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Travail : ouvrons le débat

Travail : ouvrons le débat
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La campagne présidentielle voit bien souvent les candidats se poser en rupture avec le quinquennat précédent, cherchant dans l’opposition à se démarquer du président sortant. En effet, quoi de plus simple pour se rallier un électorat lassé et globalement déçu par les solutions proposées durant les cinq années précédentes que d’aller dans son sens en proposant une cassure d’aspect nette avec l’homme et le gouvernement qui les a incarnées ? Aujourd’hui, cette tension semble se nouer autour de l’idée de travail.


 

Le grand retour des néo-libéraux

 

Redondant dans notre régime d’alternance, ce motif d’opposition des candidats avec le pouvoir en place varie dans ses thèmes : opposition sur le plan social en 2007, il devient opposition de personnalité, avec la fameuse doctrine du « président normal » de François Hollande en 2012. Aujourd’hui, à quelques 150 jours de la prochaine échéance, le peu de candidats déjà déclarés semblent avoir trouvé le terrain sur lequel se jouera cet antagonisme. Avec la récente élection d’un François Fillon ayant fait le choix d’une thérapie libérale de choc pour le monde du travail à la tête des Républicains, et la candidature d’un Emmanuel Macron chantant les louanges d’une « économie du risque » appliquée à l’emploi, calquée sur un modèle à la canadienne, nul doute que la « valeur travail » sera de nouveau sous le feu des projecteurs en 2017.

Des candidats voulant apporter une nouvelle vision du monde du travail, pourquoi pas ? Après tout, les élections sont faites pour permettre l’arrivée au pouvoir de nouvelles idées. Seulement, les problèmes commencent quand on fait l’effort de prendre de la distance avec notre contexte électoral pour examiner attentivement ce qui nous est proposé. Et là, force est de constater que le programme des deux candidats pour l’emploi est loin d’être aussi novateur qu’il voudrait bien nous le faire croire. Entre valorisation de la précarité du travail, volonté de déréglementer l’économie et survalorisation de la valeur « richesse », ils s’inscrivent clairement dans un mouvement néo-libéral tout sauf neuf, qui inspirait déjà en leur temps Margaret Thatcher ou Ronald Reagan. Avec un bilan bien souvent mitigé. Dans les deux cas, le gouvernement de ces deux figures s’est traduit par des mouvements syndicaux durement réprimés et une explosion des inégalités, le tout pour des résultats qui font encore débat aujourd’hui. Pas sûr que la France du 21ème siècle, déjà très divisée sur de nombreux thèmes sensibles, ait en plus besoin d’une vague de violence sociale provoquée par des solutions d’un autre âge. De plus, la faiblesse d’un système qui lâche la bride à l’économie, c’est que son efficacité dépend beaucoup du contexte. Avant de laisser à chacun plus de liberté pour faire affaire, on doit s’assurer qu’affaires il y a – sans quoi on prend le risque de courir à la catastrophe. Dans une période où le Fond Monétaire International revoit en permanence à la baisse les prévisions pour la croissance mondiale, on peut douter de l’efficacité de ce que propose les deux candidats libéraux.

 

Une vision du travail datée

 

La réutilisation par MM. Fillon et Macron de principes économiques qui, s’ils tranchent avec la vision du président sortant, datent en fait de presque un demi-siècle, entraîne un autre problème dans leurs programmes : leur vision du monde du travail est datée. En se focalisant sur des chiffres parlants, comme l’augmentation du nombre de chômeurs ou la stagnation de la croissance, ils en oublient un fait qui l’est tout autant : quoi qu’il arrive, ce n’est que le début. L’automatisation croissante et de plus en plus rentable des tâches simples et peu qualifiées dans les prochaines années ne contribuera pas à redresser un taux de chômage en augmentation globale en France depuis 1975. Détruisant un emploi sur trois lorsqu’il survient dans un secteur, ce phénomène réserve de plus les deux restants à des personnes très qualifiées, capables de gérer les machines efficacement. Quand on sait que l’université d’Oxford prévoit que ce phénomène sera à l’origine de la destruction de 5 millions d’emplois dans les 15 pays les plus développés d’ici 2020, on est en droit de se demander comment François Fillon peut nous promettre un plein emploi qui visiblement n’existera plus jamais en France, du moins tel qu’on a pu le voir durant les 30 glorieuses.

