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« Par delà les marronniers », une pièce drôle et assommante

« Par delà les marronniers », une pièce drôle et assommante
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En réponse aux assassinats de Charlie Hebdo, Jean-Michel Ribes a décidé de mettre en scène un de ses vieux textes, Par delà les marronniers. Une ode à trois surréalistes qui, tout comme les dessinateurs assassinés, regardaient la réalité en farce. Après le Théâtre du Rond Point la saison dernière, la pièce revient en décembre sur la scène du Théâtre National de Strasbourg.


 

© Stéphane Trapier

© Stéphane Trapier

Trois comédiens suicidés en blanc, trois comédiennes haut perchées en talons et en voix et un acteur couteau suisse saluent la salle presque pleine. Comme toujours, après le troisième salut, les applaudissements se posent sur un même rythme, c’est mathématique.

A la troisième inclinaison, ce qui ne fut qu’un flot de mains incontrôlables, un brouhaha flottant rempli de « Bravooo » et fait de temps différents se transforme toujours en un applaudissement contrôlé, rythmé, quasi militaire. Quand on pense que ce qu’on applaudit machinalement dans cette belle salle de théâtre, c’est une ode décalée au surréalisme, et une critique virulente de l’homogénéité, des règles en art, des règles tout court et de l’art surtout, on ne peut qu’en rire.

Autour des trois poètes, trois femmes. La poétesse Mina Loy amoureuse de Arthur Cravan, la riche américaine et épouse de Jacques Rigaut, Galdys Barber et la meneuse de revue et chanteuse d’Opéra incarnée par Aurore Ugolin. Enfin, Stéphane Roger joue tour à tour le rôle de tout ce qui est détesté par les trois dandy, un officier de l’armée imperméable aux traits d’esprit, un amoureux boubou (bourgeois bourrin), un pseudo-poète capitaliste et un commerçant acerbe.

 

Le poète aux cheveux les plus courts du monde

 

« L’art doit être une chose drôle et un peu assommante »On entre directement dans l’ambiance avec cette phrase que nous lance au tout début de la pièce Fabian Avenarius Lloyd, qui préfère se faire appeler Arthur Cravan. Un Cravan neveu d’Oscar Wilde, danseur mondain et anarchiste, grand échassier, cambrioleur, rat d’hotel, chauffeur à Berlin, chevalier d’industrie, entre autres, mais surtout poète et boxeur, « Boxet Power si vous voulez ».

 

Arthur Cravan contre Jack Johnson en 1916, épisode reprit dans la pièce (Photo G.Cittadini Cesi)

Arthur Cravan contre Jack Johnson en 1916, épisode reprit dans la pièce.

 

« Cette guerre tombe mal, j’ai un autre rendez-vous, je la manquerai… Je préfère détruire la mâchoire d’un yankee plutôt que de me faire écraser les côtes par un allemand » répond avec irrévérence Michel Fau, qui incarne à la perfection le poète face à un officier de l’armée peu réceptif. Ce combat devenu très célèbre est d’ailleurs considéré par certains comme un des premiers happenings. La pièce retrace quelques épisodes de la courte vie et de la courte œuvre d’Arthur Cravan.

Scandale et irrévérence partout, règles et conventions nulle part. Il poussa sa haine de l’armée et de la guerre jusqu’à la fuir. Il cracha sur les références littéraires de son époque dans sa revue Maintenant. Il n’eût, pendant toute sa vie, aucune considération pour ce que les autres artistes pouvaient penser de lui, ni même pour un public qu’il méprisait.

Il utilisa d’ailleurs des mots très durs (« Ces imbéciles ne voient le beau que dans les belles choses ») à l’encontre de l’art et des artistes, car, pour lui, être un poète, ce n’était pas seulement publier des vers, c’était surtout une manière d’être. A tel point que même sa mort fut empreinte de poésie : le poète boxeur décida de disparaître en 1918 à l’âge de 29 ans, à bord d’une barque au large du golfe de Tehuantepec. Jamais son corps n’a été retrouvé.

Michel Fau interprète avec une grande justesse ce rôle, et Jean Michel Ribes respecte avec précision l’œuvre du poète, intégrant même à son écriture des citations d’Arthur Cravan. La seule critique qu’on pourrait faire à l’encontre de cette mise en scène de la vie du colosse est la place qui est faite à Mina Loy. La poétesse anglaise est ici réduite au rôle d’une amoureuse nunuche aux vers stupides. Ce n’est certes pas le propos de la pièce, et l’on peut considérer que c’est une manière de plus de moquer l’art et les artistes ; cependant, Mina Loy n’a ici pas la consistance qu’elle mérite et c’est bien dommage.

