment les médias occidentaux dans leur traitement du conflit syrien et les sources sur place. Elle dénonce notamment les casques blancs de faire partie des rebelles en les comparant à des terroristes, ajoutant qu’aucun civil ne les a vus à Alep Est. Selon elle, il n’y a aucune source sur place, et les activistes ne sont pas fiables. Cela est faux : de nombreux journalistes liés à l’AFP sont présents, comme par exemple Karam Al-Masri, tributaire du Grand Prix de la Fondation Varenne dans la catégorie « journaliste reporter d’images ». Or, le problème est qu’elle se dit indépendante, bien qu’elle écrive régulièrement pour le site prorusse RussiaToday et qu’elle soutienne ouvertement le régime syrien sur son site. Ainsi, ces paroles très engagées contre les rebelles ont été, pour beaucoup, prises comme étant neutres et donc fiables. Ce n’est alors pas du journalisme, c’est du militantisme et de l’abus de sa position légitime de transmetteur d’information.

 

Comme lors de la guerre de Yougoslavie, les deux camps cherchent à montrer par tous les moyens que leur point de vue est le meilleur. Notre flux d’actualités détermine de quel côté nous sommes tandis que nos émotions sont la principale cible de toutes les propagandes. Il est alors à nous de sortir de notre compassion pour être plus rationnel, et se rendre compte que finalement, cette guerre est vaine : il n’y a aucun gentil. 

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Mathieu Hennequin

Etudiant en L3 Sciences-Politiques et en journalisme, en échange à Beyrouth. Passionné de Moyen Orient, de géopolitique et de raclette.

Comments

  1. Mahfoud Yaman

    Salut,
    Si tu permets j’ai plusieurs remarques concernant ton article , je vais faire dans l’ordre 🙂 :
    – Sur l’utilisation de fausses photos et fausses vidéos, je suis tout à fait d’accord avec toi même si cela n’implique pas que tout est faux! Il faut juste être attentif évidemment.
    – « Les rebelles ont le même traitement contre les populations qui leur sont hostiles que le régime contre les anti-Assad. » : cette phrase me semble complètement irréaliste. Effectivement, certains rebelles ont aussi commis des exactions. Cela dit, tu dois sans doute le savoir, les rebelles ne sont pas une seule armée unie! Il existe des centaines de factions différentes avec des positionnement plus ou moins radicales. Les exactions dont tu parles ont été dénoncées par les instances rebelles elles mêmes et elles ont été commises, tu cites ces factions, par les factions les plus extrêmes (Fateh El Sham = ex front al nosra, cad, la faction qui avait fait allégeance à AlQaida).
    C’est un piège grossier, il me semble, que de mélanger tous les rebelles au sein d’une seule et unique entité.
    – Concernant le nombre de djihadises et d’hommes au sein de l’ASL, les chiffres me semblent bizarres (trop bas). Est ce uniquement dans la région d’Alep?
    – l’OSDH est effectivement souvent pris comme la source des infos chiffrées par les journalistes. Et, à vrai dire, elle est contestée c’est vrai par les pro assad, mais également par les pro rebelles.
    – Les atrocités du régime ne sont pas prouvées? Je ne sais pas de quelles atrocités tu parles, je ne vais pas en faire la liste. Mais tu dis toi même qu on ne peut contester le fait que ce soit le régime (ou les russes) qui bombarde les hôpitaux. Qui d’autre en a les moyens? Qui a les moyens d’envoyer des missiles balistiques SCUD sur les populations? Le chimique aussi n’a pas été prouvée? Le viol industriel des femmes ? Et surtout, le rapport César! Donc si, les atrocités du régime sont prouvées et incontestables.
    – « chaque camp se plaint des crimes commis par l’autre contre les civils, s’affichant comme défenseur des droits de l’homme, mais ne propose aucune solution concrète. » : les révolutionnaires ont proposé des centaines de solutions. Je trouve cette phrase assez malvenue.
    – être pro rebelle ne signifie pas forcément qu’on n’est pas fiable. La fiabilité n’est pas l’apanage des « neutres »
    – j’aimerais juste préciser que les révolutionnaires ont toujours tout fait pour qu’il y ait un maximum de journalistes occidentaux qui viennent. Rappelons nous de tous les journalistes occidentaux assassinés car partis faire leur boulot dans les zones rebelles. Combien de rebelles ont donné leur vie pour l’évacuation d’Edith Bouvier?
    Bref… Un camp a fort intérêt à ce que la médiatisation la plus juste du conflit se fasse. Et l’autre camp fait tout pour empêcher les médias de s’y intéresser.
    – « se rendre compte que finalement, cette guerre est vaine : il n’y a aucun gentil. » : Là c’est un jugement que tu fais. Et toi qui parle d’objectivité, tu ne l’es pas en disant ça!
    Et d’autant plus que c’est une généralisation très dure à mon avis. Il y a encore énormémement de rebelles à l’heure d’aujourdhui qui sont toujours dans l’esprit premier de la révolution syrienne: liberté démocratie et dignité. Le fait qu’on en parle pas ne fait pas qu’ils n’existent pas.

    Cela dit, même si ca peut paraître difficile à croire après tout ca, j’ai apprécié l’article et surtout, la démarche est louable.

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