Il va également falloir un jour poser la question de la croissance que l’on tient absolument à relancer : comment compte-t-on précisément maintenir continuellement dans le positif un chiffre qui représente l’augmentation de la production de biens et de services, le tout dans un monde aux ressources limitées ? La stagnation, voire la récession, semble ainsi inévitable. La vision que les deux candidats transmettent de l’économie numérique est également révélatrice de ce manque de renouvellement dans les idées : prenant ce domaine comme un secteur distinct à développer pour créer de nouveaux emplois et innovations, ils passent totalement à côté du caractère global de la révolution numérique, bien plus proche de la manière de produire que du secteur de production, de l’invention du travail à la chaîne que de celle de l’automobile.

 

Un manque criant d’idées neuves

 

Tous ces problèmes laissent un goût amer de programmes en fausse rupture, contestant la situation actuelle du travail sans jamais s’attaquer aux questions de fond qui la rende inadaptée au monde d’aujourd’hui. Au contraire, les deux candidats libéraux donnent dans les lieux communs classiques, notamment en entretenant la confusion entre travail et emploi. Ce raccourci, utilisé depuis de nombreuses années, brouille le débat depuis trop longtemps, en empêchant de repenser un monde actif aujourd’hui dominé de manière écrasante par le salariat. Donner une journée de son temps libre pour travailler bénévolement dans une association, n’est-ce pas du travail ? Une femme, ou un homme, au foyer, consacrant son temps aux tâches domestiques et aux activités de ses enfants, ne travaille-t-il pas ? Autant de cas que cette vision partielle du travail laisse de côté.

Pourtant, bon nombre de solutions innovantes ont été imaginées ces dernières années par des économistes, politiques, ou simples citoyens pour combler ces lacunes, telles que le revenu participatif, le travail en groupes auto-organisés ou le troc de compétences et de savoir-faire sur des plateformes participatives. Ces pistes alternatives, si elles ne sont pas exemptes de défauts, ont toutefois le mérite de chercher à faire bouger les lignes d’un débat qui semble ne pas avancer, en transformant les problématiques de notre monde numérique et le « tout-connecté » en avantages. Malgré ce caractère très actuel, pas une seule d’entre elles n’est mentionnée dans le programme de nos deux candidats, qui, plutôt que de tracer une nouvelle voie, se contentent, en guise de rupture, de ressasser de vieux poncifs sur le sujet. Quel paradoxe, de la part de politiques qui veulent se poser en réformateurs antidogmatiques, de vouloir revenir à une situation définitivement derrière nous, où l’emploi et la croissance était partout, et le chômage introuvable !

Quand Mr Fillon nous parle de conjurer la « peur du déclassement » des Français, on est tenté de lui demander si la voie qu’il a choisie est bien la bonne. Ne pourrait-on pas effacer cette peur, au contraire, en faisant de la France un laboratoire d’innovation dans le domaine du travail, cherchant à créer le futur plutôt qu’à se raccrocher au passé ? Les idées (et les contraintes) sont là, il ne reste plus qu’à les mettre en pratique. Dans une époque où les pistes innovantes sont réservées à des politiques, comme Jean-Luc Mélenchon, trop inscrits dans un clivage droite/gauche pour vraiment rassembler, quand est-ce que les grands partis oseront enfin s’en inspirer pour réinventer un monde du travail qui fonce aujourd’hui droit dans le mur ?

 

Il y a donc urgence pour les politiques de tous bords à ouvrir un véritable débat sur la question du travail, sans se bloquer dans une posture d’opposition au pouvoir stérile, et sans se réfugier dans des doctrines écrites pour des époques à présent révolues. Le progrès technologique, à l’origine de la disparition progressive de l’emploi classique que nous vivons aujourd’hui, nous offre une occasion unique de réformer un monde actif malade depuis trop longtemps, à mi-chemin entre poison et remède. À nous de la saisir, ou de la subir.

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Quentin Peschard

Lycéen de 17 ans, passionné par l'actu et les questions de société, et cofondateur de la chaîne Youtube Studio Tot
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Comments

  1. Miguel

    Ce qui est particulièrement triste, ici, c’est qu’un jeune de 17 ans puisse critiquer la vision du monde du travail de MM. Fillon et Macron sans lui-même avoir déjà travaillé. Un manque cruel de réalisme. Un manque cruel d’opinions fondées.
    Et la bonne journée 😉

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