 

Le raté étalon

 

L’auto proclamé PDG de l’AGS (Agence Générale du Suicide), Jacques Rigau, est interprété par le très bon Hervé Lassince. Le regard noir et l’ironie toujours à la bouche. Lui aussi, sa vie fut courte, bien que rallongée d’un quart d’heure à chaque Rolls-Royce aperçue (selon lui-même). L’auteur toxicomane est à ce point obnubilé par la mort qu’il ira jusqu’à affirmer que le suicide doit être une vocation. Au-delà de sa personnalité, ses écrits le font rentrer dans le mouvement dada comme précurseur, avant qu’il ne décide de le quitter en 1922. Il restera dans l’histoire littéraire comme une des figures majeures de l’écriture fragmentaire et finira par se suicider d’une balle dans le cœur le 6 novembre 1929 à l’âge de 30 ans.

Ici aussi, la seule remontrance qu’on pourrait opposer à Jean Michel Ribes concerne la compagne du poète. Gladys Barber est une américaine riche et futile d’esprit qui apporta à l’auteur de quoi vivre. Mais le metteur en scène a choisi, ici, de donner une image d’amoureuse naïve à son personnage. Alors qu’en réalité, c’est bien elle qui quitta l’auteur pour sa trop grande dépendance aux drogues.

On ne demande pas à Jean-Michel Ribes d’être précisément respectueux des faits et d’être un documentaliste plutôt qu’un écrivain ou un metteur en scène ; mais le fait que les deux seuls personnages féminins soit à ce point réduits à de stupides amoureuses peut effectivement questionner le spectateur. Finalement, peut-être que ces deux personnages n’ont été pensés que comme des accessoires supplémentaires à l’exercice du mépris des deux dandy envers le monde.

 

L’inventeur de l’umour sans H

 

Jacques Vaché, face à la guerre, se soucie plus de l’élégance de son uniforme que de la guerre en elle-même. Surréaliste. Il prévient d’ailleurs l’officier : si on voit un prussien se balader dans le camp, qu’on ne tire surtout pas : il est très probable que ce soit lui car il trouve leurs uniformes très élégants.

Comme ses compères, il moque l’inutilité théâtrale et sans joie de tout. Jacques Vaché n’a que très peu connu le mouvement surréaliste car s’est suicidé trop tôt. Il a cependant beaucoup influencé un de ses leaders, André Breton, par leurs correspondances, mais aussi par son œuvre composé de quelques lettres, dessins et textes. Ses créations connaissent des motifs récurrents : sa haine de la convention, de l’armée, des bourgeois. Peut-être plus que son œuvre, c’est sa manière de vivre qui a été qualifiée de surréaliste. Toute sa vie, il n’a obéit qu’à une loi, celle de faire de l’umour sans H, un concept qui ne supporterait pas d’explication intellectuelle.

Maxime d’Aboville, dans le rôle de Jacques Vaché, se détache de loin du tableau général par la justesse de l’ironie omniprésente dans son regard, sa voix et ses gestes. Contrairement à ses deux compères, il est seul ; la seule relation humaine qu’il entretient est celle avec Breton. Les lettres du poète sont lues au public comme si elles leur furent adressée ; mais ne connaissent jamais de réponses. Jacques Vaché finira par se suicider avec méthode et opium à 23 ans.

 

© Giovanni Cittadini Cesi

© Giovanni Cittadini Cesi

 

La scénographie est sublime, et évolue à chaque thème : l’amour, la guerre, l’ennui dans le désordre. Faisant presque partie de la décoration, les trois comédiennes ponctuent la pièce de chants et danses de revue qui ont beaucoup de mal à s’intégrer totalement à la pièce. Ce subterfuge cherche à apporter de la légèreté à une pièce assommante et drôle, mais n’y parvient que très difficilement.

Enfin, au-delà de la scénographie, les lieux où Jean-Michel Ribes a décidé de faire jouer sa pièce peuvent être sujets à débat. Cette pièce surréaliste s’attache à détruire point par point les carcans de l’art bourgeois, mais, comble de l’ironie, elle le fait sur des scènes très reconnues, comme celles du Théâtre du Rond Point, de l’Opéra Comédie de Montpellier ou actuellement du Théâtre National de Strasbourg. Pied de nez supplémentaire ou contre-sens criant ? On vous laisse en décider, mais pas sûr que les poètes auraient apprécié.

 

Par delà les marronniers est une pièce hors de la barbarie des civilisations, à découvrir au Théâtre National de Strasbourg jusqu’au 17 décembre.

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Khedidja Zerouali

Etudiante en journalisme en Bretagne, de la politique, de la culture et de l'amour

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