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Comment répondre à un journaliste ou à un concurrent embêtant, mode d’emploi

Comment répondre à un journaliste ou à un concurrent embêtant, mode d’emploi
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Le dernier débat télévisé de la primaire de la gauche a eu lieu mercredi soir et a opposé Manuel Valls et Benoit Hamon. Après avoir fait parlé les mains et le choix des mots, intéressons nous aux stratégies de gestion de l’objection que les deux candidats ont utilisé. 


L’argumentation commerciale s’appuie sur ce qu’on appelle des techniques de gestion de l’objection. En effet, les vendeurs en usent pour vendre, à tout prix et trouvent grâce à celles ci réponse à toutes les sortes de contestations que les clients peuvent avoir. Remplacer les vendeurs par les politiques, les clients par les citoyens et/ou les journalistes et l’action commerciale par le vote et le tour est joué! 

Parce que nos candidats ont une rhétorique rodée, pleine de ces techniques -et que le petit écran accentue encore plus cette volubilité de la langue- nul n’est besoin d’analyser plusieurs heures de débat pour en entendre plusieurs. Nous n’analyserons donc qu’une partie du débat, peut être une des plus attendues et une des plus houleuses aussi, celle sur la laïcité.

 

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La référence

« D’abord sur les principes, « La laïcité ce n’est pas un dogme de plus, ce n’est pas la religion de ceux qui n’ont pas de religion, c’est l’art de vivre ensemble », Francois Hollande et je me reconnais totalement dans cette approche là. »

La référence consiste à se servir du témoignage d’un client (ici d’une autre personnalité politique) jugé crédible par l’interlocuteur. Répondre au légitimiste Manuel Valls par un argument de Francois Hollande est un joli coup dont Benoit Hamon délecte les spectateurs dès ses premiers mots sur la laïcité en sachant pertinemment que l’ex premier ministre n’irait pas à l’encontre publiquement d’un propos du Président de la république.

« Oui et… »

« La laïcité c’est ce magnifique texte qui était évoqué par Benoit Hamon il y a un instant … mais aujourd’hui il ne faut rien céder. Hors je regrette parfois dans les propos de Benoit… il faut faire attention à ceux qui se battent pour cette laïcité qui est protectrice. Je pense par exemple à l’essayiste et journaliste Caroline Fourest. Quand tu dis, Benoit, que sa laïcité est douteuse, quand tu parles de néo-conservateurs, y compris par rapport à des gens de gauche, à des républicains engagés. Moi ma laïcité c’est celle de Caroline Fourest, c’est celle d’Elisabeth Badinter… »

Accepter la remarque, la reformuler ou la faire sienne en poursuivant son argumentation. Le seul hic dans l’utilisation par Manuel Valls de cette technique classique c’est qu’il utilise le terme mais et non le terme et, ce qui a un sens totalement différent. Au-delà de ça, il fait sienne la définition d’une laïcité inclusive que Benoit Hamon fait, puis s’appuie sur celle-ci pour donner sa vision de la laïcité qui y est pourtant tout à fait contraire. Cette incohérence passe cependant comme une lettre à la poste grâce à cette technique beaucoup utilisée par les commerciaux pour faire croire aux clients qu’ils vont dans leur sens alors que ce n’est pas du tout le cas.

 

Diversion 

« Dès qu’on met un adjectif derrière laïcité on sort du cadre de la loi de 1905 » répond Benoit Hamon à la question de David Pujadas « Regrettez-vous votre position sur la burqua en 2010? » avant de parler de l’affaire du burkini, de l’article 10 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, du voile à l’université, de la part  – parfois – de l’oppression patriarcale derrière le voile mais aussi de la possibilité d’un choix délibéré des femmes de le porter et du respect que tous doivent avoir envers ce choix etc.

La diversion est le fait, pour le commercial, d’orienter la discussion vers une dimension qui lui est plus confortable afin d’éviter de répondre à certaines questions. C’est exactement ce que fait Benoit Hamon délibérément alors même que les journalistes lui posent à plusieurs reprises la question de savoir, si oui ou non, il regrette son engagement contre la loi sur la burqa en 2010. Quand Gilles Bouleau pour TF1 lui repose la question, il lui répond « je continue, je continue » et termine son propos sans y répondre. Il aurait tout aussi bien pu questionner la légitimité d’une telle question, mais il a préféré répondre par des arguments de fond démontrant quelle était sa vision de la laïcité de manière plus globale. Une presque non réponse qui n’aura pas manquer d’énerver les trois journalistes présents.

 

Le silence

« Moi je veux élargir le débat

– Non on n’élargit pas, y a un point précis sur lequel votre entourage est mis en cause (Manuel Valls venait d’incriminer le CCIF, en précisant que l’un des portes parole de Benoit Hamon, Alexis Bachelay organise un réunion avec le CCIF contre l’état d’urgence). 

– Monsieur Pujadas, je vais quand même élargir le sujet parce que j’ai décidé de le faire sur des questions qui sont au moins aussi importantes.

– Répondez sur ce point précis

– …Les vrais défis de demain ils sont là. Il y a une très belle phrase de Paul Valéry qui dit qu’il faut faire attention à ces mots qui chantent plus qu’ils ne parlent, dans beaucoup d’endroits aujourd’hui la république ou l’égalité est un mot qui chante plus qu’il ne parle »

Le silence est le fait pour les commerciaux de ne pas relever l’objection faite par un client et de continuer son argumentation sans jamais ne la relever (contrairement à la diversion qui part de cette objection pour aller autre part). Cet échange houleux entre Benoît Hamon et David Pujadas découle du fait que, encore une fois, et par une technique différente le candidat ne répondra pas à une question qu’il ne juge pas pertinente. Et peut être à raison d’ailleurs, car en effet cette question sur le CCIF est directement lié au buzz qui a précédé le débat sur les liens fantasmés du candidat avec l’islam radical. De ces liens supposés avec les frères musulmans, à son surnom -apparemment insultant selon ceux qui le lui ont attribué – de Bilal Hamon, en passant par le fait que Manuel Valls lui même parle d’ambiguïté.

 

Communication politique, le petit plus : 

« La laïcité n’est pas un glaive mais un bouclier »

Enfin, bien qu’il ne s’agisse pas là de traitement de l’objection, Manuel Valls a commencé la séquence sur la laïcité par une expression qui, qu’elle soit inconsciente ou pas, a du hérisser les poils de tous ses conseillers en communication et qu’il serait dommage de ne pas relever. Utiliser le glaive et le bouclier comme métaphore peut porter à confusion quand on sait qu’historiquement le glaive et le bouclier est une théorie protégeant les collaborateurs et le régime de Vichy de toutes suspicions (eux étant le bouclier protégeant la France et De Gaulle étant le glaive). Attention, donc aux images et termes utilisés !

 

En somme, la communication politique, par ses mots, par ses gestes, par ses techniques, par son oralité s’inspire de plus en plus de la communication publicitaire et commerciale. Le petit écran ayant donné une toute autre dimension aux débats télévisés, il est important de pouvoir analyser ces shows avec plusieurs grilles, et celle de la forme n’est finalement pas moins importante que celle du fond quand on se rend compte à quel point tout ce qui ne se dit pas en dit beaucoup. 

 

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Khedidja Zerouali

Etudiante en journalisme en Bretagne, de la politique, de la culture et de l'amour

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